jeudi 4 février 2016

Héloïse Angilbert, R.C. Vaudey — Antésades






















Cher ami,


Suite à tes réflexions, j'ai fait, comme tu me le demandais, ce petit texte (en forme de private joke et imprécis à souhait) pour un futur dictionnaire, indien ou chinois probablement, du IIIe millénaire, qui reprend notre idée de l'Avant-garde sensualiste comme manifestation consciente, déterminée, résolue, de cette pulsion vers la grâce, la délicatesse et l'abandon dans la jouissance (jouissance de la vie, du Temps, et de l'amour charnel) que l'envahissement et la domination de l'histoire et du monde par les pulsions sadiques et masochistes avaient, depuis bien longtemps et pour presque tous, occultée.


Tu m'écrivais également que la destructivité et l'auto-destructivité ayant formé (pour mieux frapper les esprits) des noms et des adjectifs à partir des noms des écrivains ou des poètes, comme l'on voudra, qui les avaient exposées mieux et plus que quiconque, il fallait en créer d'autres pour qualifier cette pulsion, la plus primitive de toutes, qui veut l'abandon à la joie, à la douceur et à la puissance dans la non-intentionnalité et dans l'amour charnel, et, aimablement, tu suggérais, par exemple, vaudéen pour l'opposer à sadique ou masochiste, puisqu'il est certain, écrivais-tu, que j'ai le premier et plus que quiconque osé, poétiquement, définir, affirmer, exposer, célébrer, dans son détail et son mouvement même, cette pulsion qui veut et qui mène de la reconnaissance tendre et passionnée de l'autre à la contemplation extasiée, immergée dans la source profonde du Temps, en passant par l'extase harmonique que j'ai ainsi définie et dégagée de tout le reste, les autres ne l'ayant pas connue ou l'ayant oubliée, ou n'ayant pas cru devoir en parler sinon vaguement, parmi tant d'autres choses et sans insister. Ce qui, je te le fais remarquer, m'a permis de corriger, dans le même mouvement et pour la première fois, le fameux schéma binaire freudien, si universellement repris (quoiqu'il soit tout à la fois le signe de la misère des temps modernes et le schéma qui les reconduit), dans lequel s'opposent le principe de plaisir et le principe de réalité, en mettant en évidence le troisième principe (qui est en fait le premier, “hors de discussion”, le plus “primitif” et l'essentiel – même si totalement ignoré) : le principe de jouissance. (A.S 2. page 85 ; A.S 3. page 145)


C'est d'ailleurs cela que certains m'ont reproché : que mon œuvre peint ou mes écrits ne soient, en quasi-totalité, que cette transcription, toujours répétée, de l'expérience de l'une (l'extase harmonique) et de la manifestation de l'autre (le principe de jouissance et sa puissance extatique).
Mais tu sais que j'ignore ces critiques : tout d'abord, je crois que ni les écrits ni les œuvres ne doivent répondre à la demande sociale mais, au contraire, corriger cette dernière en éclairant ce qui lui reste étranger : ce principe de jouissance tel que nous l'avons dégagé, maintenant nommé et mis en pleine lumière, et les raisons diverses de son occultation pluriséculaire ; ensuite, mesurant l'incroyable chance qu'il y a à avoir rencontré la “Dame” et à avoir pu créer avec elle les situations (toujours incertaines et parfois même inconfortables) qui font que je suis si souvent et depuis si longtemps enjoint et en joie de faire cet Éloge de l'Insouciance, donc cet Éloge de la Jouissance, je crois qu'il faut partager cette chance ; enfin, je me dis que si Sade (en explorateur et en libérateur de la haine), de son côté, et dans le domaine qui était le sien, n'avait pas non plus hésité (il n'avait pas, je pense, le choix.) à insister et à ne pas démordre de ce qui l'enfermait en lui-même, pourquoi devrais-je donc (en explorateur et en libérateur de l'amour) ne pas insister sur ce qui me libère. Ai-je, d'ailleurs, le choix ?


Pour en revenir à cet adjectif de “vaudéen”, je te suggère cependant cet autre d'héloïséen (qui me fait penser à “élyséen”, relatif à l'Élysée, séjour des bienheureux... dans les mythologies grecque et romaine) puisque c'est à Héloïse et à sa grâce, son équilibre et sa puissance sans appel que je dois, exclusivement, tout ce que j'ai vécu, écrit ou peint de beau depuis la création de l'Avant-garde sensualiste, le 15 décembre 1992 (chez David, face à l'océan Indien), et cette grâce d'avoir le premier pu définir l'extase harmonique pour l'avoir vécue et pour la vivre, à l'exclusion de tout autre chose, comme un enchantement toujours ascendant depuis cette époque, et parce que, plus profondément encore, les œuvres d’Héloïse me paraissent transcrire plus délicatement que les miennes – qui trahissent une âme plus tourmentée – ce dépassement de l'antique séparation entre les sexes, d'une part, et, d'autre part, de l'enfermement du génie créateur de l'Homme dans la pauvre opposition entre conformisme bien-pensant et provocation plus ou moins délirante.


