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| Le Bureau Le 1er septembre 2012 |
41.
Jouir
n’est pas toujours jouir
Ce dépassement qu’offre cette pensée libertine et poétique européenne, de “l'assimilation corporelle des erreurs fondamentales” (Nietzsche), dans ce mouvement délié de l’expérience sexuelle de la puissance jouissante, cette ouverture à la joie qu’offre cet abandon à la même jouissance en commun, ce “lâcher prise”, ce laisser-aller, ce laisser-faire, en même temps, à la même pulsation puissante, clonique, involontaire, chez l'un et chez l'autre, avec la totale ouverture du monde poétique que cela entraîne, est ce que ne permet jamais la satisfaction des pulsions prégénitales avec ce qu’elles sous-entendent, chez un adulte, de souffrances inconscientes, refoulées, physiologiquement refoulées : dans le “jeu prégénital” cette forme-là de la jouissance n'est jamais atteinte, quelle que soit la violence du spasme, de la transe etc. (puisqu'il s'agit inconsciemment de rejouer une ou plusieurs scènes traumatiques plus ou moins archaïques – qui ont fixé la maturation voluptueuse à ce stade –, en déjouant des sentiments qui y renvoient, et que le corps est contraint pour refouler cela), l'amplitude sentimentale commune associée à l'emportement physiologique amoureux manque, la magie n'opère pas, on n'observe pas d'ouverture “conséquente” du champ poétique, (la vitesse à laquelle vous ressaisit le monde est à cet égard significative), l'individu se replie rapidement sur lui-même et sur son univers personnel (qu'en fait il n'a pas quitté), juste un peu plus profondément, plus ou moins consciemment, désespéré pour avoir une fois de plus raté l’ “amplitude-tellement” rythmée, de sorte que l'expression post coïtum animal triste est parfaitement adaptée à cette forme prégénitale, encore infantile, de la “jouissance”.
42.
Being
Beautous
La Mettrie avait tenté de décrire l’emportement physiologique amoureux de la forme suprême de la jouissance, cette “extase harmonique” pour le dire comme Rimbaud, en parlant de la “longue catalepsie” de l'amour – ce qui semble une expression inappropriée puisque si la catalepsie (en grec : attaque) désigne bien une perte momentanée de l'initiative motrice, elle implique que le corps reste figé dans son attitude d'origine, ce qui ne correspond évidemment pas à la réalité de la jouissance génitale.
43.
W.
Reich l’avait, de son côté, de façon très peu poétique et tout
à fait clinique, qualifiée de réflexe orgastique ou plus
exactement encore, et toujours aussi cliniquement et aussi peu
poétiquement, de clonus orgastique, expressions par
lesquelles on peut effectivement entendre la contraction répétée
d'un muscle, et donc par extension d'un organisme, son battement et
son péristaltisme puissant et involontaire.
44.
L’échelle
de Riche Terre
A propos de cette “extase harmonique”, de ce degré suprême sur l’échelle de la jouissance et de sa manifestation physiologique particulière caractérisée par l'abandon à la gratuité, à la spontanéité et à la non-intentionnalité des mouvements du “laisser-faire” parfait des grâces corporelles, il faut souligner un point qui ne l'a que rarement été.
Cet
emportement d’amour, ce “clonus”, par définition involontaire,
qui saisit, au final, plus ou moins simultanément, les amants
de sexes opposés dans la conjonction génitale – l'intensité et
la puissance de l'abandon de l'un amplifiant et intensifiant la
puissance et l'amplitude de ce même abandon chez l'autre – ce
mouvement pulsatoire, rythmique n'est pas anodin ; il est évidemment
lié à ce qu'il y a de plus prodigieux, de plus “sacré”, et de
plus terrifiant aussi, pour l'être humain, dans la mesure où il est
très exactement du même ordre, primordial, que ceux que l'on
observe, à l'origine de la vie puisque c’est cette même pulsation
du vivant qui se manifeste dans les mouvements physiologiques
spontanés de la mise au monde, lorsque celle-ci n'est pas
contrariée et/ou perturbée par les drogues, les angoisses, les
contractures de la cuirasse musculaire et caractérielle.
45.
A
l'opposé extrême, et de façon tout aussi saisissante et
bouleversante, c’est une autre variation de ce même mouvement
spontané de l’univers que l’on observe, dans certaines
situations, lorsque la vie quitte un corps, dans les derniers spasmes
de la vie. Chez l'animal comme chez l'Homme. C'est d'ailleurs
vraisemblablement de là que vient cette appellation de “petite
mort” donnée à l'orgasme
46.
L'appariement
des sexes opposés, lorsqu'il ne répond plus à aucune
instrumentalisation par le groupe social, par le clan des hommes et
celui des femmes, par les intérêts grégaires de l'individu ou par
l'auto-érotisme infantile de chacun, correspond à cet acte à la
fois “divin” mais spécifiquement humain et en même temps
parfaitement aisé et tendre qui consiste, en s'y abandonnant,
à apprivoiser, à explorer, à civiliser, à raffiner, à rendre –
et surtout à laisser être – puissant, aisé et familier ce
rythme primordial de la vie en général (qui terrorise tellement
l'humain cuirassé qu’il a inventé une infinité de “jeux”
“érotiques” pour son évitement) et qui montre toute sa
puissance dans ces mouvements fondamentaux du monde : dans les
mouvements rythmés, pulsés qui accompagnent l'apparition de la vie
; dans ceux qui accompagnent, dans certaines situations, sa fuite et
sa transformation ; et, enfin, dans ce troisième dans lequel la vie
(dans ces conditions particulières que je viens de décrire)
s'explandit à son plus haut période : celui de la jouissance
génitale.
47.
Le
grand huit du grand oui
Si l'on peut penser toute l'histoire de l'humanité comme devant dépasser l'ancestrale séparation et l'immémoriale guerre des sexes pour aller vers cet accord, physiologique et sentimental, si particulier, des sexes opposés, et si l'on peut voir dans l'accord amoureux tel qu'il se manifeste magnifiquement dans l’abandon “génital”, “harmonique”, une forme de voie royale qui s'ouvre à l'humanité tout autant que l'humanité y ouvre – et pour laquelle toutes les autres entreprises ne peuvent être que des objectifs secondaires dont l'unique objet ne doit être que de participer à cette entreprise supérieurement humaine – c'est parce que dans l'humanisation et le raffinement de la jouissance amoureuse telle que je viens de la définir se trouve portée à son plus haut degré ce qui constitue la spécificité même de l'humain : son “appropriation” souveraine, artiste, raffinée et caressante du mystère et du sacré immémorial du merveilleux auto-mouvement du monde que manifestent les mouvements de la pulsation de la vie : dans son apparition ; dans sa disparition-transformation, parfois ; et enfin dans le magnifique abandon aux tout-puissants emportements spontanés de la jouissance – dans lesquels s’expriment le déploiement, et l’ouverture à la grande santé, de l’Homme – qui manifestent ainsi cette irrépressible puissance primordiale qui trouve là, enfin, dans cette jouissance de l'humain, sa douceur, sa tendresse, sa splendeur et son sens.
Le
sens de l’Éternel Retour.
Le
grand oui de la vie à la vie.
R.C.
Vaudey. La société de l'injouissance.
In
Avant-garde sensualiste 3. Janvier 2005/juin 2006
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