vendredi 29 novembre 2013

La vie de bohème...






Par-delà le dionysiaque.


À l'heure où un drame sans nom a lieu par-dessus toute la terre et où les hommes se battent sans savoir pourquoi parce qu'ils n'ont jamais eu le courage de descendre au fond du drame de leur conscience ce n'est pas le moment d'annihiler un esprit qui n'a jamais eu d'autre pensée que de percer à jour le drame de sa conscience, afin d'apprendre aux autres à distinguer pour les détruire tous leurs ennemis intérieurs.” Antonin Artaud.

Lorsque je lis que certains pensent que le dépassement du dionysiaque est représenté par les ex-actionnistes viennois (Muehl), je pense que ce sont plutôt des naïfs. Des membres des classes moyennes. Des enseignants. Ils passent leur temps entourés d'étudiants, d'élèves, font leurs conférences etc. Le reste du temps, ils font des recherches. Dans des livres.

Ces gens-là n'imaginent pas vraiment ce que c'est que d'être confronté vingt-quatre heures sur vingt-quatre, pendant des décennies, à soi-même et à son inconscient — pour le meilleur et pour le pire. De n'avoir d'autre univers que soi-même. La vie de bohème... (Kerouac, Bacon, Ernst, Dorothea Tanning etc...)
D'être (et de vivre uniquement avec des gens) sans aucunes obligations familiales, sociales, relationnelles, sans réveille-matin et sans “emploi du temps”, n’ayant à distinguer ni les dimanches, ni les jours de la semaine, ni les jours travaillés, ni les jours chômés, ni les jours fériés. Sans collègues ni confrères etc. De pouvoir être ivre pendant des semaines (Debord disait n'avoir été ivre qu'une seule fois mais que cela avait duré toute sa vie), ou être sous l'effet de drogues puissantes pendant des saisons entières, de se replonger (par l'analyse et le revécu émotionnel) intensivement et à l’exclusion de toute autre activité, dans les traumatismes du passé pendant des années consécutives ou, à l'inverse (par le dépassement de tout cela), dans le jeu, la création et la poésie amoureuse pendant bien plus longtemps encore.
Et tout cela, sans aucun autre emploi déterminé du Temps que celui qui offre la perpétuation et le développement du mouvement de “l'amour, la poésie”... et tout ce qui s'ensuit.

Ce qui n'est pas la répétition compulsive de quelques petits goûts érotiques plus ou moins particuliers que l'on aurait, telle qu'on l'a vue chez les surréalistes (et, plus généralement, chez les “libertins éthyliques”. Note de 2013) mais l'exploration de ce qui se cache sous les fantasmes et les goûts particuliers — ce qui est autre chose que leur mise en scène ou leur théâtralisation avec quelques personnes plus ou moins bien choisies.

Donc, celui dont l'emploi du temps est totalement programmé et dont les loisirs sont occupés par la “recherche” peut trouver intéressantes les salades paysannes-concentrationnaires de Otto Muehl. Intéressantes les expositions, les manifestations théâtrales, les performances (voir Fabre) qui lui font entrapercevoir un peu de ce “dionysiaque”, de cet inconscient qu'il n'a ni le loisir ni le temps d'explorer, qui le saisit dans ses songes ou dans ses rêveries quotidiennes et auquel il parvient parfois pendant ses week-ends ou ses “congés payés” à accorder un peu de temps.
Mais celui qui a passé sa vie entière libre de toute tâche et de toute contrainte, seulement préoccupé d'explorer, de comprendre et peut-être parfois aussi de dépasser, ce que l'inconscient, le dionysiaque, en lui, recelait, cachait, (après le monde du “divan”, le divin du monde...), celui-là ne trouve pas les manifestations actuelles de l'art très intéressantes (redites, redites nihilistes... Et non dépassement), pas plus qu'il ne trouve intéressantes les gesticulations sans objet de Muehl et de ses adeptes et compagnons de misère avec leur pseudo-thérapie autour du dionysiaque — ni les textes naïfs à ce sujet.



R.C. Vaudey



In A.S. 3. Janvier 2005/Juin 2006





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lundi 25 novembre 2013

La philosophie est un poète caressant qui vient de France







Cher ami,

Il me semble que nous apportons à la philosophie cette french touch dont l'idée reste encore présente dans l'inconscient collectif des peuples et que les Français, par un goût prononcé pour le masochisme et, aussi, pour la “noirceur et la névrose”, ne savent plus exprimer.
Ce journaliste, qui titrait : “La philosophie est un maître qui vient d'Allemagne”, résumait bien cela. Relis ce que je t'écrivais à ce sujet : les différentes raclées militaires que leur ont infligées les Allemands depuis Napoléon...

