jeudi 4 février 2016

Héloïse Angilbert, R.C. Vaudey — Antésades









Juillet 2006


















Cher ami,


Suite à tes réflexions, j'ai fait, comme tu me le demandais, ce petit texte (en forme de private joke et imprécis à souhait) pour un futur dictionnaire, indien ou chinois probablement, du IIIe millénaire, qui reprend notre idée de l'Avant-garde sensualiste comme manifestation consciente, déterminée, résolue, de cette pulsion vers la grâce, la délicatesse et l'abandon dans la jouissance (jouissance de la vie, du Temps, et de l'amour charnel) que l'envahissement et la domination de l'histoire et du monde par les pulsions sadiques et masochistes avaient, depuis bien longtemps et pour presque tous, occultée.


Tu m'écrivais également que la destructivité et l'auto-destructivité ayant formé (pour mieux frapper les esprits) des noms et des adjectifs à partir des noms des écrivains ou des poètes, comme l'on voudra, qui les avaient exposées mieux et plus que quiconque, il fallait en créer d'autres pour qualifier cette pulsion, la plus primitive de toutes, qui veut l'abandon à la joie, à la douceur et à la puissance dans la non-intentionnalité et dans l'amour charnel, et, aimablement, tu suggérais, par exemple, vaudéen pour l'opposer à sadique ou masochiste, puisqu'il est certain, écrivais-tu, que j'ai le premier et plus que quiconque osé, poétiquement, définir, affirmer, exposer, célébrer, dans son détail et son mouvement même, cette pulsion qui veut et qui mène de la reconnaissance tendre et passionnée de l'autre à la contemplation extasiée, immergée dans la source profonde du Temps, en passant par l'extase harmonique que j'ai ainsi définie et dégagée de tout le reste, les autres ne l'ayant pas connue ou l'ayant oubliée, ou n'ayant pas cru devoir en parler sinon vaguement, parmi tant d'autres choses et sans insister. Ce qui, je te le fais remarquer, m'a permis de corriger, dans le même mouvement et pour la première fois, le fameux schéma binaire freudien, si universellement repris (quoiqu'il soit tout à la fois le signe de la misère des temps modernes et le schéma qui les reconduit), dans lequel s'opposent le principe de plaisir et le principe de réalité, en mettant en évidence le troisième principe (qui est en fait le premier, “hors de discussion”, le plus “primitif” et l'essentiel – même si totalement ignoré) : le principe de jouissance. (A.S 2. page 85 ; A.S 3. page 145)


C'est d'ailleurs cela que certains m'ont reproché : que mon œuvre peint ou mes écrits ne soient, en quasi-totalité, que cette transcription, toujours répétée, de l'expérience de l'une (l'extase harmonique) et de la manifestation de l'autre (le principe de jouissance et sa puissance extatique).
Mais tu sais que j'ignore ces critiques : tout d'abord, je crois que ni les écrits ni les œuvres ne doivent répondre à la demande sociale mais, au contraire, corriger cette dernière en éclairant ce qui lui reste étranger : ce principe de jouissance tel que nous l'avons dégagé, maintenant nommé et mis en pleine lumière, et les raisons diverses de son occultation pluriséculaire ; ensuite, mesurant l'incroyable chance qu'il y a à avoir rencontré la “Dame” et à avoir pu créer avec elle les situations (toujours incertaines et parfois même inconfortables) qui font que je suis si souvent et depuis si longtemps enjoint et en joie de faire cet Éloge de l'Insouciance, donc cet Éloge de la Jouissance, je crois qu'il faut partager cette chance ; enfin, je me dis que si Sade (en explorateur et en libérateur de la haine), de son côté, et dans le domaine qui était le sien, n'avait pas non plus hésité (il n'avait pas, je pense, le choix.) à insister et à ne pas démordre de ce qui l'enfermait en lui-même, pourquoi devrais-je donc (en explorateur et en libérateur de l'amour) ne pas insister sur ce qui me libère. Ai-je, d'ailleurs, le choix ?


