jeudi 16 novembre 2017

Pourquoi il faut avoir donné un jour à une jeune situ « l'impression d'avoir vu le bon dieu, pas moins… »









Analyse du 25 au 26 novembre






Cher ami,


Je crois en Dieu et je crois au Diable comme expériences vécues.


Phantasmes : entamer une analyse aussi intense à vingt et un ans ne m’a pas permis d’en développer d’extraordinaires : à l’époque où j’étais l’élève des bons Frères de Saint Jean-Baptiste de La Salle, à Rouen, la fellation, le cunnilingus et la sodomie étaient, pour la majorité des Français, des sommets de perversion.  Pour ma part, malgré la lecture des Infortunes de la vertu, et d’autres volumes du même tonneau, du même auteur ou d’autres découverts très tôt sur le second rayon de la bibliothèque familiale , je suis toujours resté insensible dans ma vie amoureuse à ce qui m'a toujours paru comme le Grand-Guignol du sadomasochisme.


Dès l’âge de vingt et un ans, donc, j’ai plongé dans les eaux profondes de la souffrance archaïque, primale dont ce Grand-Guignol diabolique se nourrit et dont il est la résurgence costumée et scénarisée, et, en revivant les traumatismes périnataux et préverbaux après avoir exploré les différentes étapes de la formation de ma cuirasse caractérielle et les traumatismes plus tardifs qui se pétrifient sous cette forme du caractère , j’ai en quelque sorte et en partie tari la source qui les abreuve, de sorte que je me suis plutôt trouvé, dans le cours de ma vie, dans la situation de devoir refuser des satisfactions masochistes à quelques jeunes femmes dont j’étais amoureux et qui, en hystériques, cherchaient en moi un maître afin de mieux me soumettre —, qu’à chercher à imposer des fantaisies sadiques à des pauvresses déboussolées —, comme nous le sommes tous avant d’avoir trouvé le sens de l’amour charnel, sens qui est la complétude génitale, à laquelle, une fois que nous l’avons expérimentée, nous sacrifions enfin tant que nous sommes assez jeunes, frais et libres, quels que soient en fait notre âge et notre apparence sans barguigner les pulsions pré-génitales et leur plaisirs solitaires, fussent-ils expérimentés en groupe.


Durant ces cinq ou six années d’analyse non-stop, j’ai vécu, j’ai été le Diable sous la forme de la violence destructrice et autodestructrice, qui toujours finissait en détresse et en sanglots, voire en absolue sidération, celle du nourrisson et de ses traumas sans paroles ; j’ai aussi vécu Dieu sous la forme des pulsions d’amour primaires, des élans irrépressibles vers l’autre, et aussi sous la forme des ondes physiologiques et du clonus de l’orgasme la première fois le 25 novembre qui a suivi l’anniversaire de mes vingt et un ans, où j’ai donné à une jeune situ « l'impression d'avoir vu le bon dieu, pas moins », ainsi que l’a noté cette jeune femme, athée comme pas deux, qui guidait cette analyse , sous ces formes et aussi sous celles des extases et des béatitudes, elles aussi sans paroles, de ce même nourrisson que je fus.
X., que tu connais, pourrait en témoigner : à vingt-six ans, au sortir de cette plongée dans ce maelstrom analytique, j’étais avec elle un amant tout d’abandon sans doute trop à son goût et un jeune homme sobre en tout, et poétiquement ouvert au monde.


Quel avait été le but de ce type d’analyse ? Par le détour du monde du « divan » retrouver le divin du monde. Comment et pourquoi ?

Comment ? En retrouvant, par le revécu émotionnel autonome des traumatismes de l’enfance, la fraîcheur de notre sensibilité première en revivant, donc, les haines, les terreurs, les désespoirs, évidents ou refoulés, qui jalonnent cette enfance et puis l’adolescence, et qui font cette castration psychologique, physiologique et puis sociale à partir de laquelle se forme cette cuirasse que doit se forger tout cœur qui, dans ce monde, pour ne pas se briser tout à fait, se bronze.

