Chère
amie,
J’ai
vu l’information dont vous me parlez.
Aujourd'hui,
l'argent est le Dieu. L’économisme est sa religion. Et la
marchandise est son fétiche.
Debord,
dans la thèse 67 de La société du Spectacle écrivait
ceci, un peu daté sur les moyens (porte-clés publicitaires etc.),
qui ont changé, mais pas sur le fond :
« La
satisfaction que la marchandise abondante ne peut plus donner dans
l’usage en vient à être recherchée dans la reconnaissance de sa
valeur en tant que marchandise : c’est l’usage de la
marchandise se suffisant à lui-même ; et pour le
consommateur l’effusion religieuse envers la liberté souveraine de
la marchandise. Des vagues d’enthousiasme pour un produit donné,
soutenu et relancé par tous les moyens d’information, se propagent
ainsi à grande allure. Un style de vêtements surgit d’un film ;
une revue lance des clubs, qui lancent des panoplies diverses. Le
gadget exprime ce fait que, dans le moment où la masse des
marchandises glisse vers l’aberration, l’aberrant lui-même
devient une marchandise spéciale. Dans les porte-clés
publicitaires, par exemple, non plus achetés mais dons
supplémentaires qui accompagnent des objets prestigieux vendus, ou
qui découlent par échange de leur propre sphère, on peut
reconnaître la manifestation d’un abandon mystique à la
transcendance de la marchandise. Celui qui collectionne les
porte-clés qui viennent d’être fabriqués pour être
collectionnés accumule les indulgences de la marchandise, un
signe glorieux de sa présence réelle parmi ses fidèles. L’homme
réifié affiche la preuve de son intimité avec la marchandise.
Comme dans les transports des convulsionnaires ou miraculés du vieux
fétichisme religieux, le fétichisme de la marchandise parvient à
des moments d’excitation fervente. Le seul usage qui s’exprime
encore ici est l’usage fondamental de la soumission. »
Pour
continuer à filer la métaphore, on pourrait dire que Greta
Thunberg, en prophétesse d’un nouveau paradigme — de nouvelles
divinités, pourrait-on dire, que l’on pourrait appeler en plaisantant – si la
situation se prêtait à la plaisanterie – les dieux zéro-carbone
et zéro-déchets — annonce, ou, au moins, prêche la
domination sans partage de ces nouveaux principes supérieurs et la
fin du règne du dieu Argent, accusé de saccager le royaume et de
mener l’Humanité à sa perte, — dieu Argent dont les temples et
les rituels, productivistes-consuméristes, s'élèvent dans le ciel bâtis pour et par l'exploitation des
mines de l'or noir des souffrances et des caprices névrotiques des injouissants
contemporains (Manifeste sensualiste).
Aujourd'hui,
en effet, qu'importent le carbone et les déchets pourvu que l’homme
réifié puisse afficher la preuve de son intimité avec la
marchandise. Les dieux zéro-carbone et zéro-déchets
sont méprisés (on commence cependant à sacrifier un peu à leur
culte), de sorte que les fétiches marchands sont élevés sur leur
sacrifice et sur celui de tous leurs attributs (richesse du vivant,
équilibres naturels, beauté des paysages, vitalité des sols etc.)
Mais ces nouveaux principes supérieurs, qui s'affirment maintenant comme seuls capables d'assurer un futur à l'Humanité, sont totalement antinomiques avec l’ancienne idole : s'ils devenaient vraiment le nouveau paradigme, les adorateurs du dieu précédent (l'argent) et leurs fétiches (marchandises plus ou moins prestigieuses en tous genres) seraient voués aux gémonies, leurs rites (consommation ostentatoire, accumulation etc.) interdits, condamnés, punis, leurs lieux de culte, détruits ou transformés. Eux-mêmes risqueraient leur vie.
C'est
la profondeur des bouleversements qu’entraînerait ce renversement
des valeurs qu’a bien sentie, intuitivement, le président de
cette association — en souhaitant l’assassinat de la jeune et
messianique Greta.
…
Évidemment,
ces nouveaux principes supérieurs pourraient prendre corps dans la
nouvelle génération : bien sûr, par la suite des
bouleversements climatiques et environnementaux en cours ou par
l’intérêt manœuvrier que certains peuvent y avoir mais aussi
parce que cette nouvelle génération pourrait grâce à eux se
donner des voies neuves, et bien à elle, pour canaliser l’exaltation propre à sa
jeunesse et, d’un même mouvement, ringardiser, maudire,
c’est-à-dire tuer, les générations précédentes, ses parents et
ses grands-parents (les « punks » du no future,
qui, de festivals en séjours « culturels » en tous genres, se
déplacent, tels des nuées de sauterelles, en avion et en
sous-location, partout sur la planète, en ruinant tout sur leur
passage, et, peut-être même, selon certains, l’avenir de
l’Humanité, c’est-à-dire celui de leurs enfants et de leurs
petits-enfants, — qui sont censément ceux pour lesquels ils
déploient et ont déployé toutes leurs activités.)
Évidemment,
personne ne peut être mieux placé que ces enfants et ces
petits-enfants pour enterrer ces deux générations. Ils le feront,
— sans aucun doute. Jetteront-ils leurs goûts, leurs plaisirs, leurs
mœurs, leurs loisirs aux poubelles de l’Histoire ? Qui vivra verra.
En
tout cas, on le voit déjà : un moment de la non-vie a
vieilli ; il ne se laissera pas rajeunir avec des couleurs
éclatantes ; et son air d’innocence ne reviendra plus,
pourrais-je dire, — en détournant Debord.
De
notre côté, avec notre manuel de la vie pauvre et nos goûts
communautaires, de l'adolescence, et, aujourd’hui,
notre amour contemplatif — galant et notre Parc, comme œuvre
d'art emblématique, je pense…
mais
vous savez très bien ce que je pense, et je ne vais pas vous ennuyer
davantage.
À
vous, affectueusement,
R.C.
.