lundi 25 novembre 2013

La philosophie est un poète caressant qui vient de France







Cher ami,

Il me semble que nous apportons à la philosophie cette french touch dont l'idée reste encore présente dans l'inconscient collectif des peuples et que les Français, par un goût prononcé pour le masochisme et, aussi, pour la “noirceur et la névrose”, ne savent plus exprimer.
Ce journaliste, qui titrait : “La philosophie est un maître qui vient d'Allemagne”, résumait bien cela. Relis ce que je t'écrivais à ce sujet : les différentes raclées militaires que leur ont infligées les Allemands depuis Napoléon...

Les Allemands, eux, disent : “Heureux comme Dieu en France” mais, nous et certains écrivains que tu connais mis à part, il n'y a plus aucun poète, et surtout aucun philosophe français pour exprimer cela — dans ce pays en ruine dans ce monde en déroute.
Il me semble que l'Avant-garde sensualiste est en train d'apporter au monde, dans la poésie et dans la philosophie, les éclaircissements issus de la pensée libertine et poétique française, et cela particulièrement à ce moment où le monde en a le plus besoin.

Prendre pour étendard de la pensée les divagations des employés de la société de l'injouissance, crachotant leurs frustrations ou rêvant leur asservissement de futurs “cyborgs”, est ridicule.

Paradoxalement, c'est dans une pratique aventureuse et sensualiste de la vie que l'on découvre la solution à quelques énigmes qui se posent aux hommes.
Par exemple, la pensée allemande contemporaine, qui impressionne tant les Français, se trompe lorsqu'elle envisage le rôle de l'outil dans l'évolution de l'humanité.
Prendre tous les jours son TGV, son RER, ou leurs équivalents d'outre-Rhin, pour aller à la fac, faire ses études, donner ses cours, ou ses conférences, selon les âges de la vie, permet seulement de comprendre l'outil comme le servant de la société de l'injouissance peut le comprendre : c'est-à-dire tel qu'il peut l'utiliser pendant ses week-ends pour se créer un cocon ou, au mieux, tel qu'il a vu ses parents, ses grands-parents, le plus souvent paysans, le faire : difficilement, durement, en lutte et en butte contre le monde.
Le fait de s'être, avant cette vie-là, promené quelques années avec autour du cou le collier et la photo d’un charlatan indien comme ces malheureux “sannyâsin ”(Sloterdijk), qui nous faisaient tant rire lorsque nous les voyions passer, à l'époque, sur nos plages face à l'océan Indien (la “Kommune” d'illuminés, l'autre passion des Allemands, le pendant logique de leur première passion folle — qui les tyrannise — pour le grand sérieux et la grande rigidité, au mieux doctorisés), visiblement n'aide pas à grand-chose.

L'objet associé à la protection ou à la lutte, voilà comment est seulement capable de le comprendre l'homme formé catastrophiquement par le monde techniciste et ses férocités. Mais l'Homme, s'il est bien évidemment situationniste — créateur de situations poétiquement favorables —, est avant tout l'Explorateur absolu : lorsque le moment est venu, il déclenche les contractions, provoque l'extraordinaire mouvement de la vie qui va l'aider à déchirer et à se débarrasser de la frêle membrane qui limitait son expansion et, dans une reptation primordiale, il va sortir des eaux pour plonger dans la vie, découvrir l'ample amour le vaste monde, se déployer (avec ses nouveaux os, souples mais solides, recouverts d'un nouveau corps amoureux) dans l'action et la contemplation béatifiques du monde.
Seuls ceux qui ont rencontré ceux que l'on nomme les peuples premiers, ou qui d'une certaine façon sont retournés à leurs formes de présence au monde, peuvent savoir que l'Homme avec l'outil s'émerveille, dans un premier temps (mais qui dure des centaines de milliers d'années), de se découvrir être un créateur de beauté.

Pour nous, donc, c'est grâce à cette double remontée (assez “sauvage” et “radicale” le plus souvent) du temps, tout d'abord — par le revécu de l'archaïque inconscient — dans l'histoire individuelle, aux sources préverbales de l'enfance qui sont un lieu de l'émerveillement quasi permanent, et puis, ensuite, aux sources de l'aube de l'humanité qui sont un lieu sans paroles, de l'émerveillement océanique, poétique, où l'homme s'abîme et se déploie dans l'émerveillement de la création de la beauté, pour nous, donc, c'est grâce à cette double remontée allant de l'exploration primale, douloureuse et merveilleuse, aux jours entiers à s'aimer et à créer, sur les plages, face à la mer d'Arabie ou à l'océan Indien, dans un décor d'aurore du monde et dans un émerveillement d'aube de l'humanité, c'est dans ce double retour aux sources que nous aurons trouvé la réponse à quelques-unes de ces énigmes dont je parlais.

