lundi 5 août 2019

Extase — Idylle — Mystère









Chère amie,



Pour Nietzsche comme pour Schopenhauer, une force pulsionnelle primordiale universelle anime tout ce qui est : pour Schopenhauer, cette Volonté (pour lui, immuable, comme les Idées) est souffrance ; la souffrance, le manque sont ce qui la meut. Seul l’arrêt de cette Volonté, dans la contemplation, par exemple, apporte la paix, — temporairement.


Pour Nietzsche, cette puissance pulsionnelle originelle et universelle (diverse, fluctuante, changeante, ((Nietzsche ruine l’idéalisme en laid — de Schopenhauer))) est « une passion affirmative », une puissance débordante d'elle-même : elle donne, elle ne demande pas. Et si elle cherche à satisfaire un manque, c'est déjà qu’elle est souffreteuse, malade. Et c’est son expression agressive, dominatrice, qui, seule, marque sa plénitude et la manifeste authentiquement.

Dans ce sens, Nietzsche est sadien.

Pour moi, si on me demandait de m’exprimer sur le terrain de la philosophie, pour y peindre ma Weltanschauung — mais une Weltanschauung élaborée non pas théoriquement mais expérimentalement, d’après ce que je vis et ce que j’ai vécu —, je dirais que cette Pulsion originelle primordiale est une puissance affirmative qui ne trouve son expression la plus complète et la plus aboutie ni dans le repos ni dans le déploiement martial ou conquérant  mais dans son jeu harmonique avec elle-même, — lorsqu’une manifestation de cette pulsion primordiale affirmative en rencontre une autre, agissant sur ce même mode de l’affirmation la plus absolue et de l’abandon et de l’harmonie les plus complets : comme dans l'acte d'amour accompli, par exemple, où cette affirmation la plus absolue, la plus involontaire et la plus harmonique des Je dans le Jeu amoureux abolit les sujets, et leur permet d'atteindre un état de grâce, unitif et non plus contemplatif, où même l’affirmation de la Pulsion en Jeu et en Désir disparaît, dans son acmé, et où, en étant annihilés, les sujets de sa manifestation deviennent enfin eux-mêmes : c’est-à-dire Dieu, — pour le dire de façon provocante, — étant alors dans cette dimension de l’au-delà même de la force pulsionnelle primordiale universelle — même comprise comme Jeu harmonique —, dans la Présence et le Silence absolus.


Ce qui dévoile alors, dans l’histoire de l’Homme — l’Homme ce pont jeté vers le futur, disait Nietzsche —, cette dimension à la fois primale et neuve qui s'ouvre à Lui à l'instant historique où en S'affirmant harmoniquement, passionnément et sans plus rien en contrôler, Il Se dissout et accède enfin à Son être suprême, dans cette gloire et ce silence sans pareils. Divins.



Dans ce cas la force pulsionnelle primordiale universelle, dans sa vérité ultime, est désir, harmonie cataclysmique, jouissance et extase unitive, post-orgastique. Mais son affirmation est sa négation : la négation de l'univers réflexif, où elle existe seulement.


Ainsi se manifeste-t-elle dans la génitalité accomplie, mais pas seulement : dans une période compliquée de ma vie sentimentale, je l’ai aussi trouvée dans le frisbee pratiqué à près de 100 m de distance, comme une sorte de danse extrême et harmonique, sur des plages tropicales désertes, sous le soleil au zénith, en jouant pendant des heures, pour finir épuisé mais débordant, perdu dans le ciel ; — ou encore en glissant, nu, dans les vagues qui venaient s’enrouler sur ces mêmes plages.

Et si, paradoxalement, cet état unitif qui est son but et sa vérité n’exige pas nécessairement une expression paroxystique de soi — puisqu’on l’atteint aussi bien dans le repos, la pérégrination, la contemplation etc. —, l’abandon harmonique et paroxysmique à cette pulsion originelle primordiale semble, au moins pour la jeunesse, la voie royale et triomphale qui mène à cet au-delà de la conscience et de la présence, que j’évoquais précédemment.