Pour en revenir à cet adjectif de “vaudéen”, je te suggère cependant cet autre d'héloïséen (qui me fait penser à “élyséen”, relatif à l'Élysée, séjour des bienheureux... dans les mythologies grecque et romaine) puisque c'est à Héloïse et à sa grâce, son équilibre et sa puissance sans appel que je dois, exclusivement, tout ce que j'ai vécu, écrit ou peint de beau depuis la création de l'Avant-garde sensualiste, le 15 décembre 1992 (chez David, face à l'océan Indien), et cette grâce d'avoir le premier pu définir l'extase harmonique pour l'avoir vécue et pour la vivre, à l'exclusion de tout autre chose, comme un enchantement toujours ascendant depuis cette époque, et parce que, plus profondément encore, les œuvres d’Héloïse* me paraissent transcrire plus délicatement que les miennes – qui trahissent une âme plus tourmentée – ce dépassement de l'antique séparation entre les sexes, d'une part, et, d'autre part, de l'enfermement du génie créateur de l'Homme dans la pauvre opposition entre conformisme bien-pensant et provocation plus ou moins délirante.


D'autres nous ont dans le même temps exposé les joies ou les fatalités du célibat, du libertinage léger, du “contrat libertaire”, ou de la “nuit” “sexuelle” mais sans jamais pouvoir nous révéler que la non-intentionnalité et l'abandon, en comme-un, aux puissants mouvements spontanés des grâces corporelles et sentimentales, dans l'amour charnel, seuls, lui donnent cette grâce d'ouvrir à l'extase poétique et à la jouissance du Temps ; d'autres encore se sont voulus les prêtres et les servants de la puissance féminine divinisée, autonomisée, quand d'autres, plus franchement tarés, venaient et viennent exalter les plaisirs mauvais (ils sont d'époque) qu'il y a à utiliser ou à “révéler” les “penchants destructeurs ou autodestructeurs, addictifs, anxieux” chez les unes ou chez les autres, pour les “jeter (ces unes ou ces autres) dans la luxure, les offrir à des “jeux” pervers, les maculer de sperme, de sang et d'excréments.”


Donc, dans notre étrange et mauvaise époque où il vaut mieux paraître (et être) haineux que gracieux, hargneux que galant, où l'affirmation du sadisme le plus extrême et le plus retors vous garantit d'exercer d'emblée la fascination la plus totale sur les masses atomisées, et où, à l'inverse, des excès, plus ou moins fabuleux, dans le masochisme vous assurent tout de suite le soutien fasciné de quelques milliards de zombies idolâtres, nous n’avons pas grand mérite à être plutôt uniques sur ces questions
.


Il est regrettable d'avoir la nécessité de se faire les hérauts de cette nouvelle manifestation de ce courant libertin et poétique européen – qui trouve, pour partie, ses origines dans l'amour courtois – que nous manifestons, qui réapparaît ainsi riche de tous les enseignements que lui donne sa compréhension-dépassement du nihilisme particulier qui s'est déployé sur et à partir de ce continent, et comme délivré de ce qui l'entravait, et, aussi, pour ainsi dire, parvenu à maturité, jusqu'à une maturité telle qu'elle célèbre sans détours l'abandon au puissant mouvement de la volupté tendre, caressante et emportée, dans l'amour charnel. Il est regrettable d'avoir à faire cela dans une époque qui inspire un tel effroi, et si généralisé, que tous ou presque oscillent addictivement et  “ludiquement” entre ces deux attitudes : celle qui consiste à se transformer en terreur et cette autre qui consiste à s'entraîner à en subir les excès.

C'est un cercle de vices : puisque, visiblement, rien de bon n'attend les humains, ils s'entraînent déjà au pire, et, ce faisant, ils s'entraînent vers le pire.