Pourquoi ? Pour ma part, pour avoir acheter Reich, mode d’emploi, avoir lu ensuite l’auteur en question et avoir découvert à sa lecture que j’étais aussi sec et malheureux que le monde que je critiquais. On peut dire que rencontrer « le bon Dieu, pas moins » quelques mois seulement après avoir commencé une analyse est particulièrement rapide : en fait, il s'agissait seulement pour ainsi dire d’un avant-goût de ce qui se représenterait éventuellement plus tard car, bien sûr, ce qui est important ce n'est pas cette ouverture momentanée sur la beauté béatifique du monde, ou cet abandon aux mouvements plasmatiques de la jouissance avec cette extase « divine » qu'ils procurent mais bien plutôt de comprendre comment tout cela est habituellement rendu impossible par cette cuirasse physiologique, psychologique et sociale dont il s'agit de revivre pour pouvoir en prendre conscience, les comprendre et éventuellement les dépasser les étapes de sa formation étapes marquées par les différents traumatismes qui sont à l'origine de sa constitution inévitable , tout en tentant, par ailleurs, de suivre la directive  de la rue de Seine afin d’éviter la castration sociale… « l’état dans le monde », « la prison » dont parlait Chamfort.


Ce qui est troublant avec Lacan, c'est que la question de la génitalité et de la sexualité phallique, qui avait été réglée dès la fin des années 20 par Wilhelm Reich qui n'était pas un inconnu mais un familier de Freud, membre en quelque sorte du premier cercle de ses intimes , semble chez lui tout à fait ignorée. La distinction établie près d’un demi siècle auparavant entre sexualité phallique et sexualité génitale la terreur de l’orgasme et la difficulté pour les hommes et pour les femmes de s’y abandonner, le fait que le réflexe orgastique est identique chez la femme et chez l’homme etc. , tout cela semble tout à fait inconnu de cet homme qui souffrait donc lui-même de ce que Reich avait le premier diagnostiqué comme « l’impuissance orgastique », classique chez la phallique-narcissique, qui ne souffre pas d’impuissance érectile, au contraire, mais qui peine à jouir à peine d’un rapport qui assimile pénétration et agression, et qui n’aboutit jamais qu’au désespoir une fois la soûlerie du défoulement de la pulsion destructrice retombée qui, selon lui, suit le coït. 
De cette ignorance pratique et théorique de la jouissance génitale, ignorance qui traduit et envenimait encore - un caractère et une existence misérables, notre malheureux psychanalyste enchaînait sur un délire un peu fleur bleue sur la jouissance féminine, comme si les femmes avaient un accès particulièrement aisé à la fonction orgastique du fait de leur rapport différent au Sur-moi : c’était laisser croire à des malheureuses qu’elles pouvaient avoir accès à la jouissance seules, que cette jouissance est diffuse, spécifiquement féminine etc., bref, c’était reprendre avec le sérieux d’un jargon abscons tout le baratin habituel que l’impuissant orgastique de base sert aux pauvres filles qu’il veut voir puisque c’est un voyeur, un spectateur faire des choses qu’il juge excitantes avec ses petits copains ou avec ses petites copines : c’était faire en quelque sorte la théorie abstruse de la pornographie qui venait et qui allait triompher…


Contrairement à ce que peuvent penser les névrosés, il n'y a plus, passés les début de la civilisation esclavagiste-marchande de mâle accompli, non castré qui jouirait de l'amour de la femme —, mais seulement des « esclaves sans maître », castrés, travaillés par leurs pulsions prégénitales surinvesties libidinalement du fait de cette complétude génitale interdite par la castration ; et il y a encore moins de femmes accomplies, mais seulement, chez elles, une éventuelle érotomanie et une mécanique amoureuse désarrimée, mutilée d'autonomie, sans possibilité de se réaliser dans l'emballement véritablement orgastique, réciproque, de la rencontre du sexe opposé : il ne reste plus qu'une féminité tronquée et surexcitée par la domination patriarcale : savoir brailler toute seule n'a rien à voir avec le fait de maîtriser et de pouvoir s’abandonner à l'art du duo ; le fait d’être capable de faire des bonds comme une possédée sur une piste de danse dans tous les sens sous les projecteurs et le regard du ou des spectateurs, même en arrosant la scène, n'apprend en rien à danser le slow, les yeux fermés, dans la pénombre ; de la même façon, le rapport différent des femmes au Sur-moi, dans une civilisation patriarcale, n’implique pas leur capacité à la jouissance. 