La Volonté de Schopenhauer (la force pulsionnelle primordiale et immuable universelle qui constitue ou meut tout ce qui est) a le caractère d'un nourrisson mal-aimé et affamé — pareil à un malheureux petit enfant chétif, avide et angoissé —, comme le fut vraisemblablement Schopenhauer lui-même, enfant mal-aimé, — si l'on se réfère à la façon dont sa mère le traitait encore, jeune homme.

La Volonté de puissance de Nietzsche est pareil à un rejeton tyrannique et heureux d’éprouver son pouvoir sur ceux qui s’occupent de lui. C’est un jeune chien despotique et destructeur ; et, qui plus est, heureux de l’être — qui va à la mort au comble extatique de sa vitalité, en attaquant un sanglier dix fois plus gros que lui.

Pour moi, ce Jeu harmonique (je vous l’accorde : souvent désaccordé) a l'âme d'un putto jouisseur, qui se déploie comme une fleur ; c'est un petit éros fou et joueur que rien n'arrête, ou encore, un chat en zazen, les yeux clos, bienheureux dans le soir.

Il y a des enfants mal-aimés, affamés, que leurs mères auraient préféré voir disparaître avant terme, dont la conception a été douloureuse, et la naissance une souffrance cataclysmique, pour eux et pour elles, — naissance qui elle-même suivait les traumatismes pré-nataux que ce genre de grossesses leur inflige. Ces enfants, ils se font encore haïr davantage par leur cris et leurs pleurs incessants, — qui n’expriment pourtant que leur détresse. Le tout dans un cercle vicieux.

D’autres enfants font souffrir leur mère non seulement lors de leur conception, mais encore à la naissance, et toujours après, par exemple en leur déchirant les seins lorsqu’ils les tètent, et en les tyrannisant de mille façons ; mais leurs mères acceptent de devenir leurs victimes consentantes, heureuses par exemple de leur voracité, signe pour elles de la bonne santé de leur bébé.

D’autres, enfin, font jouir leur mère, lors de leur conception, durant la grossesse, à la naissance — la psychanalyse Hélène Deutsch a soutenu cette thèse que le point culminant de la satisfaction sexuelle chez la femme se trouve dans l'acte d'enfanter — et puis ensuite encore lors des tétées (c’est une expérience fréquente mais souvent tue et encore culpabilisante, au moins pour les mères de l’aire abrahamique). Ces expériences sensuelles partagées en font des enfants choyés : choyés, ils n’en sont que plus aimables : ils sourient aux anges. Rieurs, on ne les en aime que davantage. Dans le cercle de famille, leur « doux regard qui brille fait briller tous les yeux. » (clic)

Lorsque le Père apparaît dans leur vie, la crainte qu’il leur inspire n’étant pas surdéterminée par les terreurs infligées par la Mère archaïque, il civilise, sans pouvoir être totalement castrateur ; son enseignement, les limites qu’il impose, utiles socialement, ne sont rien en comparaison des extases primitives : avec un peu de chance, de bonnes lectures et une rencontre amoureuse favorable, et si la vie s’y prête, la violence phallique, qu’il aura pu transmettre, pourra plus tard se fondre dans une génitalité abandonnée, affirmative, extatique, qui pourra se déployer finalement dans le cadre d’une vie poétique, illuminée mais aimable, civilisée.


Évidemment, personne n’est absolument l’un ou l’autre de ces enfants mais seulement un cocktail de tous ceux-là, et chacun choisira d’être schopenhauerien, nietzschéen ou vaudéen en fonction de la composition son imprégnation primale, — même si, pour les deux premiers cas de figure, rien, sinon une analyse réussie et une existence propice, ne pourra jamais faire démorde le sujet de sa Weltanschauung.