L'apparition dans les arts, la théorie, la poésie, d'une volonté lucide, consciente et déterminée, de volupté, amoureuse, gracieuse, extatique, le chant ininterrompu qu'elle procure, tant qu'elle dure, que l'on voit se manifester au travers de nos œuvres et de nos écrits, traduit peut-être ce mouvement – qu'il me plaît de donner, comme une touche de Lumière heureuse, dans ce tableau que je peins des Hommes et de leur histoire : le monde, au travers de la décomposition et de sa violence destructrice quasi-inextinguible, va vers la reconnaissance de l'autre et la jouissance puissante et paisible du Temps.
Quelque chose s'élève, avec la reconnaissance de soi-même et de l'autre, à travers la vie, et quelques espèces.


Quelques très rares êtres vivants, sur cette Terre, sont capables en regardant un miroir de s'y reconnaître.
Nous autres humains mis à part, les grands singes, les éléphants, peut-être les dauphins. Dans très peu d'espèces – ce sont d'ailleurs les mêmes – les individus montrent de l'empathie pour leurs congénères.
À ce propos, j'ai vu récemment comment, dans un parc animalier, un jeune gorille de près de deux cents kilos (après seulement deux mois de vie en commun avec deux jeunes femelles qui au départ l'avaient rejeté et attaqué violemment et contre lesquelles il avait riposté tout aussi farouchement) faisait si délicatement l'amour à l'une d'elles, qui dans le dernier mouvement de leur accouplement l'attirait finalement dans ses bras, face à face, infiniment tendrement.


Le spectacle, dans notre espèce, d'avortons (mâles ou femelles) d'à peine 100 kilos qui peinent-à-jouir-à-peine d'en éclater d'autres (mâles ou femelles) et de femelles et de mâles tordus qui jouent à faire mal en se faisant, par des mâles ou des femelles, faire mal, et toutes les variantes de leur “sexualité” dans laquelle toujours une forme ou une autre de l'intentionnalité maladive et/ou mauvaise domine et empêche l'abandon aux puissants mouvements spontanés des grâces corporelles et sentimentales, ce spectacle, lorsqu'on le compare à la délicatesse de ces monstres de puissance et de force physique que sont les gorilles, quels que soient leur poids ou leur sexe, fait sentir à quel point l'assujettissement, la castration, l'esclavage ont rendu folle (de rage, de misère, de désespoir et de souffrance) l'espèce humaine dans son ensemble.


Ce qui explique, à son tour, pourquoi, parmi toutes les espèces, elle soit la seule pour laquelle infliger intentionnellement la souffrance ou la mort soit une source de plaisir et de distraction.


Les gorilles en captivité se reproduisent puisqu'on ne leur permet pas de faire autrement et qu'on encourage, à l'inverse, cette reproduction. Mais les femelles ont, dans ces conditions, le plus souvent, cette noblesse triste d'abandonner leur nourrisson.
Tout le malheur et la folie des hommes viennent d'avoir accepté de se reproduire en esclavage.
Et d'avoir tissé l'étoffe de leurs sociétés des mauvais rêves nés du goût et de l'habitude de la servitude et de l'oppression ; et de leur absence à eux-mêmes et au monde, dans ces conditions.
Ainsi ont-ils perdu “la suprême simplicité” qu'ils possédaient encore dans “la plus haute Antiquité”, pour le dire comme Shitao.


C'est à partir des résultats excessivement négatifs de toute l'histoire de cette perte, mais riches de sa compréhension et des différents trésors civilisationnels – que les humains ont créés ou découverts à travers cette histoire – qu'il va falloir construire les situations qui réconcilieront les Hommes, entre eux, avec eux-mêmes, et avec le monde, en les resensibilisant : à la merveille poétique du monde et à la leur.


