mercredi 18 octobre 2017

« L’air de lendemain » ou « L'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde »










Peter Paul Rubens – Hélène Fourment
Vienne Kunsthistorisches Muséum.


Enfant, j’ai vécu entouré par les Dames : caressé par des Mauresques, câliné par des Juives, cajolé par une Orthodoxe, et aimé par des Catholiques — ma mère et ma grand-mère.

Les hommes, eux, étaient des guerriers respectueux et aimables qui ne croyaient plus en grand-chose : des légionnaires du temps que la Légion chantait en allemand — mon père et ses amis — qui, pour les seconds, avaient fait les campagnes de Russie ou de Libye ; et des anciens de l'Armée française de la Libération — mon oncle et ses compagnons qui avaient fait celles d’Italie, de France et d’Allemagne. Et qui devraient bientôt, ensemble cette fois, en faire une dernière — qu’ils perdraient.

Hormis ma mère — une femme du monde qui s’était donc éprise d’un aventurier — influencée sur ce point par la magnifique Russe blanche, ma tante, une ex-danseuse des Ballets russes de Monte-Carlo — qui se considérait elle-même comme une demi-mondaine, et qui, dans l’esprit de l’époque, l’était peut-être – qui fut, longtemps, seulement la maîtresse de mon oncle avant qu’il ne l’épousât, impressionné non seulement par sa beauté mais surtout par son courage face au Chaos de l’Histoire, et qui, la dernière fois que je l’ai vue, dans le salon aux volets blindés et clos, en plein midi, d’une des propriétés familiales, perdue au milieu de nos terres, portait sur elle une grenade afin de ne pas être prise vivante , hormis ma mère et ma tante, donc, aucune ne considérait ses rondeurs comme disgracieuses.

Les Mauresques, celles des douars tout au moins, jouissaient encore, dans les nuits, dans des transes que leur donnaient des danses qui remontent aux antiques cultes féminins de la fertilité, et à l’ancestrale domination matriarcale : on ne leur aurait pas fait honte de leurs formes, si facilement ; les Juives étaient, comme on s’en doute, des Juives méditerranéennes — ce qui n’est pas peu dire ; les plus sensibles à la question restaient l’Orthodoxe, qui en plus d’être jalouse était russe... ; et les Catholiques qui, maigrelettes, elles, priaient…

L’idée du temps, sur ces rivages, en ce qui concerne la beauté d’une femme se résumait donc dans ces trois mots : belle, blanche, grasse.

L’esprit marchand n’avait pas encore, il est vrai, vraiment créé ces classes moyennes qui — parce qu’elles veulent oublier et faire oublier leur milieu et leurs rituels d’origine, sans pouvoir cacher qu’elles n’appartiennent pas aux classes propriétaires qu’elles singent ou qu’elles envient plus ou moins secrètement — sont si facilement manipulables, et que la propagande marchande manipule justement si facilement, par le marketing de la honte : « Vous avez encore ceci ! Vous n’avez pas encore cela ! Heureusement, nous vous permettons, grâce à notre produit X, de vous débarrasser de ceci, et d’avoir cela… »

L’injouissance étant sans fond et sans fin, la malheureuse néo-créature, « post-moderne », mainstreamfaçonnée par l’esprit de lucre, et la victoire, après plus de trois siècles de luttes acharnées, des injouissants de la Banque et des Marchés financiers — pourra toujours changer de couleur, de nez, de ventre, de femme, de mari, de voiture, de maison, de barreau sur l’échelle sociale, d’enfants ou de poisson rouge, rien ne la comblera jamais, sauf à pouvoir connaître et à étaler, au sortir du lit, drapée négligemment « dans sa légère fourrure », l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde ; — noces que ceux qui les ignorent n’ont donc pas pu faire inscrire, malheureusement pour elle, ni sur le programme de son disque dur, ni sur celui de son cœur, brisé, de bronze… que rongent seulement l’injouissance, la honte refoulée, l'envie, et leurs tourments… noces, enfin, qui sont ce qui ruine, en un instant, ce sur quoi est bâti le productivisme spectaculaire, et que trahit ce besoin anormal de représentation : un sentiment torturant d'être en marge de l'existence



R.C. Vaudey. Le  9 décembre 2012







Un automne sentimental et sans paroles (suite)













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