Cher
ami,
Il
me semble que nous apportons à la philosophie cette french touch
dont l'idée reste encore présente dans l'inconscient collectif
des peuples et que les Français, par un goût prononcé pour le
masochisme et, aussi, pour la “noirceur et la névrose”, ne
savent plus exprimer.
Ce
journaliste, qui titrait : “La philosophie est un maître qui vient
d'Allemagne”, résumait bien cela. Relis ce que je t'écrivais à
ce sujet : les différentes raclées militaires que leur ont
infligées les Allemands depuis Napoléon...
Les
Allemands, eux, disent : “Heureux comme Dieu en France” mais,
nous et certains écrivains que tu connais mis à part, il n'y a plus
aucun poète, et surtout aucun philosophe français pour exprimer
cela — dans ce pays en ruine dans ce monde en déroute.
Il
me semble que l'Avant-garde sensualiste est en train
d'apporter au monde, dans la poésie et dans la philosophie, les
éclaircissements issus de la pensée libertine et poétique
française, et cela particulièrement à ce moment où le monde en a
le plus besoin.
Prendre
pour étendard de la pensée les divagations des employés de la
société de l'injouissance, crachotant leurs frustrations ou rêvant
leur asservissement de futurs “cyborgs”, est ridicule.
Paradoxalement,
c'est dans une pratique aventureuse et sensualiste de la vie que l'on
découvre la solution à quelques énigmes qui se posent aux hommes.
Par
exemple, la pensée allemande contemporaine, qui impressionne tant les
Français, se trompe lorsqu'elle envisage le rôle de l'outil dans
l'évolution de l'humanité.
Prendre
tous les jours son TGV, son RER, ou leurs équivalents d'outre-Rhin,
pour aller à la fac, faire ses études, donner ses cours, ou ses
conférences, selon les âges de la vie, permet seulement de
comprendre l'outil comme le servant de la société de l'injouissance
peut le comprendre : c'est-à-dire tel qu'il peut l'utiliser pendant
ses week-ends pour se créer un cocon ou, au mieux, tel qu'il a vu
ses parents, ses grands-parents, le plus souvent paysans, le faire :
difficilement, durement, en lutte et en butte contre le monde.
Le
fait de s'être, avant cette vie-là, promené quelques années avec
autour du cou le collier et la photo d’un charlatan indien comme
ces malheureux “sannyâsin
”(Sloterdijk),
qui nous faisaient tant rire lorsque nous les voyions passer, à
l'époque, sur nos plages face à l'océan Indien (la “Kommune”
d'illuminés, l'autre passion des Allemands, le pendant logique de
leur première passion folle — qui les tyrannise — pour le grand
sérieux et la grande rigidité, au mieux doctorisés), visiblement
n'aide pas à grand-chose.
L'objet
associé à la protection ou à la lutte, voilà comment est
seulement capable de le comprendre l'homme formé catastrophiquement
par le monde techniciste et ses férocités. Mais l'Homme, s'il est
bien évidemment situationniste — créateur de situations
poétiquement favorables —, est avant tout l'Explorateur absolu
: lorsque le moment est venu, il déclenche les contractions,
provoque l'extraordinaire mouvement de la vie qui va l'aider à
déchirer et à se débarrasser de la frêle membrane qui limitait
son expansion et, dans une reptation primordiale, il va sortir des
eaux pour plonger dans la vie, découvrir l'ample amour le vaste
monde, se déployer (avec ses nouveaux os, souples mais solides,
recouverts d'un nouveau corps amoureux) dans l'action et la
contemplation béatifiques du monde.
Seuls
ceux qui ont rencontré ceux que l'on nomme les peuples premiers, ou
qui d'une certaine façon sont retournés à leurs formes de présence
au monde, peuvent savoir que l'Homme avec l'outil s'émerveille,
dans un premier temps (mais qui dure des centaines de milliers
d'années), de se découvrir être un créateur de beauté.
Pour
nous, donc, c'est grâce à cette double remontée (assez
“sauvage” et “radicale” le plus souvent) du temps, tout
d'abord — par le revécu de l'archaïque inconscient — dans
l'histoire individuelle, aux sources préverbales de l'enfance
qui sont un lieu de l'émerveillement quasi permanent, et puis,
ensuite, aux sources de l'aube de l'humanité qui sont un lieu
sans paroles, de l'émerveillement océanique, poétique, où l'homme
s'abîme et se déploie dans l'émerveillement de la création de la
beauté, pour nous, donc, c'est grâce à cette double remontée
allant de l'exploration primale, douloureuse et merveilleuse, aux
jours entiers à s'aimer et à créer, sur les plages, face à la mer
d'Arabie ou à l'océan Indien, dans un décor d'aurore du monde et
dans un émerveillement d'aube de l'humanité, c'est dans ce double
retour aux sources que nous aurons trouvé la réponse à
quelques-unes de ces énigmes dont je parlais.