Les Allemands, eux, disent : “Heureux comme Dieu en France” mais, nous et certains écrivains que tu connais mis à part, il n'y a plus aucun poète, et surtout aucun philosophe français pour exprimer cela — dans ce pays en ruine dans ce monde en déroute.
Il me semble que l'Avant-garde sensualiste est en train d'apporter au monde, dans la poésie et dans la philosophie, les éclaircissements issus de la pensée libertine et poétique française, et cela particulièrement à ce moment où le monde en a le plus besoin.

Prendre pour étendard de la pensée les divagations des employés de la société de l'injouissance, crachotant leurs frustrations ou rêvant leur asservissement de futurs “cyborgs”, est ridicule.

Paradoxalement, c'est dans une pratique aventureuse et sensualiste de la vie que l'on découvre la solution à quelques énigmes qui se posent aux hommes.
Par exemple, la pensée allemande contemporaine, qui impressionne tant les Français, se trompe lorsqu'elle envisage le rôle de l'outil dans l'évolution de l'humanité.
Prendre tous les jours son TGV, son RER, ou leurs équivalents d'outre-Rhin, pour aller à la fac, faire ses études, donner ses cours, ou ses conférences, selon les âges de la vie, permet seulement de comprendre l'outil comme le servant de la société de l'injouissance peut le comprendre : c'est-à-dire tel qu'il peut l'utiliser pendant ses week-ends pour se créer un cocon ou, au mieux, tel qu'il a vu ses parents, ses grands-parents, le plus souvent paysans, le faire : difficilement, durement, en lutte et en butte contre le monde.
Le fait de s'être, avant cette vie-là, promené quelques années avec autour du cou le collier et la photo d’un charlatan indien comme ces malheureux “sannyâsin ”(Sloterdijk), qui nous faisaient tant rire lorsque nous les voyions passer, à l'époque, sur nos plages face à l'océan Indien (la “Kommune” d'illuminés, l'autre passion des Allemands, le pendant logique de leur première passion folle — qui les tyrannise — pour le grand sérieux et la grande rigidité, au mieux doctorisés), visiblement n'aide pas à grand-chose.

L'objet associé à la protection ou à la lutte, voilà comment est seulement capable de le comprendre l'homme formé catastrophiquement par le monde techniciste et ses férocités. Mais l'Homme, s'il est bien évidemment situationniste — créateur de situations poétiquement favorables —, est avant tout l'Explorateur absolu : lorsque le moment est venu, il déclenche les contractions, provoque l'extraordinaire mouvement de la vie qui va l'aider à déchirer et à se débarrasser de la frêle membrane qui limitait son expansion et, dans une reptation primordiale, il va sortir des eaux pour plonger dans la vie, découvrir l'ample amour le vaste monde, se déployer (avec ses nouveaux os, souples mais solides, recouverts d'un nouveau corps amoureux) dans l'action et la contemplation béatifiques du monde.
Seuls ceux qui ont rencontré ceux que l'on nomme les peuples premiers, ou qui d'une certaine façon sont retournés à leurs formes de présence au monde, peuvent savoir que l'Homme avec l'outil s'émerveille, dans un premier temps (mais qui dure des centaines de milliers d'années), de se découvrir être un créateur de beauté.

Pour nous, donc, c'est grâce à cette double remontée (assez “sauvage” et “radicale” le plus souvent) du temps, tout d'abord — par le revécu de l'archaïque inconscient — dans l'histoire individuelle, aux sources préverbales de l'enfance qui sont un lieu de l'émerveillement quasi permanent, et puis, ensuite, aux sources de l'aube de l'humanité qui sont un lieu sans paroles, de l'émerveillement océanique, poétique, où l'homme s'abîme et se déploie dans l'émerveillement de la création de la beauté, pour nous, donc, c'est grâce à cette double remontée allant de l'exploration primale, douloureuse et merveilleuse, aux jours entiers à s'aimer et à créer, sur les plages, face à la mer d'Arabie ou à l'océan Indien, dans un décor d'aurore du monde et dans un émerveillement d'aube de l'humanité, c'est dans ce double retour aux sources que nous aurons trouvé la réponse à quelques-unes de ces énigmes dont je parlais.

