Des différents effets psycho-actifs des vins, et de l'attention qu'il convient de leur accorder
Cher
ami,
Pour
aujourd'hui, j'abandonnerai le promontoire sur lequel je me tiens
habituellement pour peindre mon tableau anti-philosophique de
l'Histoire, promontoire d'où je contemple à loisir et sans beaucoup
d'étonnement — connaissant les situations, les hommes – ceux qui
se donnent pour tels – et ce qui les forme, et donc les inspire —
les quarante siècles d'Histoire qui nous ont précédés, — et
d'où je peins, pour les quarante prochains à venir, le tableau du
monde tel qu'il me plaît de le brosser. En héros et en poète des
passions affirmatives...
Mais
permets-moi tout d'abord d'ouvrir une petite parenthèse : dans un
billet précédent, j'avais exposé les deux positions — les plus
communes, hors la mienne — que l'on peut tenir face à l'avenir de
l'Humanité : celle que Freud exposait — il est vrai sans sembler
beaucoup y croire — à la fin de Malaise
dans la civilisation,
et qui consiste à envisager une possible et graduelle amélioration
civilisationnelle sur la base de la psychopathologie des sociétés
existantes — dont il disait lui-même qu'il ne voyait pas très
bien qui pourrait avoir l'autorité nécessaire pour la mener à bien
—, et cette autre, tenue par Caraco, qui voyait, lui, venir un
effondrement imminent de la civilisation patriarcale et industrielle,
suivi d'une réduction drastique de la population mondiale — au
travers des guerres, des crises, des famines et des épidémies
aisément prévisibles —, avec, pour finir, un retour au vieux
matriarcat préhistorique. (Mais je pense que cette dernière idée
lui venait de n'être pas très savant dans le domaine qui touche à
la volupté et aux dames, — et parfait connaisseur en matière de
mère castratrice.)
Caraco
est un inconnu, personnage excentré à l'existence bizarre, auquel
on n'accorde, généralement et comme il sied aux inconnus de cet
acabit, aucun crédit.
Freud
est très connu ; paré des prestiges de la médecine et de la
science réunies ; il a eu du crédit : il n'en a plus. Ou presque.
Ainsi
vont les modes superficielles qui se succèdent à la surface du
temps pseudo-cyclique contemplé — pour le dire comme Guy.
La
NASA, elle, est très connue. Depuis près de 50 ans, elle nous en a
prédit de belles — mais n'a rien vu venir. Par contre, elle
bénéficie, auprès des indigènes scientistes-idolâtres de ce
siècle, d'un très grand crédit. Eh bien, je viens de lire que,
dans une récente étude, certains de ses spécialistes
donnaient
raison à Caraco : selon cette étude, si
rien n'est fait
(selon la formule rituelle), dans 50 ans la civilisation du
capitalisme industriel s'effondrera.
Elle pue.
Quarante
siècles,
c'est très long : il faut bien sûr envisager les Hauts Moyens Âges — et le reste.
Cette
petite parenthèse faite, je voulais évoquer aujourd'hui les
différents effets psycho-actifs des vins, et l'attention qu'il
convient de leur accorder. Puisqu'en attendant ces graduelles
améliorations civilisationnelles ou ces terrifiants effondrements,
rien ne nous interdit encore, lorsque l'occasion s'en offre, de
savourer le Temps.
Pour
ouvrir une autre parenthèse, je dirais que je n'envisagerai pas ici «
ce qui est au delà de la violente ivresse » dont parlait Debord.
Parce que je ne l'ai pas pratiqué, ou très peu, et bien sûr aussi
parce que lorsqu'on frôle le coma — ou l'extase — éthyliques,
comme l'on voudra, on passe la délicatesse — et aussi les effets
et les nuances subtiles des ivresses que nous offre chaque vin –
spécifiquement.
«
Ce qui est au delà de la violente ivresse », je ne l'ai pratiqué
que pendant les quelques mois de ma relation amoureuse avec Dominique
S. qui, à 22 ans, l'avait appris, juste avant notre rencontre, de
Debord, et à qui Debord écrivait, le 28 décembre 1992, alors que
nous nous étions séparés, Dominique et moi, en mai de la même
année — et comme je l'ai découvert à la publication de sa
correspondance —, ce très beau et très redoutable aphorisme :
«
Il faut suivre sans vains regrets les engagements imprudents de la
jeunesse, quoiqu'ils aient pu être.
Affectueusement,
Guy
»
Mais,
si je suis en partie responsable des engagements imprudents d'Héloïse, je
n'étais pour rien dans les engagements imprudents de Dominique. Elle
avait joué sa vie bien avant de me connaître. Appartenant à la
bohème artistique radicale de Paris, où je frayais et défrayais
(et effrayais parfois) aussi, — ces quelques très rares avec
lesquels Debord aimait venir boire, où se mêlaient aussi
beaucoup de jeunes et de moins jeunes artistes arrivistes à la
petite semaine, qui ont fini par aller pérorer, comme de vieux
singes, au Palais de Tokyo, pour des bobos internationaux — ou
aspirant tels.