Je
crois donc tout à fait que l'explication de l'état actuel de
l'humanité par “l'invention” de l'agriculture et de l'esclavage,
la découverte du bronze, du fer, est plus fondée que celle qui
envisage ce rapport premier à l'outil. (Tel que l'envisage
Sloterdijk. Note de 2013)
Je
sais, pour l'avoir vu, que le fait de tailler, de poncer, de raboter,
de polir, peut très bien s'accompagner, dans une phase première de
l'humanité, d'un sentiment océanique de la présence au monde, de
l'être au monde. L'outil n'implique pas, nécessairement,
l'agressivité. Il peut être le mouvement de l'extase, la
fascination pour la beauté apparaissant.
C'est
l'expérience de l'homme-artiste depuis la nuit des temps.
L'homme
devient-il un homme par son expérience de la guerre, de l'outil
guerrier ou dominateur, ou, au contraire, par son extase artistique ?
Certainement des deux façons, mais, pour ma part, je suis tout à
fait certain que c'est l'extase de la création, l'apparition
progressive de la beauté, et l'abîmement dans l'extase de la
caresse créatrice qui dominent le plus longtemps.
Pendant
des centaines de milliers d'années l'homme taille, polit, forme —
dans l'émerveillement du mouvement. Sous l'effet, ou non, des
psychotropes (plantes, fruits, fleurs, lianes, racines, champignons
etc.) qu'il ingère, aux effets plus ou moins prononcés.
L'émerveillement
que procurait le fait de faire apparaître ces objets,
l'émerveillement qui permettait “d'être enjoint” à les créer,
à raffiner l'objet brut pour en faire un objet utile, mais surtout
beau ou, encore, utile à la beauté, cette forme particulière de
présence au monde et au temps qui se jouait là (comme elle se joue
encore aujourd'hui dans toute création d'œuvre d'art — qu'elle
soit théorique, picturale, sculpturale, littéraire etc.) se
suffisaient à eux-mêmes et justifiaient ce qui ne demandait de
toute façon pas à l'être.
Ces
objets, tout à fait sincèrement, étaient l'expression d'une forme
d'être au monde que dans le même mouvement ils confortaient.
Je
crois tout à fait que les êtres humains ont longtemps vécu comme
cela. Dans l'extase de la création.
Et
l'outil — des tout premiers : des bâtonnets utilisés pour la
capture des larves et des insectes à ceux utilisés pour la parure —
leur procurait cela : l'extase de la création et la beauté.
Même
si, primitivement, il a pu être utile pour couper un fruit, obtenir
de la nourriture etc., l'humanité commence quand, avec l'outil,
l'homme produit de la beauté. Et non des armes.
Les
singes, avant lui, utilisent des objets comme armes : les bonobos
jettent des pierres et des bâtons pour attaquer ou se défendre.
L'objet-arme, l'objet-outil, c'est la marque de l'encore-bonobo dans
l'humain, c'est le développement de cette chimpanzerie-là au
détriment du reste. D'ailleurs, regarde un voyage de chef d'état
aujourd'hui (toujours et nécessairement — dans le contexte
métaphysique, économique et politique qui domine — à visées
militaro-industrielles, donc tournant autour de l’objet-outil ou de
l’objet-arme), c'est tout à fait une horde bruyante et
hiérarchisée de chimpanzés batailleurs qui se déplace ; examine,
par ailleurs, la “sexualité” du groupe : tu observeras que
c'est la même version — extatiquement, poétiquement, pauvre —
du contact “sexualisé” visant le rassurement, le marquage de la
domination, la libération du stress procuré par la hiérarchie et
le mouvement du groupe, qui prévaut.
Et ainsi
pour le reste des sociétés que ces groupes dominent et dont ils
sont l'expression.
A
l'opposé, avec le peigne ou le bâtonnet qui permettent le
maquillage ou la peinture pariétale, c'est l'Homme qui apparaît. En
artiste-jouisseur-contemplatif. (Plus orang-outan que bonobo.)
De
la même façon, l'homme a façonné le langage comme il a façonné
ses bijoux : mû par l'exaltation causée par l'amour et
par la beauté, mû par la volonté de donner et de transmettre
cette intense sensation de l'amour et de la beauté. (Je tiens cela
de façon absolument certaine de mes revécus émotionnels autonomes,
de ces moments éblouissants de l'enfance encore sans paroles — et
qui cherche à parler.)
L'Homme
a un immense passé d'artiste immergé dans la contemplation, et
c’est de cette “connaissance” que j’ai acquise de ces
étranges façons (pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour
savoir lire, il faut savoir vivre...) que je crois plus fondées et
ma théorie de la domestication des animaux et d'autres hommes —
utilisés, par la violence exacerbée née de cette frustration,
pour échapper à cette fatigue et retourner à l'extase
contemplative de la création — et mon hypothèse de
l'immense augmentation de l'auto-destructivité et de la
destructivité — qui a donné naissance à l’ère
métaphysique et religieuse du sado-masochisme — qu'entraînait (et qu'entraîne) la
soumission esclavagiste chez ceux qui la supportaient (et la
supporte), et aussi la tension qu'elle procurait (et procure) à ceux
qui la faisaient (et la font) subir, comme étant à l'origine du
tournant qu'a pris l'humanité depuis quelques millénaires et dont
découlent ces fantaisies religieuses et métaphysiques.