Je crois donc tout à fait que l'explication de l'état actuel de l'humanité par “l'invention” de l'agriculture et de l'esclavage, la découverte du bronze, du fer, est plus fondée que celle qui envisage ce rapport premier à l'outil. (Tel que l'envisage Sloterdijk. Note de 2013)

Je sais, pour l'avoir vu, que le fait de tailler, de poncer, de raboter, de polir, peut très bien s'accompagner, dans une phase première de l'humanité, d'un sentiment océanique de la présence au monde, de l'être au monde. L'outil n'implique pas, nécessairement, l'agressivité. Il peut être le mouvement de l'extase, la fascination pour la beauté apparaissant.

C'est l'expérience de l'homme-artiste depuis la nuit des temps.

L'homme devient-il un homme par son expérience de la guerre, de l'outil guerrier ou dominateur, ou, au contraire, par son extase artistique ? Certainement des deux façons, mais, pour ma part, je suis tout à fait certain que c'est l'extase de la création, l'apparition progressive de la beauté, et l'abîmement dans l'extase de la caresse créatrice qui dominent le plus longtemps.

Pendant des centaines de milliers d'années l'homme taille, polit, forme — dans l'émerveillement du mouvement. Sous l'effet, ou non, des psychotropes (plantes, fruits, fleurs, lianes, racines, champignons etc.) qu'il ingère, aux effets plus ou moins prononcés.

L'émerveillement que procurait le fait de faire apparaître ces objets, l'émerveillement qui permettait “d'être enjoint” à les créer, à raffiner l'objet brut pour en faire un objet utile, mais surtout beau ou, encore, utile à la beauté, cette forme particulière de présence au monde et au temps qui se jouait là (comme elle se joue encore aujourd'hui dans toute création d'œuvre d'art — qu'elle soit théorique, picturale, sculpturale, littéraire etc.) se suffisaient à eux-mêmes et justifiaient ce qui ne demandait de toute façon pas à l'être.
Ces objets, tout à fait sincèrement, étaient l'expression d'une forme d'être au monde que dans le même mouvement ils confortaient.
Je crois tout à fait que les êtres humains ont longtemps vécu comme cela. Dans l'extase de la création.
Et l'outil — des tout premiers : des bâtonnets utilisés pour la capture des larves et des insectes à ceux utilisés pour la parure — leur procurait cela : l'extase de la création et la beauté.

Même si, primitivement, il a pu être utile pour couper un fruit, obtenir de la nourriture etc., l'humanité commence quand, avec l'outil, l'homme produit de la beauté. Et non des armes.

Les singes, avant lui, utilisent des objets comme armes : les bonobos jettent des pierres et des bâtons pour attaquer ou se défendre. L'objet-arme, l'objet-outil, c'est la marque de l'encore-bonobo dans l'humain, c'est le développement de cette chimpanzerie-là au détriment du reste. D'ailleurs, regarde un voyage de chef d'état aujourd'hui (toujours et nécessairement — dans le contexte métaphysique, économique et politique qui domine — à visées militaro-industrielles, donc tournant autour de l’objet-outil ou de l’objet-arme), c'est tout à fait une horde bruyante et hiérarchisée de chimpanzés batailleurs qui se déplace ; examine, par ailleurs, la “sexualité” du groupe : tu observeras que c'est la même version — extatiquement, poétiquement, pauvre — du contact “sexualisé” visant le rassurement, le marquage de la domination, la libération du stress procuré par la hiérarchie et le mouvement du groupe, qui prévaut.
Et ainsi pour le reste des sociétés que ces groupes dominent et dont ils sont l'expression.

A l'opposé, avec le peigne ou le bâtonnet qui permettent le maquillage ou la peinture pariétale, c'est l'Homme qui apparaît. En artiste-jouisseur-contemplatif. (Plus orang-outan que bonobo.)

De la même façon, l'homme a façonné le langage comme il a façonné ses bijoux : mû par l'exaltation causée par l'amour et par la beauté, mû par la volonté de donner et de transmettre cette intense sensation de l'amour et de la beauté. (Je tiens cela de façon absolument certaine de mes revécus émotionnels autonomes, de ces moments éblouissants de l'enfance encore sans paroles — et qui cherche à parler.)