Bien
fait pour eux !
Je
me souviens de cette époque avec tendresse mais je peux dire qu'il
fut décisif pour moi d'y mettre fin. Pour moi et pour l'amour
contemplatif — galant que je n'aurais jamais connu, — sans ces
ruptures.
Car,
comme l'a écrit Balint, pour pouvoir s'abandonner aux extases de la
génitalité accomplie, — extases qu'il qualifiait lui-même de «
mystiques », par ironie jalouse – puisque s'il les a bien cernées
théoriquement, il est à peu près aussi certain qu'il ne les a
jamais connues —, il faut, pour les connaître, donc, un Moi fort, assez fort pour ne pas
craindre sa dissolution momentanée dans l'abandon puissant à la
beauté convulsive et à son harmonie, — et je ne crois pas que
l'alcool puisse aider quiconque dans cette voie-là.
À
vrai dire, et j'ai peine à y croire en le découvrant, en l'écrivant
— mais c'est ainsi —, tout s'est joué à Joyeuse. Alors que nous
nous promenions, avec la vieille faové et deux caisses de vin de
Cornas — de Clape, vraisemblablement —, un vin noir et épais
comme ceux dont parle Baudelaire, que nous buvions, abondamment, en
vrac le plus souvent, dans ma campagne, entre les alcools forts et,
tôt, dans l'extase fébrile du matin des nuits blanches, les bières.
À
Joyeuse, donc, tandis que nous dérivions, apercevant un panneau qui
indiquait la route et le kilométrage pour Le Puy, Dominique avait
voulu à toute force que nous prenions cette route pour aller faire
le siège de ses amis — avec lesquels elle était alors en froid —,
à Bellevue-La-Montagne, à Champot plus précisément, prédisant
que nos flacons et quelques-uns de ses stratagèmes sentimentaux
vaincraient les résistances de Guy — qu'elle me disait être
faibles à son encontre — et surtout d'Alice, — mais c'étaient là
des affaires de filles. De filles pas
tristes,
comme le disait cette même Alice, pour les désigner, et celles qui
leur ressemblent, et, bien sûr, pour faire pendant au « gais »
(j'évite, à dessein, l'anglais) qui était déjà passé dans le
langage courant pour qualifier les garçons, — de ce genre.
Évidemment,
n'étant pas homme à me soumettre, de mon plein gré, au bon vouloir
de qui que ce soit, de nuit, en Auvergne, j'avais refusé. Plus
profondément, peut-être avais-je senti à cet instant que c'eût
été suivre une voie qui au fond n'était pas la mienne. Cela nous
donna une fâcherie qui nous gâcha le vin — et le reste —, et
que le vin envenima peut être.
Lorsqu'on
a en soi une voie qui n'est qu'à soi, que bien sûr l'on ne connaît
pas encore parce qu'elle est neuve, le plus difficile est évidemment
de refuser de suivre toutes celles, que l'on connaît plus ou moins
déjà, qui s'offrent avec les attraits de l'amitié, de la volupté,
de l'amour, de la poésie, de l'ivresse ou de l'extase — mais d'une
forme d'amitié, de volupté, d'amour, de poésie, d'ivresse ou
d'extase dont on sait au fond de soi, sans le savoir encore très
précisément — comme je le sais aujourd'hui —, qu'elle n'est
pas celle vers laquelle on va, — puisque là où l'on va, ni
nous ni personne n'y est encore jamais allé.
Loin
du travail, de l'ennui, des familles et des impérieuses routines, sur les
rivages de la mer d'Arabie, dix ans plus tôt, et les années qui
suivirent, les sâdhu m'avaient offert généreusement l'ivresse et l'extase
haschischines, dans le farniente colonial — que je connaissais déjà
pour y être né — mais cette fois à la façon et dans les
demeures des aristocrates portugais. Et surtout, sur leurs plages
dorées…
Loin
du travail, de l'ennui, des familles et des impérieuses routines, à Paris,
ensuite, une jeune ribaude, situationniste comme je l'étais moi-même
à son âge, un authentique marsupial, m'avait offert généreusement ses jeunes
amantes et les transports du vin, dans la liberté ivre
de créer, dans
Paris,
dans d'anciens et magnifiques couvents.
À
chaque fois, il m'a fallu décliner l'offre. Et m'arracher à des
gens, profondément poétiques, profondément mystiques,
authentiquement hors
du monde
— et loin des ploucs, médiatiques ou non, arrivistes ou non, qui
le composent.
