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François Boucher
Bergère et berger de l'Estre, reposant
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On
écoute Scarlatti (clic) et les Pièces de viole (clic) de
Couperin, après avoir réécouté, dans un registre émotionnel
très différent, de la délicate —
et très parisienne – façon vieille
France
—
Colette
Renard,
Les
nuits d'une demoiselle (clic).
Ce
qui m'amène à penser à Heidegger, qu'un récent livre attaque pour
son antisémitisme enfin dévoilé par la publication de ses Cahiers
noirs… Certes, mais je crois que la vraie question, toujours
passée sous silence, est ailleurs, et c'est cette idée de Heidegger que
trop d'étant tue l'Être, ou plutôt tue ce qu'un de ses traducteurs
appelle l'Estre, car, le monde l'a oublié — et c'est le problème —,
l'Estre, le fond de l'Être, est frais, toujours très frais,
virginal, insaisissable.
C'est
ce point qui est vraiment anti-sémite chez Heidegger —
anti-talmudique et, tout aussi bien, anti-chrétien
–
pour
autant que ce chrétien se soit reconnu, comme c'est toujours
le cas, dans l'aristotélisme : ce que je comprends de son
jargon, qui se devait d'être dans la ligne absconse de la
philosophie der
Herren
Professoren
und
Doktoren
allemands, c'est que —
quoi que vous fassiez — l'Estre
échappe toujours
aux fouille-merde —
quels
qu'ils soient —, qui
identifient l'Estre
et l’étant.
Trouvez
autant de Big
Bangs
que vous voudrez, d'énergies noires, d'anti-matières, d'infinités
d'univers contenues dans autant de myriades de multivers que vous
voudrez —
ou, pour Nietzsche, autant d’Éternels
Retours
que vous pourrez – « Le principe de la conservation
de l'énergie
exige le retour
éternel »
—,
étudiez, fouillez, analysez autant que vous le
pourrez, vous ne remuerez que l'étang jusqu'à finir par vous noyer
dans sa vase.
L'Estre
est ce qui est au-delà.
À
mon
sens, mais je l'abandonne volontiers à qui en veut, Heidegger est un
catholique mystique qui a entendu Bach lui parler de Dieu
—
qu'il
appelle
Seyn.
Dieu, l'Estre,
est l'Au-Delà,
et non l'eau de là de l'étant. Quand bien même cette
eau
de l'étant-là serait
bénite.
On
est très loin d'Einstein disant à propos du
probabilisme de la mécanique quantique : « Dieu ne joue
pas aux dés », — à quoi Niels Bohr, d'une même bourde,
avait répondu : « Einstein, cessez de dire à Dieu ce
qu'il doit faire ! », ou — toujours dans le même genre
d'oubli de l'Estre — du Pape Pie XII, qui pensait que —
avec la découverte du Big Bang — la science avait prouvé
le Fiat Lux de la Genèse.
Pour
Heidegger, me semble-t-il, on ne tripote pas l'Estre,
on ne fouille pas Dieu au corps, on ne découvre pas scientifiquement
sa nature : ceux qui identifient les résultats de la recherche
scientifique avec Dieu sont des fous dangereux, sectateurs de la
Technique : encore une fois, l'Estre
— Dieu — est l'Au-Delà. Quand on le décrit, il n'est pas
là — quand il est là, on ne peut plus le décrire.
Nous
nous disons à nous mêmes, dans notre petit nymphée pastoral, que
les religieux nous font rire, et nous font peur, aussi, qui croient
que Dieu leur parle, leur a parlé, et que l'un d'entre eux a tout
noté : ceux qui entendent des voix nous inquiètent ; ceux qui
croient trouver la paix, le salut, la rédemption etc. — et définir
les contours de cet « être » qui leur a parlé — dans
l'étude des textes sacrés ou dans la recherche scientifique — les
névrosés obsessionnels, donc — nous font de la peine, et froid
dans le dos.
Autant
nous comprenons les mystiques — tout en plaignant leurs voies le
plus souvent masochistes —, autant les religieux — et plus encore,
peut-être, les scientistes religieux — nous paraissent perdus.
Laisser
advenir l'indicible, c'est tout notre art délicat, voluptueux,
galant, libertin-idyllique : celui de l'amour contemplatif —
galant qui, par-delà des siècles de haine des sens et
de guerre des sexes, trouve enfin, en éclosion ultime du
buisson ardent des splendeurs de l'art, de la musique et de la poésie
européennes, la voie royale — royale parce que voluptueuse
et à l’unisson —, qui mène à l'ineffable.
On
ne peut pas parler de ce que c'est que d'être plongé dans l'Au-delà
(l'eau de là), aucun plongeur — qui est plutôt un « plongé »
dans ce cas-là — n'a jamais pu parler, et lorsqu'il l'a fait,
c'est parce qu'il avait déjà la tête hors de l'eau (de là ((de
l'Au-delà))).
C'est
cela, qui est très simple, très spontané, et qui ne requiert
normalement aucun savoir particulier — « Tous les matins, je me
torche avec les textes sacrés du bouddhisme », disait en substance Lin-tsi
—, c'est cela qui est uniquement le propre de l'Homme, et dont
parle le Manifeste aux pages 74 et 75.
Mais,
finalement, « l'Homme machinal », qui veut oublier son
injouissance dans l'ivresse et la démesure de la Technique, est en
train de saper lui-même les bases misérables de son existence
misérable de rouage machinal.
Tandis
que nous évoquons l'Avant-garde sensualiste et son rôle dans
le dépassement de cette ère ouverte par l'invention de
l'agriculture, de l'esclavage et du reste, rôle exposé dans le
Manifeste sensualiste dont on relit des passages — ceux qui
définissent l'humain tel que nous l'entendons, c'est-à-dire comme
l'être pour la béatitude, l'être pour
la béatitude partagée, l'être pour la
béatitude et la volupté partagées – ce qui n'est pas très
catholique… et qui met fin à quelques millénaires de patriarcat
monothéiste en tout genre —, ceux où nous exposons, pour les
esclaves sans maîtres d'aujourd'hui, un non-emploi du
Temps (post-analytique et post-économiste) vraiment humain,
sur la base des situations heureusement construites à partir
de « toutes les délicatesses du passé et [de] tous les beaux
raffinements de toutes les civilisations » (pages 109 à 111)
que cette ère de l'injouissance a produits, malgré tout,
vous me dites : « En fait, nous aurions dû parler non pas
d'avant-garde sensualiste, mais de science-fiction
sensualiste… »
On
en sourit.
Le 5 octobre 2016 . |