À travers l’Homme le souffle du monde cherche ses aises, cherche à se créer les conditions d’un apogée aisé, et on doit aussi vouloir créer des situations historiques et sociales, une civilisation, post-analytiques, qui favoriseraient le dernier cas de figure que j’ai évoqué, plutôt que, dans un esprit techniciste, marqué et guidé par l’injouissance, vouloir construire une machinerie technique insensée pour faire naître des enfants en laboratoire, pour qu’ils se développent ensuite dans des utérus artificiels.

Mais l’injouissance domine.




Enfin, voilà ce que je dirais si je devais m’exprimer sur le terrain de la philosophie. Mais on peut aussi bien dire, ainsi que le fait Heidegger, qu’en définissant ainsi la force pulsionnelle primordiale universelle (comme Volonté, comme Volonté de puissance, ou même comme Jeu d’Harmonie extatique se dissolvant dans le Ciel de la Présence) on ne fait que parler de l’étant sans jamais rien dire de l’Estre ; et penser que, pour ce qui me concerne, je me préoccupe plus de l’ouverture, affirmative-abandonnée et fusionnelle, « au Ciel de la Présence » que d’autre chose, et que cela n’est rien d’autre que l’ouverture — heideggérienne — à la lumière de l’Estre. Qui sait ?




Mais qu’importent les mots, pourvu qu’on ait l’ivresse, et vous me faites parler et parler encore, retardant toujours davantage l’opportunité, pour vous comme pour moi, d’être saisi, par l’extase et le silence, et tout cela, qui plus est pour instruire une espèce d’espèce peut-être en voie d’extinction !


Car, Nietzsche l’avait déjà écrit :

« Ce surpeuplement de la terre que vous redoutez avec votre myopie sénile fournit justement leur grande tâche aux plus optimistes : il faut qu'un jour l'humanité devienne un arbre qui couvre tout le globe de son ombre, avec des milliards et des milliards de fleurs qui, l'une à côté de l'autre, donneront toutes des fruits, et il faut préparer la terre elle-même pour nourrir cet arbre. Faire que l'ébauche actuelle, encore modeste, grandisse en sève et en force, que la sève circule à flot dans d'innombrables canaux pour alimenter l'ensemble et le détail, c'est de ces tâches et d'autres semblables que l'on déduira le critère selon lequel un homme d'aujourd'hui est utile ou inutile. Cette tâche est indiciblement grande et hardie ; nous en prendrons tous notre part, afin que l'arbre ne pourrisse pas avant le temps. Un esprit historique réussira sans doute à se mettre sous les yeux la nature et l'activité humaine dans toute la suite des temps, comme nous avons tous sous les yeux le monde des fourmis, avec ses fourmilières artistement édifiées. À en juger superficiellement, l'Humanité aussi donnerait lieu dans son ensemble, comme les fourmis, à parler "d'instinct". Nous nous apercevons, à un examen plus serré, que des peuples, des siècles entiers s'évertuent à découvrir et expérimenter de nouveaux moyens par lesquels on pourrait faire prospérer un vaste groupement humain et en définitive le grand arbre fruitier de l'humanité dans sa totalité ; et quelques dommages que les individus, les peuples et les époques puissent subir lors de ces expériences, c'est chaque fois pour certains individus le dommage qui rend sage, et leur sagesse se répand lentement sur les mesures prises par des peuples, des siècles tout entiers. Les fourmis aussi se trompent et se méprennent ; l'humanité peut très bien dépérir et se dessécher par la stupidité des moyens, avant le temps ; ni pour celle-là ni pour celles-ci il n'y a d'instinct qui les guide sûrement. Ce qu'il faut, c'est plutôt regarder en face cette grande tâche de préparer la terre à recevoir cette plante d'une extrême et joyeuse fécondité — tâche de raison pour la raison ! »


J’avais noté :


« J’aime ce texte de Nietzsche qui définit le héros, le poète post-nihiliste comme celui qui sait que le « grand arbre de l'humanité » se développe porté par — mais, aussi, seulement manifesté par — les innombrables bourgeons, fleurs, feuilles, branches, cellules, racines, radicelles — qui apparaissent, bourgeonnent, se déploient, meurent, tombent, sont remplacés par d'autres — que le vent, les saisons, le cycle de la vie, la grêle, les orages, la foudre frappent, emportent.