Au
moins, on ne pourra pas dire, plus tard, que si j'ai découvert,
grâce à Héloïse, de l'amour contemplatif — galant les plaisirs, les
ivresses et les extases idylliques, c'est faute d'avoir connu des
plus somptueux afghans (ceux qui, quelques années auparavant, étaient
réservés au roi) les plaisirs, les extases et les amours
haschischines : je les ai inhalés, goulûment, avec ceux qui en faisaient l'usage
le plus noble, le plus sacré, le plus pénétrant, en compagnie de
la plus libre des Berlinoises, à l'époque où Berlin-Ouest en
comptait pourtant tellement.
De
même, on ne pourra pas me reprocher d'avoir ignoré les plaisirs,
les ivresses, les extases — poétiques, théoriques — que peuvent
procurer l'absolu retrait du monde, éthylique, et les nymphettes :
je les ai pratiqués avec des jeunes filles pas
tristes,
dans la dérive des vies, des nuits et des jours, à Paris, et
ailleurs aussi, qui avaient été formées à la meilleure des
écoles. Ou à la pire. Selon l'endroit où l'on se pose.
De
sorte que, pour y revenir, on peut me croire lorsque j'affirme que
rien ne passe l'amour contemplatif — galant, et son libertinage,
idyllique.
De
Dominique, qui est morte accidentellement quelques mois avant son ami
Guy — qui lui n'est pas mort accidentellement —, il me reste ce
qu'elle m'avait offert : un tableau qu'elle avait peint ici, ses
poèmes, très trash et très tourmentés, un vieux pull norvégien,
qu'elle lui avait chipé, et qu'il porte sur la photo faite avec les
ouvriers suédois à l'issue de la conférence de Göteborg, et,
comme une signature de notre aventure à tous, une carte postale
d'Alice à elle, avec notre devise et le code de la porte d'entrée
de l'immeuble de la rue du Bac. J'espère que, depuis cette époque,
ils en ont changé.
Voilà
pour ma deuxième parenthèse. Pour en revenir
aux différents effets psycho-actifs des vins et à l'attention qu'il
convient de leur accorder, je dirais qu'il s'agit d'une observation
délicate, subtile, qui ne s'accorde qu'avec un genre de libation
autorisant cette forme de la délicatesse. Ces considérations sur
les différents effets psycho-actifs des vins ne ressortissent pas à
cette forme, que j'ai évoquée précédemment, de l'ivresse
éthylique, mystique ou poétique, que Khayyām ou Debord avaient
recherchée, aimée, et à laquelle ils ont donné, avant et après
d'autres, ses lettres de noblesse. Elles n'appartiennent pas non plus
au genre, plus quelconque, de la simple beuverie. Qui est tout de
même le plus commun. Pour paraphraser l'écrivain Jérôme Leroy, je
dirais qu'il y a tout de même plus d'alcooliques légitimement
anonymes que d'ivrognes non moins légitimement célèbres.
Donc,
si l'on exclut ces formes extrêmes ou communes de l'ivresse, pour ne
garder que les formes les plus aimables, on pourra s'intéresser à
ces quelques remarques qui suivent, et qui ne sont jamais faites, je
crois, à propos des vins. On pourra remarquer qu'indépendamment de
toutes les autres qualités ou imperfections que l'on accorde à un
vin, il en a généralement une autre, le plus souvent ignorée des
dégustateurs professionnels, qui est son
effet sur notre humeur,
et plus généralement sur l'humeur des convives, et donc sur
l'esprit
du moment
qui les réunit.
Nous
avons ainsi fait l'expérience, il y a des années, de réveiller, par un certain vin (un Domaine de Trévallon d'Éloi
Dürrbach, de 1994, pour ne rien te cacher....), des
soirées que nous avions préalablement amollies par d'autres (dont je
préfère taire les noms...). Avec à chaque fois, et avec des gens
différents, le même résultat. Avec
un autre vin, d'Élisabeth Faugier, cette fois, nous pouvions
transformer la plus triste des cuistres en une aimable contemplative,
et la faire finir, de manière certaine, allongée dans l'herbe «
sous la voûte des cieux », perdue dans l'admiration bienheureuse de la
Voie lactée. Les soirs d'été.
Voilà
tout ce que j'avais à dire sur les effets psycho-actifs des vins,
qui ne sont jamais évoqués. Qui sont si injustes puisque le
vigneron, ou le maître de chai, n'y peut rien.
Il
serait bon cependant que ceux qui goûtent les vins y prennent garde.
Et informent leurs lecteurs de leurs observations. Car je connais
aussi des vins qui peuvent, en quelques verres, vous transformer les
plus aimables des convives en une assemblée de chiffonniers prêts à
s'entre-déchirer. Ce que l'on ne sait malheureusement qu'après les
avoir bus.
Souhaitant
que ces quelques remarques pimentent tes prochaines libations, je te
salue.
R.C. Vaudey
Le 2 avril 2014
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