Je crois donc tout à fait que l'explication de l'état actuel de l'humanité par “l'invention” de l'agriculture et de l'esclavage, la découverte du bronze, du fer, est plus fondée que celle qui envisage ce rapport premier à l'outil. (Tel que l'envisage Sloterdijk. Note de 2013)

Je sais, pour l'avoir vu, que le fait de tailler, de poncer, de raboter, de polir, peut très bien s'accompagner, dans une phase première de l'humanité, d'un sentiment océanique de la présence au monde, de l'être au monde. L'outil n'implique pas, nécessairement, l'agressivité. Il peut être le mouvement de l'extase, la fascination pour la beauté apparaissant.

C'est l'expérience de l'homme-artiste depuis la nuit des temps.

L'homme devient-il un homme par son expérience de la guerre, de l'outil guerrier ou dominateur, ou, au contraire, par son extase artistique ? Certainement des deux façons, mais, pour ma part, je suis tout à fait certain que c'est l'extase de la création, l'apparition progressive de la beauté, et l'abîmement dans l'extase de la caresse créatrice qui dominent le plus longtemps.

Pendant des centaines de milliers d'années l'homme taille, polit, forme — dans l'émerveillement du mouvement. Sous l'effet, ou non, des psychotropes (plantes, fruits, fleurs, lianes, racines, champignons etc.) qu'il ingère, aux effets plus ou moins prononcés.

L'émerveillement que procurait le fait de faire apparaître ces objets, l'émerveillement qui permettait “d'être enjoint” à les créer, à raffiner l'objet brut pour en faire un objet utile, mais surtout beau ou, encore, utile à la beauté, cette forme particulière de présence au monde et au temps qui se jouait là (comme elle se joue encore aujourd'hui dans toute création d'œuvre d'art — qu'elle soit théorique, picturale, sculpturale, littéraire etc.) se suffisaient à eux-mêmes et justifiaient ce qui ne demandait de toute façon pas à l'être.
Ces objets, tout à fait sincèrement, étaient l'expression d'une forme d'être au monde que dans le même mouvement ils confortaient.
Je crois tout à fait que les êtres humains ont longtemps vécu comme cela. Dans l'extase de la création.
Et l'outil — des tout premiers : des bâtonnets utilisés pour la capture des larves et des insectes à ceux utilisés pour la parure — leur procurait cela : l'extase de la création et la beauté.

Même si, primitivement, il a pu être utile pour couper un fruit, obtenir de la nourriture etc., l'humanité commence quand, avec l'outil, l'homme produit de la beauté. Et non des armes.

Les singes, avant lui, utilisent des objets comme armes : les bonobos jettent des pierres et des bâtons pour attaquer ou se défendre. L'objet-arme, l'objet-outil, c'est la marque de l'encore-bonobo dans l'humain, c'est le développement de cette chimpanzerie-là au détriment du reste. D'ailleurs, regarde un voyage de chef d'état aujourd'hui (toujours et nécessairement — dans le contexte métaphysique, économique et politique qui domine — à visées militaro-industrielles, donc tournant autour de l’objet-outil ou de l’objet-arme), c'est tout à fait une horde bruyante et hiérarchisée de chimpanzés batailleurs qui se déplace ; examine, par ailleurs, la “sexualité” du groupe : tu observeras que c'est la même version — extatiquement, poétiquement, pauvre — du contact “sexualisé” visant le rassurement, le marquage de la domination, la libération du stress procuré par la hiérarchie et le mouvement du groupe, qui prévaut.
Et ainsi pour le reste des sociétés que ces groupes dominent et dont ils sont l'expression.

A l'opposé, avec le peigne ou le bâtonnet qui permettent le maquillage ou la peinture pariétale, c'est l'Homme qui apparaît. En artiste-jouisseur-contemplatif. (Plus orang-outan que bonobo.)

De la même façon, l'homme a façonné le langage comme il a façonné ses bijoux : mû par l'exaltation causée par l'amour et par la beauté, mû par la volonté de donner et de transmettre cette intense sensation de l'amour et de la beauté. (Je tiens cela de façon absolument certaine de mes revécus émotionnels autonomes, de ces moments éblouissants de l'enfance encore sans paroles — et qui cherche à parler.)

