mardi 30 octobre 2012

Correspondance, dense...









Chère Anne,

Lorsque j’ai trouvé par hasard votre très beau recueil  Soliloquio en Blanco y Negro, j’ai été tellement ému que j’ai voulu vous le dire tout de suite, tout en ignorant tout de vous (mais, comme je vous l’ai écrit, depuis une certaine expérience, je dis tout, sans attendre…) : en lisant votre poème, et puis en le relisant à Héloïse — qu’il a beaucoup touchée —  j’ai remercié le « hasard objectif » qui m’avait mené à vous.
Et je suis heureux de ne m’être pas retenu de vous écrire, la première fois — ainsi que je l’aurais fait, sans doute, avant l’été 2010. Et je suis fier de vous connaître, comme poète.

Tarde de otoño.Après-midi d´automne, que vous avez écrit en cette fin d'octobre 2012, est un poème que seuls l’amour vrai, le cœur — c’est-à-dire, aussi, l’aventure et la vie— ont pu faire naître — et l’on se dit que celui à qui il s’adresse est un bienheureux homme, car bienheureux  est celui qui est l’amant, le compagnon et le « frère » d’une femme qui peut lui écrire un tel poème d’amour — parce qu’elle le ressent, – parce qu’elle en a le génie …

Alors que l’époque fanfaronne, chez tous et partout, avec son ridicule bluff libertin (néo-sadien de masse) ou son pipeau hédoniste en toc, quelques lignes où brillent le désir vrai, la mélancolie, la joie, le cœur, l’aventure partagée, le désir, l’abandon, le Temps souvent ensemble joui et contemplé, suffisent à balayer et à renvoyer  tout ce bruit et cette agitation prosélytes et désespérés à leur néant.

Si vous me le permettez, j’oserai dire que votre voix de poète détonne avec  votre voix sociale, si charmante — que je ne connais qu’à vous lire dans vos réponses aux commentaires ; et c’est  comme si une enfant délicieuse, frondeuse et un peu timide en même temps, tout à coup, se mettait à chanter comme Billie Holiday, ou comme la Callas — et l’on reste médusé… par cette voix profonde, qui est la vôtre, et qui bien sûr dépasse celle que vous êtes le reste du temps — et comme il se doit — avec votre politesse exquise, et bien élevée.

Cette voix, qui s’élève et tranche tant d’avec le reste et les autres, c’est à cela, à mon sens, que l’on reconnaît la grande poésie.

Donc, si vous regardez bien, au fond de la salle, vous verrez, dans l’ombre, un homme et une femme — des « afficionados », des « sensualistes »… — qui attendent, sans  impatience, le moment  où le chant va de nouveau s’élever…


Bien à vous,



Héloïse Angilbert et R.C. Vaudey


Post-scriptum.

Merci, chère Anne, d’avoir repris « le texte de l'Antédade » sur votre blog : c’est un de mes préférés ; et il illustre parfaitement ce qui fonde cette troisième forme du libertinage que j’ai qualifiée d’ « idyllique »,  dont j’ai exposé les prolégomènes poétiques dans le Manifeste sensualiste.

Cette idée d’un dépassement des deux formes précédentes du libertinage (d’abord « libre-penseur au XVIIe siècle, puis plutôt « sexuel » au XVIIIe, pour le dire vite…) en une troisième forme dont le Manifeste marque le début dans l’histoire — au moins littéraire… et puisqu’il le dit… — est quelque chose qui avait d’ailleurs aussi beaucoup impressionné Sollers, lorsque nous avions relu le manuscrit, tous les trois, avec Héloïse, à une petite table du « Café de l'Espérance », où nous nous étions retrouvés.

Cette vision implique une longue plage de temps pour que soit dépassé, effectivement — et de cette façon-là —, l’ère sadienne ouverte au moins dès le XVIIe siècle.

