vendredi 22 février 2013

Du bon usage des libertaires-pubertaires et du pape, dans l'art de la domination





1.


La théorie critique du spectacle, en 1967, et, à l'inverse, l'acceptation de participer à celui-ci s'appuyaient en quelque sorte sur une possibilité pour cette société du spectacle de durer dans le long terme.
L'art du divertissement, destiné à occuper le temps libre des salariés et ceux qui les mènent, a pu être stigmatisé comme étant celui d'une société “dans laquelle la certitude de ne pas mourir de faim s'échange contre celle de mourir d'ennui”.
Mais cette société basée sur le profit, et donc la surproduction et la surconsommation, était elle-même éphémère. Sa durée est même estimée, par certains de ses spécialistes, le plus souvent en décennies — et rarement en siècles. De sorte que l'“art authentique et secret” peut de nouveau intervenir dans cette phase de l'histoire du spectacle puisque celui-ci n'est plus le début d'un règne millénaire mais un simple moment assez bref de l'histoire du monde, qui déjà tourne court, et dans lequel chacun peut maintenant utiliser tous les moyens à sa disposition pour faire entendre une voix qui parle de ce qui dépasse cette domination spectaculaire-marchande dans laquelle la peur a dorénavant remplacé l'ennui, et où la faim n'a plus, désormais, de frontières.


2.


Il semble évident aujourd'hui à tout le monde (ce qui n'était pas le cas dans les années 70 pour les artistes du divertissement) que le temps de cette forme de société est compté.
La période de l'art qui s'ouvre après mai 68 est celle d'un art de la résignation et de la survie. Des gens qui avaient pensé à un possible bouleversement d'un système s'arrangent pour survivre tout en croyant, ou en feignant de croire, qu'ils  “détournent” ce système. Quand, en fait, ils travaillent à l'élaboration d'une nouvelle époque de ce système-là, en en devenant les barons.


3.


Que ce soit dans la littérature, dans le cinéma ou dans l'art contemporain, la plupart des détracteurs du vieux monde ont œuvré à sa modernisation. Qui est elle-même aujourd'hui remise en cause par cela même que Debord et Sanguinetti nommaient déjà en 1972 dans La véritable scission : le prolétariat, c'est-à-dire l'ensemble des salariés de cette planète (ou de ceux qui peuvent, potentiellement, le devenir) et la pollution.
Des jacqueries possibles des paysans en Europe et dans tous les pays dits “développés” ou “en développement”, aux probables révoltes sociales et politiques des ouvriers, des employés, des cadres que balaie et que multiplie l'unification casinotière-marchande du monde au moyen du jeu du capitalisme financier, en passant par l'utilisation du terrorisme et du fascisme islamistes par les masses déshéritées (ou par les services, dans la guerre pour l'appropriation des “matières premières”) jusqu'aux conséquences écologiques du débondement (en croissance exponentielle depuis les 50 dernières années) de la haine et du ressentiment sous les formes du productivisme touchant tous les secteurs de l'activité humaine (dont les conséquences apparaissent aujourd'hui à tous), tout nous montre que cette période qui s'était ouverte, pour l'organisation spectaculaire-marchande de la vie, avec la nécessité de réduire l'opposition qui s'était manifestée contre elle à la fin des années 60, ne durera pas.


4.


Une époque se termine qui semblait avoir plutôt bien commencé pour l'économisme avec l'ouverture d'horizons glorieux par l'intégration des cadres et des employés dans une organisation spectaculaire renouvelée, ayant intégré cette fois la révolte et la contestation comme des matières premières comme les autres, révolte et contestation qui avaient même engendré une sorte de ruée vers cet or noir qu'elles représentaient, générant des activités nouvelles et surprenantes et des profits tout aussi  inespérés — qu'auraient été incapables d'imaginer les défenseurs encore encorsetés de ce même système de la domination dans les années cinquante — par l'exploitation de la culture populaire et de la “contre-culture” (du rock au punk en passant par la pop etc.) avec l'exploitation, dès le milieu des années soixante-dix, de ces filons inattendus de l'industrialisation de la “liberté sexuelle” des pauvres — avec la pornographie de masse — ou de leur  “liberté vestimentaire” — avec l'industrie de la mode —, jusqu'à l'institutionnalisation du nihilisme en art (garanti par l’État) avec ses nouveaux temples-musées pour les classes moyennes, en passant par la littérature ou le cinéma etc., tout avait semblé, dans un premier temps, ouvrir un avenir glorieux et infini à cette version modernisée du règne des usuriers et des marchands, et d'abord parce que cette exploitation habile de la rage, de la révolte et de la “contestation” de masse des plus miséreux ou de l'afféterie grégaire et culturelle des classes moyennes avait abouti, dans leur utilisation comme armes de propagande, dans la guerre psychologique, contre l'Est, à la chute du bloc du capitalisme d’État, et cela sans qu'aucun missile ne soit tiré, ces derniers ayant seulement servi à annuler potentiellement le feu adverse pendant que cet appât de la “révolte”et de la “liberté” (artistiques,intellectuelles,sexuelles...) habilement utilisées comme moyens de domination dans cette “guerre psychologique”, faisait son effet sur les populations encore soumises aux formes archaïques et historiquement dépassées de l'embrigadement sous la figure du stalinisme plus ou moins réformé.
De sorte que les forces réactionnaires, à l'Ouest, doivent plus encore  la chute du capitalisme d'Etat, leur vieil ennemi de l'Est, à cet appât de la “contre-culture” ou à ce qu'elles considéraient comme un art dégénéré, ou encore aux grandes messes et aux grandes idoles, selon elles décadentes, de l'industrie du divertissement “rebelle” de masse, qu'au pape — auquel elles doivent pourtant beaucoup.






R.C. Vaudey






Avant-garde sensualiste 4. Juillet 2006/Mai 2008






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