L'Homme a un immense passé d'artiste immergé dans la contemplation, et c’est de cette “connaissance” que j’ai acquise de ces étranges façons (pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre...) que je crois plus fondées et ma théorie de la domestication des animaux et d'autres hommes — utilisés, par la violence exacerbée née de cette frustration, pour échapper à cette fatigue et retourner à l'extase contemplative de la création — et mon hypothèse de l'immense augmentation de l'auto-destructivité et de la destructivité — qui a donné naissance à l’ère métaphysique et religieuse du sado-masochisme — qu'entraînait (et qu'entraîne) la soumission esclavagiste chez ceux qui la supportaient (et la supporte), et aussi la tension qu'elle procurait (et procure) à ceux qui la faisaient (et la font) subir, comme étant à l'origine du tournant qu'a pris l'humanité depuis quelques millénaires et dont découlent ces fantaisies religieuses et métaphysiques.
Tournant dont j'ai dit qu'il permettra, éventuellement, de retrouver cette poésie de l'immanence, cette extase de la présence au monde, de la création et aussi de la jouissance physiologique à un degré supérieur, c'est-à-dire instruit par l'intelligence du nihilisme et de la haine que l'on voit, que l'on a vus se développer et montrer tous leurs effets sur plusieurs millénaires.

Si l'homme a été un artiste contemplatif pendant des centaines de milliers d'années, il sera au sortir de ces quelques petits millénaires de patriarcat esclavagiste-marchand, s'il s'en sort, non seulement un “artiste” contemplatif d'une forme supérieure, encore une fois instruit par la compréhension du monde offerte par le nihilisme et le débondement de la haine durant la période patriarcale-esclavagiste et marchande, mais encore, et comme jamais auparavant, un jouisseur idyllique, là aussi instruit par sa connaissance de toutes les formes possibles de la haine et de la séparation, entre les humains et entre les sexes.

Paradoxalement, nous sommes ces Européens qui, sur les traces de Trelawney, sont partis, en gentilshommes de fortune, loin de leur maison européenne, fermée sur ses habitudes, pour se retrouver — parfois au contact de peuples que l'on appelait autrefois primitifs, parfois par leur propre mouvement — et retrouver ainsi la sensation et l'intelligence de l'histoire de l'humanité.
C'est la suite de l'histoire de La Pérouse et de l'Astrolabe, mais cette fois les “savants” étaient des “poètes” et ils n'hésitaient pas dans ce domaine de l'existence et des expériences pratiques, tout comme ils n'avaient pas hésité dans celui de l'exploration de l'inconscient, à redescendre très loin (mais cette descente est aussi une ascension) vers des modes supérieurs mais oubliés ou inédits de la présence poétique au monde, à redescendre, ou plutôt, donc, à remonter l'échelle du temps, lorsqu'on le considère dans un écoulement linéaire.

Après être remontés aux sources de la sensibilité préverbale et en l'ayant réexpérimentée, nous avons aussi revécu ainsi que le faisaient nos très lointains ancêtres, et, dans les deux cas, ce que nous avons retrouvé chez le nourrisson, chez l'enfançon, comme chez l'homme premier, c'est une puissante extase d'exister, un très grand émerveillement dans la beauté du monde, au milieu de la beauté du monde, inséparés de la beauté du monde, un immense émerveillement à faire naître des merveilles où tout, pour l'enfant sans paroles comme pour l'homme premier, s'offre en merveille.
Des expériences étranges et sauvages mais nourries par celles des aventuriers des XVIIIe, XIXe et XXe siècles, corsaires, poètes, psychanalystes qui nous y avaient tout simplement menés.

Il faudrait parler, donc, de L'embellissement de l’Être, de La jouissance poétique de l’Être, de L'embellissement poétique de l’Être puisque c'est à mon avis plus évidemment par la création de la beauté et l'émerveillement devant la création de la beauté que l'homme se forme, se crée et se distingue des autres créatures : l'homme émerge dans la beauté et il est la beauté émergeante. L'homme émerge dans l'émerveillement et il est l'émerveillement qui foisonne.

Imaginer l'humain se créer contre le monde ou contre d'autres humains est absurde, également pour des raisons démographiques. Le peu de préhumains ou d'hommes préhistoriques ne permet pas d'imaginer des conflits constants et déterminant l'existence.

Et même la préparation des armes, plus tard, est elle-même massivement envahie par le sentiment de l'émergence de la beauté sous le regard et par la main de l'homme créateur.
L'homme est un artiste, un jouisseur contemplatif et “situationniste”. (Un “Lebenskünstler” pour jouer sur le sens du mot que nous aimions tant et que nous utilisions pour nous qualifier, à Berlin-Ouest.)
Il s'émerveille à la beauté expansive qu'il crée (les situations, les œuvres — chants, objets etc.) et la beauté l'émerveille à créer expansivement (les situations, les œuvres — chants, objets etc.) Ex-pensivement.