Cette affirmation d’un troisième mouvement implique que d’autres poètes ont entrepris un voyage et se sont engagés dans une aventure qui, partant du chameau cuirassé et lourdement chargé d’interdits, et après être passés par les affres et les violences du lion « nihiliste » — pour le dire comme Nietzsche —, leur ont permis de trouver, au moins par moments, une forme  accomplie de la maturité qui retrouve les grâces de l’enfance — ce qui les amène tout naturellement à peindre un autre tableau du monde et de l’amour…

Le  Manifeste sensualiste  ne dit pas autre chose ; il est la relation de cette aventure, de ce voyage, et la manifestation de cette « passion affirmative »… ramenée de cette course… qui est un peu autre chose, soit dit en passant (considérable et affirmatif), que les routines transgressives et mercantiles de l’art « contemporain », et, bien sûr,  aussi, que les redites de la philosophie du même nom…

“Poets are the unacknowledged legislators of the world”, écrit Shelley, dans son texte magnifique, A Defence of Poetry. Aujourd’hui, la plupart des Occidentaux vivent dans le tableau sadien — plus ou moins "light" — sans même le savoir et quelle que soit leur prétention à la liberté philosophique, ou à l’originalité — voire à l’exception. Un peu comme on  a dit que nous vivions,  dans « notre » monde « moderne » — de géométrie froide —, dans le monde que les Cubistes avaient d’abord peint. …

Sade n’est bien sûr qu’une figure emblématique — qu’un des « législateurs non reconnus » et extrême — d’un mouvement utilitariste, libéral, de chosification de l’humain et d’exploitation (et donc d’intensification et de débondement) de ses souffrances refoulées — libérées sous la formes des pulsions secondaires destructrices et /ou autodestructrices, marchandisées ; mais Sade est une figure significative.
D’où cette idée d’Antésade


[…]

Tous nos textes en ligne sont à vous… vous pouvez en disposer… 


Bien à vous,

R.C. Vaudey




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jeudi 25 octobre 2012

La société de l'Injouissance





 Poésies III

Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 




Avertissement


Comme il y a des gens qui ne me lisent que pour trouver des erreurs, j’avertis ceux qui liront ces Poésies que, s’il y en a quelqu’une qui présente un sens peu favorable au temps présent, l’Auteur approuve ce mauvais sens, et souscrit, le premier, à la critique qu’on pourra y trouver de l’époque ; il sait que les personnes averties n’auront aucune peine à bien interpréter ses analyses. Ainsi lorsqu’il dit : « Une vérité cruelle, mais dont il faut convenir, c’est que dans la société de l’Injouissance, tout est art, science, calcul, apparence, piège à rats, dissimulation », il se flatte qu’on verra bien que c’est bien de cette société de mort — fort-matée par l’injouissance, qu’elle formate en retour — qu’il veut parler. Et encore ailleurs, lorsqu’il dit : « Dans toutes les formes de la propagande — appelée « communication » —, qu’elle soit idéologique, politique ou marchande, ce qui paraît la grâce d’un premier mouvement est en fait une combine, à la vérité très prompte, mais très fine et très savante », on sentira qu’il est fort près de prétendre, avec justice, que toutes les factions en présence — en ce qui concerne la manipulation manœuvrière des esprits – qu’elle soit individuelle ou de masse — sont égales ; même si il n’y a personne qui ne sache que certaines le sont plus que d’autres. Si on n’a pas pris soin ici de les marquer, c’est parce que le genre d’écrire que l’on a choisi, ne le permet pas. Il suffira de confronter l’Auteur avec tous les propagandistes — évidents ou dissimulés — de ces factions pour connaître de la pureté de ses principes.
J’avertis encore les lecteurs que toutes ces « poésies » ne se suivent pas, mais qu’il y en a plusieurs qui se suivent, et qui pourraient paraître obscures, ou hors d’œuvre, — même si on ne les séparait pas.








Là où la simple injouissance se donne pour jouissance véritable, les simples fantasmes deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes de comportements aberrants, compulsifs et hypnotiques.


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L’injouissance — qui aime à faire voir par différentes médiations spécialisées le monde à ceux pour qui il n’est pas directement saisissable dans la jouissance du Temps — trouve normalement dans la vue le sens humain privilégié, — qui sera, à d’autres époques, plus sensualistes, le toucher ; le sens le plus infantile, le plus facilement et le plus diversement mystifiable et perverti, sert donc ainsi à l’infantilisation « ludique », perverse et polymorphe, généralisée, de la société actuelle.