Pour en revenir au texte (pour le dictionnaire, vraisemblablement indien ou chinois, du troisième millénaire, donc) dont je te parlais, le voici, en partie détourné d'un dictionnaire contemporain :


Sade (Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le Marquis de) Ecrivain français. Milieu du XVIIIe siècle. Début du XIXe siècle. Son œuvre, qu'on a longtemps considérée uniquement sous l'angle du sadisme forme le double névrotique et subversif selon certains (réactionnaire selon d'autres...) des philosophies naturalistes et libérales du Siècle des lumières.


Sacher-Masoch (Léopold, chevalier von). Ecrivain autrichien. XIXe siècle. Il est l'auteur de contes et de romans où s'exprime un érotisme dominé par la volupté de la souffrance (le masochisme).


Angilbert (Héloïse. Noblesse de fortune. Libertine-Idyllique.) Aventurière, “poète” et “artiste”. Française. Fin du XXe siècle – XXIe siècle. Son œuvre dans laquelle s'exprime un érotisme flamboyant dominé par la volupté, amoureuse, gracieuse, manifeste délicatement cette pulsion  héloïséenne qui, en passant par l'extase harmonique, veut et mène de la reconnaissance tendre et passionnée de l'autre à la contemplation extasiée, immergée dans la source profonde du Temps.


Vaudey (R.C. Gentilhomme de fortune et Libertin-Idyllique.) “Poète”, “philosophe”, “peintre” et aventurier. Français. Fin du XXe siècle - XXIe siècle.
Son œuvre, qu'on a longtemps considérée uniquement sous l'angle vaudéen, forme le double subversif selon certains (réactionnaire selon d'autres...), post-analytique et post-économiste, des philosophies technicistes, névrotiques, nihilistes (sadomasochistes) qui avaient fait de la Terre, du vivant et des humains leur champ d'expérimentation, particulièrement durant le(s) Siècle(s) des Ténèbres.


Dès le début du IIIe millénaire (Manifeste sensualiste. Achevé d'imprimer,  le 7 mai 2002 ; L'Infini. Gallimard.), au travers de la vie et des œuvres de ces deux Libertins-Idylliques (voir ce mot) – après deux siècles d'exploration, d'illustration sans partage et de débondement terrifiant des pulsions sadiques et des pulsions masochistes – on atteignit et se manifestèrent enfin, explicitement, dans l'amour charnel, dans les Beaux-arts et dans les Lettres, les pulsions qualifiées depuis d'héloïséennes ou de vaudéennes, premières expressions, revendiquées comme telles, tout à la fois du dépassement de l'ère de la métaphysique et donc du sado-masochisme, et, d'un même mouvement, de ce “premier” principe de jouissance, comme ils le nommèrent, que, dans le tableau qu'ils peignirent du monde, ils mirent (plus ou moins contrarié) au cœur de tout et du Temps.




Avant-garde sensualiste 4 (juillet 2006-mai 2008)











* Le 10 février 2001








Héloïse Angilbert
Croquis préparatoire à La Vie
2001











À propos d'Héloïse Angilbert et de son art…


Héloïse Angilbert a un parcours atypique dans l'art du moment. Se situant elle-même dans la lignée de ceux qui de Marcel Duchamp à Arthur Cravan, et quelques autres, ont fait « en passant » de la vie le « huitième art » (selon l'expression des lettristes internationaux), elle ne croit pas que l'activité de l'artiste doive être nécessairement toujours publique. [… ]

Aujourd'hui cependant, au tournant d'un millénaire et à l'achèvement d'un siècle dont tout le monde peut mesurer aisément tout ce qu'ils n'en finissent pas d'apporter de monstrueux à l'histoire des Hommes, elle se décide, forte de quelques amitiés à travers le monde et d'une dizaine d'années de vie consacrée à absolument rien d'autre qu'aux aventures théorico-poétiques liées à la tentative qui est la sienne de définition de la richesse (c'est-à-dire du sens même de l'existence) et liées également à cette volonté compréhensible chez cette jeune femme de dégager de la barbarie du siècle écoulé les éléments qui pourraient servir à une humanisation éventuelle des Hommes et de leur histoire, elle se décide, dis-je, à se connecter ou à se reconnecter avec les réseaux de la communication publique de l'art, nonobstant les discours sur la prééminence des réseaux, pour y faire résonner quelques pertinentes questions et quelques belles réponses qui, selon elle, seules resteront quand tout aura été oublié des conditions présentes faites à l'art et à la vie.