D'autres nous ont dans le même temps exposé les joies ou les fatalités du célibat, du libertinage léger, du “contrat libertaire”, ou de la “nuit” “sexuelle” mais sans jamais pouvoir nous révéler que la non-intentionnalité et l'abandon, en comme-un, aux puissants mouvements spontanés des grâces corporelles et sentimentales, dans l'amour charnel, seuls, lui donnent cette grâce d'ouvrir à l'extase poétique et à la jouissance du Temps ; d'autres encore se sont voulus les prêtres et les servants de la puissance féminine divinisée, autonomisée, quand d'autres, plus franchement tarés, venaient et viennent exalter les plaisirs mauvais (ils sont d'époque) qu'il y a à utiliser ou à “révéler” les “penchants destructeurs ou autodestructeurs, addictifs, anxieux” chez les unes ou chez les autres, pour les “jeter (ces unes ou ces autres) dans la luxure, les offrir à des “jeux” pervers, les maculer de sperme, de sang et d'excréments.”


Donc, dans notre étrange et mauvaise époque où il vaut mieux paraître (et être) haineux que gracieux, hargneux que galant, où l'affirmation du sadisme le plus extrême et le plus retors vous garantit d'exercer d'emblée la fascination la plus totale sur les masses atomisées, et où, à l'inverse, des excès, plus ou moins fabuleux, dans le masochisme vous assurent tout de suite le soutien fasciné de quelques milliards de zombies idolâtres, nous n’avons pas grand mérite à être plutôt uniques sur ces questions
.


Il est regrettable d'avoir la nécessité de se faire les hérauts de cette nouvelle manifestation de ce courant libertin et poétique européen – qui trouve, pour partie, ses origines dans l'amour courtois – que nous manifestons, qui réapparaît ainsi riche de tous les enseignements que lui donne sa compréhension-dépassement du nihilisme particulier qui s'est déployé sur et à partir de ce continent, et comme délivré de ce qui l'entravait, et, aussi, pour ainsi dire, parvenu à maturité, jusqu'à une maturité telle qu'elle célèbre sans détours l'abandon au puissant mouvement de la volupté tendre, caressante et emportée, dans l'amour charnel. Il est regrettable d'avoir à faire cela dans une époque qui inspire un tel effroi, et si généralisé, que tous ou presque oscillent addictivement et  “ludiquement” entre ces deux attitudes : celle qui consiste à se transformer en terreur et cette autre qui consiste à s'entraîner à en subir les excès.

C'est un cercle de vices : puisque, visiblement, rien de bon n'attend les humains, ils s'entraînent déjà au pire, et, ce faisant, ils s'entraînent vers le pire.

L'apparition dans les arts, la théorie, la poésie, d'une volonté lucide, consciente et déterminée, de volupté, amoureuse, gracieuse, extatique, le chant ininterrompu qu'elle procure, tant qu'elle dure, que l'on voit se manifester au travers de nos œuvres et de nos écrits, traduit peut-être ce mouvement – qu'il me plaît de donner, comme une touche de Lumière heureuse, dans ce tableau que je peins des Hommes et de leur histoire : le monde, au travers de la décomposition et de sa violence destructrice quasi-inextinguible, va vers la reconnaissance de l'autre et la jouissance puissante et paisible du Temps.
Quelque chose s'élève, avec la reconnaissance de soi-même et de l'autre, à travers la vie, et quelques espèces.


Quelques très rares êtres vivants, sur cette Terre, sont capables en regardant un miroir de s'y reconnaître.
Nous autres humains mis à part, les grands singes, les éléphants, peut-être les dauphins. Dans très peu d'espèces – ce sont d'ailleurs les mêmes – les individus montrent de l'empathie pour leurs congénères.
À ce propos, j'ai vu récemment comment, dans un parc animalier, un jeune gorille de près de deux cents kilos (après seulement deux mois de vie en commun avec deux jeunes femelles qui au départ l'avaient rejeté et attaqué violemment et contre lesquelles il avait riposté tout aussi farouchement) faisait si délicatement l'amour à l'une d'elles, qui dans le dernier mouvement de leur accouplement l'attirait finalement dans ses bras, face à face, infiniment tendrement.