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La société de l’Injouissance n’est pas identifiable au simple regard, même combiné à l’écoute. Elle est ce qui échappe à la conscience des hommes, là où ils n’ont ni le loisir, ni la vocation à la reconsidération et à la correction et de leur caractère et des situations dont ils en ont hérité.
Elle est le contraire du dépassement analytique de la misère caractérielle.


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 Partout où il y a représentation et inconscience, l’injouissance est chez elle.


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La société actuelle est l’héritière de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une extension de l’activité humaine dominée par une misère caractérielle marquée par la domination des pulsions partielles, et, finalement, par l’injouissance du Temps ; aussi bien qu’elle se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique qui est l’un des exutoires, inédit, de cette misère. Elle ne réalise pas la jouissance, elle déjouit la réalité. C’est la vie concrète de tous, dégradée en univers fantasmatique et techniciste.


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 Pour décrire la société de l’Injouissance, sa formation, ses fonctions, et les pulsions qu’elle exploite et débonde — et qui tendent à sa dissolution —, il faut distinguer artificiellement des éléments inséparables. En analysant la société de l’Injouissance, on parle dans une certaine mesure le langage même de l’injouissant, en ceci que l’on passe sur le terrain méthodologique de cette société qui s’exprime dans cette forme, desséchée, de l’esprit. Mais la société de l’Injouissance n’est rien d’autre que l’anti-sensualisme de la pratique totale d’une formation fantasmagorico-sociale : son ignorance de la jouissance du Temps. C’est le moment historique qui nous contient.

 

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Dans le monde réellement injouissant, la jouissance n’est pas vue, sinon comme faux.


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L’injouissance transgressive se présente à la fois comme la société même, comme une partie de la société, et comme instrument d’unification et de domination. En tant que partie de la société, elle est expressément le secteur qui concentre tout regard et toute (in)conscience. Du fait même que ce secteur est séparé, il est le lieu du regard abusé et de la conscience perverse ; et l’unification qu’il accomplit n’est rien d’autre que la domination, par un art et un langage officiels, de l’injouissance généralisée.


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La société de l’Injouissance se présente comme une énorme positivité indiscutable mais accessible. Elle ne dit rien de plus que « ignorez d’où viennent vos désirs, prenez les pour la réalité… faites-en la réalité ! ». L’attitude qu’elle exige par principe est cette attitude participative qu’elle a déjà en fait obtenue par sa manière de malformer les individus, et par son monopole du territoire.
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La philosophie, en tant que pouvoir de la pensée séparée de la jouissance du Temps, et temps de la pensée du pouvoir séparé de l’injouissance, n’a jamais pu par elle-même dépasser la théologie.



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La société de l’Injouissance est non seulement la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse déconstruite, mais, plus encore, son amplification, armée par la technique. La technique de l’injouissant contemporain n’a pas dissipé les nuages religieux où les hommes avaient placé leurs propres fantasmes, détachés d’eux : elle les a seulement ramenés à une base terrestre, et épaissis — en les débondant. Ainsi, c’est la vie la plus terrestre qui est devenue opaque et irrespirable. Elle ne rejette plus dans le ciel, mais elle héberge chez elle, sa récusation absolue, son enfer bien réel. La société de l’Injouissance est la réalisation fantasmatique — par la technique — des délires produits par la souffrance infantile des hommes, dans le moment présent ; la misère achevée à l’intérieur de l’homme, qui tend à le démanteler, à l’atomiser, — de l’extérieur.


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Considérée selon ses propres termes, la société de l’Injouissance est la négation de l’injouissance et l’affirmation de la vérité de toute vie humaine, c’est-à-dire aussi sociale, comme simple folie insensible et délirante. Mais la critique qui atteint la vérité de la société de l’Injouissance la découvre comme l’ignorance folle de la jouissance ; comme une ignorance de la jouissance qui est devenue techniquement folle.