Qui sait qu'il est lui-même un élément transitoire de ce grand mouvement. Qui peut seulement aspirer à se hisser — et à hisser l'ensemble — vers la lumière ; tout en sachant, comme le dit encore très justement ce texte, que ce grand arbre peut très bien lui-même dépérir et se dessécher, par la stupidité des moyens, avant le temps : ce qui est une double acceptation du grand mouvement de la vie — que nous incarnons, et qui nous fait apparaître...


Il faut être mort au moins une fois pour savoir que l'expression carpe diem est très optimiste car qui sait si dans l'instant qui suit quelque catastrophe, d'un genre ou d'un autre, ne nous aura pas frappé, nous rejetant, d'une façon ou d'une autre, hors du puissant mouvement de la vie [enfin, sous notre forme actuellenote de 2019], rendu incapable de faire prospérer le « grand arbre fruitier de l'humanité », de la seule façon qui vaille vraiment : en déployant notre sensualisme contemplatif — galant. »


Donc, place aux poèmes 




Idylle




Dans la cour du cloître
On flotte encore dans le soir
Toujours portés dans les airs
De Pergolèse —
Par cet ensemble
Sublime de précision
Sensible et émotionnelle —
Où brillaient
Comme deux étoiles —
Magali et Paulin
Divins


Voilà ce qui est inestimable :
Cette intensité fantastique
Cette émotion en mille nuances
Toujours virevoltantes
Entre le drame et l'exultation
Menée comme une même vague millimétrée
Par ceux qui ont dédié leur vie
À toujours ressusciter le génie
Par leur propre génie
Le tout ici
Loin des fastes du monde
Dans une intimité
Que tout l'or du monde
Ne saurait acheter


C'est d'ailleurs ce que l'on se disait :
Fussions-nous à l'instant les plus riches de la Terre
Que nous ne changerions rien à notre vie


Des toits à nos palais
Ça oui !
Mais pour le reste
Rien ne vaut cette douceur dans la nuit
Et de rentrer
L'âme encore toute bouleversée
D'avoir ri et pleuré —
Rejoindre la douceur de nos asiles
De nos forêts
Que chantait Magali
Interprétant Rameau —
Où la grandeur est sans valeur
Et que le Ciel a faits
Pour notre innocence et pour notre paix.


Moins émus nous aurions chanté à notre tour
Nous aidant au besoin
D’un cornet à bouquin
Comme celui qui nous émouvait il y a deux jours —
Dans la nuit du retour
En chœur et rieurs
Au plus profond de notre cœur
Les paroles de notre hymne :


« Jouissons dans nos asiles,
Jouissons des biens tranquilles !
Ah ! Peut-on être heureux,
Quand on forme d’autres vœux ? »


Idylle !




Le 2 août 2019
R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019





L’archaïque Un


Tandis que le monde s'écoule
Merveilleusement.
Sur l'air cristallin
Des molécules d'eau
Qui coulent au bassin
Le soleil me choisit
Lui dont le resplendissement
Vespéral
Se réverbère dans un carreau
Et éblouit
Exactement là ou je suis
Allongé négligemment
Dans le nonchaloir
Qui s'ouvre comme dans un éventail de gloire
Végétale
Qui au lever de l'amour
Me tient en lévitation sur un lit de repos
Posé dans le Beau
Reposant dans le Bonheur
Fait de laine et de lin
Et d'une sorte de douceur
Transcendantale
Bref, dans l'archaïque Un


Quel angle fantastique
Quelle combinaison magique
Et quelle merveilleuse coïncidence
Pour qu'à cet instant précis de l'histoire du monde
Se croisent ainsi et s'illuminent
Nos deux ondes
Et que l'astre du Monde
M'éclaire ainsi
De sa lumière
Dans le Silence
Où je m'abîme et me régénère
Mystère





Le 3 août 2019
R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2019







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