Se plaçant très au-delà des conditions présentes de la misère et de l'inhumanité, elle envisage la question de la richesse c'est-à-dire, encore une fois, la question du sens de l'existence en supposant résolues les questions liées à la juste répartition des ressources, aux conditions matérielles de la survie des Hommes, et même celles liées à leur réduction à ce presque-rien statistique par l'économisme déchaîné.

Très clairement, alors que l'Histoire engloutit les Hommes dans les charniers des guerres (religieuses, secrètes, économiques, militaires…), leurs ruines et leurs décombres, tout en en préparant sous nos yeux toujours de nouvelles et de plus barbares encore, alors que les famines emportent les plus pauvres d'entre eux (comme elle a pu le constater au cours de ses voyages à travers le monde) pendant qu’une abondance frelatée et mortifère en menace d'autres ailleurs (c'est ici…), et tandis que toute la violence et la haine héritées de la barbarie des siècles précédents et que le chaos du temps présent ne manque pas d'exciter encore davantage s'insinuent et se débondent dans toutes les relations sociales, familiales, amoureuses ou ce qu'il en reste, et que les conditions même de la poursuite d'une si misérable inhumanité sont plus généralement remises en question, Héloïse Angilbert, à l'avant-garde d'un temps qui pourrait tout aussi bien ne jamais voir le jour, refusant de réduire le sens de la richesse à la résolution de ces problèmes, qui ressortissent plus à la barbarie qu’à l'humanité, redéfinit la richesse comme pratique tendre, puissante, élégante et raffiné de l'humanité. Pas moins.

Parmi toutes les conditions préalables à cette exploration éventuelle et à venir de l'Humanité par elle-même, qu'elle appelle de tout son art, et outre bien entendu la résolution des si difficiles questions que j'évoquais précédemment, et à laquelle elle essaie comme tout un chacun de participer, je sais qu'elle est particulièrement sensible à la question de l'établissement d'un rapport également raffiné, tendre, élégant, intelligent, poétique et déclanisé entre les hommes et les femmes, et que, plus généralement, elle comprend son travail comme devant participer à cette indispensable amélioration des mœurs partout où elle est nécessaire. On peut être certain qu'elle utilisera tous les moyens à sa disposition pour que, par-delà les nécessaires connexions encore à créer entre les êtres, s'impose l'idée de la belle, délicate et raffinée rencontre (celle de l'intelligence, de l'amitié ou de l'amour) dont elle parle. Et elle aura raison. 

C'est à la lumière de ces étranges considérations mais qui sont pourtant bien dans la lignée de celles d'un certain nombre d'aventuriers de l'art et de la vie du siècle écoulé qu'il faut considérer cette installation intitulée La Vie qu'elle déploie ici.


R.C. Vaudey. Le 10 février 2001.










Le 12 mars 2002





Description de : LA VIE
et de l'installation-vidéo-théorique :  Manifeste sensualiste


(Exposition : Prolégomènes à un troisième millénaire sensualiste ou non. Juin 2001.)