L'Homme a un immense passé d'artiste immergé dans la contemplation, et c’est de cette “connaissance” que j’ai acquise de ces étranges façons (pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre...) que je crois plus fondées et ma théorie de la domestication des animaux et d'autres hommes — utilisés, par la violence exacerbée née de cette frustration, pour échapper à cette fatigue et retourner à l'extase contemplative de la création — et mon hypothèse de l'immense augmentation de l'auto-destructivité et de la destructivité — qui a donné naissance à l’ère métaphysique et religieuse du sado-masochisme — qu'entraînait (et qu'entraîne) la soumission esclavagiste chez ceux qui la supportaient (et la supporte), et aussi la tension qu'elle procurait (et procure) à ceux qui la faisaient (et la font) subir, comme étant à l'origine du tournant qu'a pris l'humanité depuis quelques millénaires et dont découlent ces fantaisies religieuses et métaphysiques.
Tournant dont j'ai dit qu'il permettra, éventuellement, de retrouver cette poésie de l'immanence, cette extase de la présence au monde, de la création et aussi de la jouissance physiologique à un degré supérieur, c'est-à-dire instruit par l'intelligence du nihilisme et de la haine que l'on voit, que l'on a vus se développer et montrer tous leurs effets sur plusieurs millénaires.

Si l'homme a été un artiste contemplatif pendant des centaines de milliers d'années, il sera au sortir de ces quelques petits millénaires de patriarcat esclavagiste-marchand, s'il s'en sort, non seulement un “artiste” contemplatif d'une forme supérieure, encore une fois instruit par la compréhension du monde offerte par le nihilisme et le débondement de la haine durant la période patriarcale-esclavagiste et marchande, mais encore, et comme jamais auparavant, un jouisseur idyllique, là aussi instruit par sa connaissance de toutes les formes possibles de la haine et de la séparation, entre les humains et entre les sexes.

Paradoxalement, nous sommes ces Européens qui, sur les traces de Trelawney, sont partis, en gentilshommes de fortune, loin de leur maison européenne, fermée sur ses habitudes, pour se retrouver — parfois au contact de peuples que l'on appelait autrefois primitifs, parfois par leur propre mouvement — et retrouver ainsi la sensation et l'intelligence de l'histoire de l'humanité.
C'est la suite de l'histoire de La Pérouse et de l'Astrolabe, mais cette fois les “savants” étaient des “poètes” et ils n'hésitaient pas dans ce domaine de l'existence et des expériences pratiques, tout comme ils n'avaient pas hésité dans celui de l'exploration de l'inconscient, à redescendre très loin (mais cette descente est aussi une ascension) vers des modes supérieurs mais oubliés ou inédits de la présence poétique au monde, à redescendre, ou plutôt, donc, à remonter l'échelle du temps, lorsqu'on le considère dans un écoulement linéaire.

Après être remontés aux sources de la sensibilité préverbale et en l'ayant réexpérimentée, nous avons aussi revécu ainsi que le faisaient nos très lointains ancêtres, et, dans les deux cas, ce que nous avons retrouvé chez le nourrisson, chez l'enfançon, comme chez l'homme premier, c'est une puissante extase d'exister, un très grand émerveillement dans la beauté du monde, au milieu de la beauté du monde, inséparés de la beauté du monde, un immense émerveillement à faire naître des merveilles où tout, pour l'enfant sans paroles comme pour l'homme premier, s'offre en merveille.
Des expériences étranges et sauvages mais nourries par celles des aventuriers des XVIIIe, XIXe et XXe siècles, corsaires, poètes, psychanalystes qui nous y avaient tout simplement menés.

Il faudrait parler, donc, de L'embellissement de l’Être, de La jouissance poétique de l’Être, de L'embellissement poétique de l’Être puisque c'est à mon avis plus évidemment par la création de la beauté et l'émerveillement devant la création de la beauté que l'homme se forme, se crée et se distingue des autres créatures : l'homme émerge dans la beauté et il est la beauté émergeante. L'homme émerge dans l'émerveillement et il est l'émerveillement qui foisonne.

Imaginer l'humain se créer contre le monde ou contre d'autres humains est absurde, également pour des raisons démographiques. Le peu de préhumains ou d'hommes préhistoriques ne permet pas d'imaginer des conflits constants et déterminant l'existence.

Et même la préparation des armes, plus tard, est elle-même massivement envahie par le sentiment de l'émergence de la beauté sous le regard et par la main de l'homme créateur.
L'homme est un artiste, un jouisseur contemplatif et “situationniste”. (Un “Lebenskünstler” pour jouer sur le sens du mot que nous aimions tant et que nous utilisions pour nous qualifier, à Berlin-Ouest.)
Il s'émerveille à la beauté expansive qu'il crée (les situations, les œuvres — chants, objets etc.) et la beauté l'émerveille à créer expansivement (les situations, les œuvres — chants, objets etc.) Ex-pensivement.

Il est la beauté apparaissant et se connaissant dans le merveilleux auto-mouvement du monde.
La phase du patriarcat esclavagiste-marchand dépassée, si elle l'est jamais, il deviendra un jouisseur situationniste conscient de son jeu et un Libertin-Idyllique.
Il est et il sera la beauté émergeant qui se connaît comme telle.






Avant-garde sensualiste 4 ; Juillet 2006/Mai 2008





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