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dimanche 21 octobre 2012

LE PLAN DU COUP DU MONDE





 Poésies III



Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 








Le plan du coup du monde est donc effectivement très simple. Il consiste à remplacer la Société de l'Injouissance — le Spectacle, l'argent, l'Etat, le Marché, la métaphysique et les religions — par la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps.


La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont la base réelle de l'Histoire, la base réelle de l'esprit. 
La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont l'unité du but et du moyen. Ils sont le but. Ils sont le moyen. 
C'est l'unité du système et de la méthode. 
La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps organisent et produisent la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. 
Tout ce qui les contrecarre, ils le sacrifient impitoyablement. 
Tout ce qui contribue à la poésie, à l'amour et à la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps est développé par la poésie, par l'amour et par la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. 
Toute la vie s'organise autour de la poésie, de  l'amour et de la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. 
Quand les humains vivent l'amour, la poésie et jouissent paisiblement, voluptueusement et puissamment du Temps, le vieux monde tremble sur ses bases. 
Mais la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps ne peuvent triompher que si les humains découvrent que non seulement on peut vivre de poésie, d'amour et de jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps mais encore que la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont la vie même.


La révolution poétique, historique qui vient est entièrement suspendue à cette nécessité que ce sont la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps qui doivent être connus et pratiqués par tous les humains.


Voilà le fin mot pour le début de l'Histoire.


Beaux oiseaux de paradis, je vous ai tenus longtemps avec tout cela, et maintenant je vous salue.






R.C. Vaudey.


Avant-garde sensualiste n° 2 ; Janvier-décembre 2004



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lundi 15 octobre 2012

DE L'UNIVERS LE BATTEMENT...






Les baisers goulus
À n'en plus finir
Les délices infinies de s'embrasser
Tout en se caressant
De se caresser
Tout en s'embrassant
L'embrasement de votre corps
Que l'on sent
Par tous vos pores
Comme une subtile exsudation
Comme le retour de l'océan
Primordial
Votre sexe au mouillage
Et puis les vagues
Du corps les ondulations
Et l'eau de la source de votre bouche
Encore
Les baisers goulus
À n'en plus finir
Le réchauffement climaxique
Que je sens sous mes mains
Avec les mêmes métamorphoses
Les mêmes courants marins
Qui me possèdent et
La même houle
Qui m'enjoint
Dans un clonus tendre
Puissant
Irrépressible
Qui
Sans cesse
Me dresse
Sans appel
Dans un appel pressant
Qui a tout son temps
Vers vous
Sous vos caresses ardentes
L'abandon
Et l'appel du grand large
L'ouverture aux grandes marées
Toujours un peu repoussés
Pour faire durer
L'excitation
Avant la grande expédition
La mise à l'eau
La pénétration dans les vagues
Et les courants
Enfin l'irrépressible traversée
La formidable tourmente
Les extraordinaires grandes marées
Les cyclones
Les ouragans
Les célestes déchaînements
Avec cette application divine
Perdus dans les tourbillons —
À toujours trouver
Au cœur du maelström
Le centre de la Terre
L'œil du cyclone
La grande éclaircie
L'enlevée des magies
L'extase infinie
Qu'à peine atteinte
On laisse resplendir
Comme une étoile
Au cœur de laquelle on baigne
Que l'on aurait fait naître
Où l'on reste là
Calmes soudain
Dans l'explosion
De notre supernova...

Passé ce chapitre explandissant de l'histoire de l'exploration 
De notre constellation
On reprend notre course
Vers d'autres confins
Interstellaires
Toujours le même en fait —
Où l'on s'enfonce toujours plus loin
Jusqu'à la naissance des mondes
Là où naît de l'univers
Le battement
Vous et moi en somme —
Et aussi
Là où naissent les Hommes
Dans la pulsation primordiale
Qui s'y débonde
Totalement
Et puis explose
Et nous emporte…
Toujours …
Sans cesse…
En reprenant…
Jusqu'à notre épuisement

J'avais trouvé comment gonfler les voiles…
Cela nous amusait…
Annihilés sur la plage
Où cette tempête sidérante nous a laissés
On ne peut plus du tout en parler...











Le 12 septembre 2012.












R.C. Vaudey. Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2010-2012