 



L’Avant-garde Sensualiste, qui redéploie le genre du manifeste et ceux de la théorie et de la poésie, redéploie également celui des arts qui doivent chanter les très riches et très “grandes heures de l'Homme”, pour parler comme Nietzsche

Ainsi le Manifeste sensualiste n'a-t-il pas attendu plusieurs années après avoir été écrit pour se retrouver au centre d'une nouvelle forme d'art. À peine avait-il été rédigé qu'aussitôt nous en fîmes, dans l'esprit de celui de qui avait fait Critique de la séparation, un montage vidéo qui se présentait  ainsi :  un écran noir avec une voix off, celle d'Héloïse Angilbert, lisant le Manifeste avec, de temps en temps, apparaissant sur cet écran, des cartons (“Pour en finir avec la Séparation” etc.), quelque chose entre Hurlements en faveur de Sade (que, cette fois, l'on aurait pu nommer Feulements d'amour en défaveur de Sade), et le film La société du spectacle, ce qui était une façon, avec le titre de l'exposition — pour Breton —, de saluer ceux à qui nous devions en quelque sorte ce beau voyage.


Mais cette installation vidéo théorique — puisqu'il faut la nommer ainsi — qui était jouée dans une salle sombre était elle-même partie d'un tout — qui est la vraie, et absolument inédite, réalité du Manifeste sensualiste — qu'elle composait avec une autre forme d'installation réalisée, elle, d'un cube de lin écru de 3 m de côté, dans une pièce contiguë, sombre elle aussi, cube à l'intérieur duquel on apercevait — par un œilleton — le lit et les draps blancs défaits d'amour, éclatant de  l'extraordinaire  blancheur que leur donnait la lumière, noire, et les lettres : LA VIE (en rose, fluorescent, bien sûr) qui montaient et descendaient et qui semblaient être responsables du grincement significatif — de ce lit — que l'on entendait, installation qui est un poème, (comme le Manifeste) mais en trois dimensions, d'une jeune femme, à l'amour, et aussi à l'amour charnel, et à leurs émerveillements ; et ce sont ces deux éléments : l'humour et la poésie du lit qui grince et de LA VIE qui danse, associés aux propos que je tiens dans le Manifeste et avec, pour y accéder (ce qui dans la réalité n'avait pas pu être vraiment réalisé), un long labyrinthe composé de draps blancs, qui constituaient une situation tout à fait neuve et poétique — au-delà des bêlements sur la fin de tout — et qui, pour ceux qui auraient pu en comprendre la portée, manifestait, chargée d'un tout nouveau sens, et tout à fait inédite par la  forme de vie et d'association qui avait présidée à son inspiration, cet art neuf — après tant d'années de famine poétique — où s'allient le très personnel et l'impersonnel dont je parlais dans les Précisions, où se déploie le style de chacun pour célébrer ce qui en même temps dépasse l'un et l'autre, et qui est — en même temps qu'un hymne à l'amour — un appel à la vie, à l'amour, et à leur belle révolution historique nécessaire. Un art de la longue vue. Un art de la longue vie.


Je peux décrire facilement ce à quoi ressemble l'art des sensualistes puisqu'il n'a été montré que très rarement au public.  Mais, puisque je l'ai décrit, on ne pourra pas dire plus tard qu'il était impossible de faire en ce début de troisième millénaire une forme d'art vraiment neuve, puisqu'on a vu qu'en reprenant des éléments de l'ancienne avant-garde du cinéma, ou de sa destruction, du milieu du siècle dernier, la vieille image familière et poétique du labyrinthe, le principe de l'installation — qui n'est rien si l'on n'y met pas un sens historique et personnel — et aussi, tout simplement, l'écriture, bref en combinant quelques éléments que l'on connaissait déjà, et seulement par l'interaction de ces éléments placés dans cette perspective personnelle, historique et philosophique-là, et évidemment grâce à la conjonction particulière de ceux qui les avaient réunis (conjonction qui avait d'ailleurs présidé à la création de ces éléments), on pouvait faire quelque chose d'aussi poétique qu'un koan ou qu’une calligraphie zen — que l'on devait faire, également, au sortir d'un moment de grâce ; et beaucoup dans ce que j'ai décrit de ces combinaisons d'éléments théoriques et visuels avait été fait au sortir d'un instant de grâce amoureuse —, mais placés là aussi dans un esprit de bouleversement tendre du monde.