Le spectacle, dans notre espèce, d'avortons (mâles ou femelles) d'à peine 100 kilos qui peinent-à-jouir-à-peine d'en éclater d'autres (mâles ou femelles) et de femelles et de mâles tordus qui jouent à faire mal en se faisant, par des mâles ou des femelles, faire mal, et toutes les variantes de leur “sexualité” dans laquelle toujours une forme ou une autre de l'intentionnalité maladive et/ou mauvaise domine et empêche l'abandon aux puissants mouvements spontanés des grâces corporelles et sentimentales, ce spectacle, lorsqu'on le compare à la délicatesse de ces monstres de puissance et de force physique que sont les gorilles, quels que soient leur poids ou leur sexe, fait sentir à quel point l'assujettissement, la castration, l'esclavage ont rendu folle (de rage, de misère, de désespoir et de souffrance) l'espèce humaine dans son ensemble.


Ce qui explique, à son tour, pourquoi, parmi toutes les espèces, elle soit la seule pour laquelle infliger intentionnellement la souffrance ou la mort soit une source de plaisir et de distraction.


Les gorilles en captivité se reproduisent puisqu'on ne leur permet pas de faire autrement et qu'on encourage, à l'inverse, cette reproduction. Mais les femelles ont, dans ces conditions, le plus souvent, cette noblesse triste d'abandonner leur nourrisson.
Tout le malheur et la folie des hommes viennent d'avoir accepté de se reproduire en esclavage.
Et d'avoir tissé l'étoffe de leurs sociétés des mauvais rêves nés du goût et de l'habitude de la servitude et de l'oppression ; et de leur absence à eux-mêmes et au monde, dans ces conditions.
Ainsi ont-ils perdu “la suprême simplicité” qu'ils possédaient encore dans “la plus haute Antiquité”, pour le dire comme Shitao.


C'est à partir des résultats excessivement négatifs de toute l'histoire de cette perte, mais riches de sa compréhension et des différents trésors civilisationnels – que les humains ont créés ou découverts à travers cette histoire – qu'il va falloir construire les situations qui réconcilieront les Hommes, entre eux, avec eux-mêmes, et avec le monde, en les resensibilisant : à la merveille poétique du monde et à la leur.


Pour en revenir au texte (pour le dictionnaire, vraisemblablement indien ou chinois, du troisième millénaire, donc) dont je te parlais, le voici, en partie détourné d'un dictionnaire contemporain :


Sade (Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le Marquis de) Ecrivain français. Milieu du XVIIIe siècle. Début du XIXe siècle. Son œuvre, qu'on a longtemps considérée uniquement sous l'angle du sadisme forme le double névrotique et subversif selon certains (réactionnaire selon d'autres...) des philosophies naturalistes et libérales du Siècle des lumières.


Sacher-Masoch (Léopold, chevalier von). Ecrivain autrichien. XIXe siècle. Il est l'auteur de contes et de romans où s'exprime un érotisme dominé par la volupté de la souffrance (le masochisme).


Angilbert (Héloïse. Noblesse de fortune. Libertine-Idyllique.) Aventurière, “poète” et “artiste”. Française. Fin du XXe siècle – XXIe siècle. Son œuvre dans laquelle s'exprime un érotisme flamboyant dominé par la volupté, amoureuse, gracieuse, manifeste délicatement cette pulsion  héloïséenne qui, en passant par l'extase harmonique, veut et mène de la reconnaissance tendre et passionnée de l'autre à la contemplation extasiée, immergée dans la source profonde du Temps.


Vaudey (R.C. Gentilhomme de fortune et Libertin-Idyllique.) “Poète”, “philosophe”, “peintre” et aventurier. Français. Fin du XXe siècle - XXIe siècle.
Son œuvre, qu'on a longtemps considérée uniquement sous l'angle vaudéen, forme le double subversif selon certains (réactionnaire selon d'autres...), post-analytique et post-économiste, des philosophies technicistes, névrotiques, nihilistes (sadomasochistes) qui avaient fait de la Terre, du vivant et des humains leur champ d'expérimentation, particulièrement durant le(s) Siècle(s) des Ténèbres.


Dès le début du IIIe millénaire (Manifeste sensualiste. Achevé d'imprimer,  le 7 mai 2002 ; L'Infini. Gallimard.), au travers de la vie et des œuvres de ces deux Libertins-Idylliques (voir ce mot) – après deux siècles d'exploration, d'illustration sans partage et de débondement terrifiant des pulsions sadiques et des pulsions masochistes – on atteignit et se manifestèrent enfin, explicitement, dans l'amour charnel, dans les Beaux-arts et dans les Lettres, les pulsions qualifiées depuis d'héloïséennes ou de vaudéennes, premières expressions, revendiquées comme telles, tout à la fois du dépassement de l'ère de la métaphysique et donc du sado-masochisme, et, d'un même mouvement, de ce “premier” principe de jouissance, comme ils le nommèrent, que, dans le tableau qu'ils peignirent du monde, ils mirent (plus ou moins contrarié) au cœur de tout et du Temps.




Avant-garde sensualiste 4 (juillet 2006-mai 2008)






.