Tournant
dont j'ai dit qu'il permettra, éventuellement, de retrouver cette
poésie de l'immanence, cette extase de la présence au monde, de la
création et aussi de la jouissance physiologique à un degré
supérieur, c'est-à-dire instruit par l'intelligence du
nihilisme et de la haine que l'on voit, que l'on a vus se
développer et montrer tous leurs effets sur plusieurs millénaires.
Si
l'homme a été un artiste contemplatif pendant des centaines de
milliers d'années, il sera au sortir de ces quelques petits
millénaires de patriarcat esclavagiste-marchand, s'il s'en sort,
non seulement un “artiste” contemplatif d'une forme
supérieure, encore une fois instruit par la compréhension du
monde offerte par le nihilisme et le débondement de la haine durant
la période patriarcale-esclavagiste et marchande, mais encore, et
comme jamais auparavant, un jouisseur idyllique, là aussi instruit
par sa connaissance de toutes les formes possibles de la haine et de
la séparation, entre les humains et entre les sexes.
Paradoxalement,
nous sommes ces Européens qui, sur les traces de Trelawney, sont
partis, en gentilshommes de fortune, loin de leur maison européenne,
fermée sur ses habitudes, pour se retrouver — parfois au contact
de peuples que l'on appelait autrefois primitifs, parfois par leur
propre mouvement — et retrouver ainsi la sensation et
l'intelligence de l'histoire de l'humanité.
C'est
la suite de l'histoire de La Pérouse et de l'Astrolabe, mais cette
fois les “savants” étaient des “poètes” et ils n'hésitaient
pas dans ce domaine de l'existence et des expériences pratiques,
tout comme ils n'avaient pas hésité dans celui de l'exploration de
l'inconscient, à redescendre très loin (mais cette descente est
aussi une ascension) vers des modes supérieurs mais oubliés ou
inédits de la présence poétique au monde, à redescendre, ou
plutôt, donc, à remonter l'échelle du temps, lorsqu'on le
considère dans un écoulement linéaire.
Après
être remontés aux sources de la sensibilité préverbale et en
l'ayant réexpérimentée, nous avons aussi revécu ainsi que le
faisaient nos très lointains ancêtres, et, dans les deux cas, ce
que nous avons retrouvé chez le nourrisson, chez l'enfançon, comme
chez l'homme premier, c'est une puissante extase d'exister, un très
grand émerveillement dans la beauté du monde, au milieu de la
beauté du monde, inséparés de la beauté du monde, un immense
émerveillement à faire naître des merveilles où tout, pour
l'enfant sans paroles comme pour l'homme premier, s'offre en
merveille.
Des
expériences étranges et sauvages mais nourries par celles des
aventuriers des XVIIIe, XIXe et XXe siècles, corsaires, poètes,
psychanalystes qui nous y avaient tout simplement menés.
Il
faudrait parler, donc, de L'embellissement de l’Être, de La
jouissance poétique de l’Être, de L'embellissement
poétique de l’Être puisque c'est à mon avis plus évidemment
par la création de la beauté et l'émerveillement devant la
création de la beauté que l'homme se forme, se crée et se
distingue des autres créatures : l'homme émerge dans la beauté et
il est la beauté émergeante. L'homme émerge dans l'émerveillement
et il est l'émerveillement qui foisonne.
Imaginer
l'humain se créer contre le monde ou contre d'autres humains est
absurde, également pour des raisons démographiques. Le peu de
préhumains ou d'hommes préhistoriques ne permet pas d'imaginer des
conflits constants et déterminant l'existence.
Et
même la préparation des armes, plus tard, est elle-même
massivement envahie par le sentiment de l'émergence de la beauté
sous le regard et par la main de l'homme créateur.
L'homme
est un artiste, un jouisseur contemplatif et “situationniste”.
(Un “Lebenskünstler” pour jouer sur le sens du mot que nous
aimions tant et que nous utilisions pour nous qualifier, à
Berlin-Ouest.)
Il
s'émerveille à la beauté expansive qu'il crée (les situations,
les œuvres — chants, objets etc.) et la beauté l'émerveille à
créer expansivement (les situations, les œuvres — chants,
objets etc.) Ex-pensivement.
Il
est la beauté apparaissant et se connaissant dans le merveilleux
auto-mouvement du monde.
La
phase du patriarcat esclavagiste-marchand dépassée, si elle l'est
jamais, il deviendra un jouisseur situationniste conscient de son jeu
et un Libertin-Idyllique.
Il
est et il sera la beauté émergeant qui se connaît comme telle.
Avant-garde
sensualiste 4 ; Juillet 2006/Mai 2008