Il leur faut, dans le meilleur des cas, du temps et un amant aimant et aimé, et déjà Ovide savait cela, et même, avant lui, les gorilles le savaient aussi, chez lesquels l'amour comme rencontre et comme illumination semble exister puisqu'à côté de la sexualité plutôt brutale imposée aux femelles par le mâle dominant, il arrive qu'un mâle et une femelle s'échappent du groupe pour vivre une relation que décrivait comme amoureuse une spécialiste de ces grands singes à l'actuel ministre de l'écologie un jour où elle et lui, perchés au faîte des arbres, dans la canopée, observaient ces primates au plus près.

Mais, plus sérieusement, quel « esclave sans maître » femelle ou mâle, en haut ou en bas de l’échelle sociale veut jouir comme un « maître sans esclave » : divinement

L'existence détermine la jouissance. Celui qui n’a pu se déployer s’est envenimé et a dû se rabattre sur des positions antérieures, et y a pris un goût, un mauvais goût, un goût d'être mauvais. Dans le cas contraire, il lui reste la difficulté de rencontrer quelqu’un.

La jouissance féminine n'est qu'une virtualité qui doit elle aussi trouver les situations dans lesquelles elle pourra s’accomplir

Les hommes quant à eux doivent apprendre à jouir, à s'abandonner à la jouissance plutôt que de au mieux savoir branler correctement, phalliquement ou autrement, les femmes ; ils doivent perdre leur terreur de l'abandon génital et arrêter de n'être que les voyeurs de ce qu'ils croient être celui des femmes quand il ne peut s'agir chez elles, dans ces conditions, que de jouissances encore incomplètes, solitaires, masturbatoires, seule, à deux ou en groupe. C’est ce qu’ignorait Lacan. Ce qu’il n’ignorait pas, c’est que la castration sociale et la division sociale du travail font que la jouissance est inutile et interdite à tous d’où la nécessité de suivre la directive dont je parlais plus haut. 

L’autre point, essentiel, est qu’il n’ignorait pas non plus l’accès au divin que permet la jouissance, qu’il appelle « supplémentaire », si j’ai bien compris comme si le reste avait un rapport quelconque avec la jouissance , mais cette jouissance est pour lui un fonction un peu extraordinaire.

Mais, à bien y réfléchir, elle n’est pas si ordinaire que cela, ou, en tout cas, elle est fort peu évoquée, l'esclave sans maître et castré ayant, aujourd’hui, du plus haut au plus bas de l’échelle sociale, d’un bout à l’autre du spectre politique, partout les mêmes rêves : la transe par la « special music » que nous avons vue naître lors de cette première trance party intitulée « Bal champêtre » , la défonce et l’orgie.

Entre la sexualité onaniste des foules solitaires et la « special music » diffusée à fond, le monde est devenu encore un peu plus sourd à ces questions qu’il ne l’était lorsque nous pensions pouvoir, par nos aventures philosophico-pratiques, le changer.

Heureusement, cette voie de la réflexion philosophique sur l'amour, et la poésie amoureuse, que j’avais choisies m'ont amené, il y a maintenant vingt-cinq ans, à découvrir ce que j'ai nommé depuis « l'amour contemplatif — galant », cette sorte de développement de l'amour courtois, mâtiné de béatitude mystique, qui aurait rencontré la gaieté vénitienne de Casanova, et la profondeur de la psychanalyse de Reich, — tout en cultivant un goût pour ces extases poétiques et contemplatives visiblement hérité de l'enfance

Une sorte de découverte qui porte en elle-même sa récompense






Porte-toi bien,



R.C. Vaudey




Le 16 novembre 2017




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