Ceux qui voudront de leur côté s'essayer à l'existence des Libertins-Idylliques telle que je l'ai décrite dans les Précisions (“Jeunes gens, jeunes filles, quelque aptitude à l'amour abandonné et à la poésie, si beaux ou intelligents, vous pouvez donner un sens à l'Histoire, avec les sensualistes… Vivez, aimez, écrivez, créez !”), si la chance des rencontres leur sourit, et s'ils parviennent à s'en donner les moyens, trouveront eux aussi, très facilement, ces phrases de réveil d'un genre particulier dont  je parlais, dont ils pourront faire une très nouvelle et  très ancienne poésie, et aussi l'inspiration de nouvelles formes d'art pour marquer les très riches et très grandes heures de leur propre humanité et de leur propre histoire, en combinant ou non les éléments de l'ancien art du XXe siècle, qui avait commencé avec Dada sur la base du : Rien n'est vrai tout est permis (qui sous-entendait quelque chose de violent et de négatif), XXe siècle dont nous avons marqué le terme en retournant cette proposition en un : Rien n'est vrai tout est possible, où le possible est chargé cette fois de toute notre puissance et de tout notre désir poétiques créateurs positifs, XXe siècle enfin qui a donné à l'art la plus grande liberté. 


Ils pourront ainsi enrichir l'histoire encore balbutiante de l'individu et faire en sorte que l'on ne puisse plus dire que ce qui aura été important dans leur vie n'aura pas laissé de traces, et qu'elle aura été marquée, uniquement, par le Spectacle régnant; et ainsi, de proche en proche, il est possible que l'intelligence de l'Histoire et le feu de la passion et des beaux sentiments, les beaux-arts amoureux, qui améliorent si bien les mœurs, gagnent.



R.C. Vaudey. Le 12 mars 2002.








Le 10 janvier 2020






Héloïse Angilbert
Œuvre numérique
Les Amants volants
Juin 2006









Chère amie,


Puisque vous me le demandez, voici un très bref résumé de l’histoire et une présentation de l’œuvre en question.

Nous nous sommes rencontrés, Héloïse et moi, à l’été 1992.

Nous avons fondé avec quelques amis un mouvement « littéraire et artistique » en décembre de la même année, sur les rivages de l’océan Indien.

Dix ans plus tard, les éditions Gallimard ont publié le Manifeste sensualiste, que j’avais écrit, résumant nos recherches poétiques et théoriques sur l’amour et le merveilleux, — puisque tel est le sujet de ces recherches.

L’année précédente, en 2001, Héloïse avait exposé — de façon authentiquement « underground », puisque la « galerie » était vraiment sous une rue — dans le cadre d’une manifestation d’art contemporain, manifestation à laquelle elle a participé également en 2002. On pourrait retrouver dans les archives de quelques journaux les articles élogieux qui lui avaient été consacrés.

Le soutien aux gens de lettres et aux artistes — intermittents du Spectacle — dans notre pays fonctionne ainsi : des séjours en résidence, accompagnés de manifestations (publications, interventions, expositions) ; le tout plus ou moins agréablement accompagné de banquets et de mondanités, — elles aussi plus ou moins plaisantes.

Vous comprendrez facilement que notre « art », reflet d’éblouissements intimes non programmables, n’a rien à faire avec ce système, pourtant favorable aux artistes et aux écrivains de métier.

Si je devais faire un parallèle avec la vie religieuse, je dirais que de même que l’on distingue le clergé séculier — qui agit dans le siècle, donc, et qui ne dédaigne pas la pompe et le faste, dont il se sert dans son œuvre d’édification des consciences (Bossuet, en son temps, était une « star », si j’ose dire) — des ordres réguliers, qui vivent dans le retrait du monde, où le moine attend l’éblouissement mystique — attend de faire un avec la Déité, aurait dit Maître Eckhart —, de même on pourrait distinguer les artistes et les auteurs séculiers, l’immense majorité, qui vivent dans leur époque et recherchent la célébrité, la gloire et, plus secrètement, la satisfaction des travers que leur donne leur injouissance mystique et voluptueuse — que nous sommes les premiers à avoir diagnostiquée comme la vraie cause de la peste émotionnelle qui marque l’ère sado-masochiste patriarcale —, et les artistes contemplatifs, qui attendent tout des éblouissements poétiques, et qui ne vivent que par et pour cela. 

Si l’on voulait vraiment réduire les gentilsHommes de fortune que nous sommes, Héloïse et moi, à des « artistes » ou à des « auteurs », c’est à cette deuxième catégorie, je l’avoue très minoritaire, que nous appartiendrions. (Parmi les « auteurs » modernes que l’on pourrait rattacher à ce genre, je pense à Debord, à l’époque de Champot, — quoique son contemplatisme ait été tout à fait du même ordre que celui de Khayyam (éthylique plutôt qu'idyllique), et parmi les peintres du siècle dernier, et dans un style très différent, je ne vois que Marthe et Pierre Bonnard, et peut-être Yves Klein, — dont l’activisme professionnel et l’art de traiter les femmes comme des pinceaux rebutent cependant notre goût délicat).

Enfin, vous savez que nous avons la chance de vivre dans un pays où l’on peut encore préférer suivre l’exemple de Montaigne ou de Debord plutôt que celui de telle ou telle tête d’affiche des Arts et des Lettres contemporains, et c’est ce que nous avons choisi de faire.

Ainsi, nous ne sommes pas et nous n’avons jamais été des personnages publics, et ne souhaitons pas le devenir. On ne trouve pas de photos de nous sur Internet, ce qui est un privilège dans cette époque où le deepfake permet de faire dire ou de faire faire n’importe quoi, à n’importe qui. Nous souhaitons plutôt rester dans l’ombre, et le vrai luxe pour nous c’est de partager un verre de vin avec nos amis musiciens, après un concert de musique baroque, un soir d’été, dans le cloître d’un vieux monastère d’une lointaine province. À mille lieues, donc, des mondanités germanopratines (qui, soit dit en passant, sont un peu mises à l’honneur en ce moment —, si j’ose dire.)

(Pour ce qui est de cette affaire ((que Lacan avait diagnostiquée, par avance, de façon lapidaire et définitive, en parlant du Banquet)), j’ai, dans Poésies III, écrit ceci ,: « La « Raison » du XVIIIe siècle ne fut pas un symptôme d'intellect hypertrophié, mais de sensibilité contemplative — galante atrophiée. Quand de telles « lumières » éclairent le monde, les bas-fonds du caractère des humains — que le patriarcat, pendant plus de 8000 ans, par les conséquences psychophysiologiques de l’esclavage, avait dévoyé — ont tôt fait de se manifester ». Suivaient : « Les transgressions des injouissants aristocrates du XVIIIe siècle, infantiles, pervers-polymorphes et mondains, ont, dans un premier temps, commencé par animer les salons des quincailliers enrichis et ceux de la bourgeoisie des Lettres, puis les clubs de vacances des ploucs (pour le dire comme Debord) de la classe moyenne, pour finir par occuper le temps libre du lumpenprolétariat le plus démuni ». Et aussi : « Ceux qui dénoncent la stérilité sociale de la critique de la société de l'injouissance oublient la noble fonction qu'exerce la proclamation claire et nette de nos goûts et de nos dégoûts. »)


Pour ne pas être totalement obscurs, nous publions depuis 2002 une revue confidentielle sur papier, jusqu’en 2012, et numérique depuis lors, dûment enregistrée à la Bibliothèque Nationale, avec son numéro d’ISSN, où j’ai trouvé le lieu pour déployer mon art de poète et de moraliste — au sens de celui qui étudie les mœurs de son époque et de ses contemporains, et non de moralisateur qui, lui, leur fait la morale.



À vous,



R.C. Vaudey, le 10 janvier 2020


 
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