Il est la beauté apparaissant et se connaissant dans le merveilleux auto-mouvement du monde.
La phase du patriarcat esclavagiste-marchand dépassée, si elle l'est jamais, il deviendra un jouisseur situationniste conscient de son jeu et un Libertin-Idyllique.
Il est et il sera la beauté émergeant qui se connaît comme telle.






Avant-garde sensualiste 4 ; Juillet 2006/Mai 2008





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mercredi 20 novembre 2013

Le parti des voluptueux




Des Libertins contemplatifs — galants et du monde




L'extrême misère de cette époque pourrait s'illustrer dans ce simple fait que l'on peut aujourd'hui, en France, voir des maçons, directement ou indirectement, — ou même un chasseur — se présenter avec un parti pour une élection mais qu'il est à peu près inconcevable d'imaginer que se présente, avec tout le “sérieux” que nécessite cette affaire, le représentant d'un Parti des voluptueux.


Il y a un peu plus de 200 ans, dans un cercle restreint de la société européenne, et pour un cercle restreint de cette société, cela aurait pu être admis. On se souvient du mot de Baudelaire parlant de cette époque : “La Révolution a été faite par des voluptueux.”


Aujourd'hui, du haut en bas de l'échelle sociale, d'un bord extrême à l'autre bord extrême de l'échiquier politique, du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, il n'y a nulle part place, dans le monde — dans aucune classe, dans aucune caste et pour aucune “race”, les jaunes, les blancs, les rouges, les noirs, et toutes les teintes intermédiaires —, aussi sérieusement que l'état du monde l'exige, pour un tel parti.


Des parias, des esclaves, des manœuvres, des mannards, des trimards, des sans-grade, des gagne-petit aux dirigeants des transnationales, des fonds de pension, des États, des banques mondiales, en passant par ceux qui les enseignent, les soignent, les divertissent, sans oublier ceux qui luttent pour le “développement durable”, contre le réchauffement de la planète et contre la disparition de la faune et de la flore, les émissions de gaz à effet de serre, la faim, la soif, la misère, l'illettrisme, et toutes les sortes d'épidémies, ceux qui prônent la croissance ou la décroissance, la domination des riches sur les pauvres ou celle des pauvres sur les riches, la suppression des pauvres par les riches, ou la suppression des riches par les pauvres, les prix Nobel de toutes les disciplines, les savants et les lettrés de tous les pays et de tous les partis — des libertaires-pubertaires aux réactionnaires les plus racornis —, il n'y en a aucun qui pourrait entendre, sans beaucoup se moquer, qu'il existe un tel parti.

Qu'il puisse exister des partis de banquiers, de dévots, d'ayatollahs, de guerriers, de marchands d'armes, de pétrole, de pastis ou de bière, des partis d'ouvriers ou d'enseignants, ou même des partis de chasseurs et de ramasseurs de champignons, et que personne ne puisse envisager, sans rire beaucoup, l'existence d'un Parti des voluptueux, voilà qui signe l'état présent de la misère du monde. Le fait que du haut en bas de l'échelle sociale du monde, la plèbe et les philistins ils sont du même tonneau , pour parler comme Nietzsche, gouvernent.




R.C. Vaudey

(Le 29 avril 2007, suite.)






In A.S. 4 Juillet 2006/Mai 2008










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jeudi 14 novembre 2013

La théorie et l'art des libertins contemplatifs — galants : une théorie et un art d'apothéose







Qu'est-ce que le romantisme ? — En matière de valeur esthétique, voici la distinction fondamentale dont je me sers désormais ; je me demande dans chaque cas : est-ce la faim ou la surabondance qui est ici devenue créatrice ? À première vue l'on pourrait préférer une autre distinction beaucoup plus évidente : est-ce le désir de se figer, de s'éterniser, d' “être” qui a été la cause de telle ou telle œuvre ? Ou est-ce un besoin de destruction, de changement, de devenir ? Mais ces deux besoins, si l'on y réfléchit plus profondément, sont encore ambigus et peuvent s'interpréter diversement, en vertu justement de ma première position que je préfère à juste titre, il me le semble.

Le besoin de destruction, de changement, de devenir peut être l'expression d'une force exubérante et grosse d'avenir (le terme que j'emploie en ce cas, on le sait, est celui de “dionysiaque”), mais ce peut être aussi la haine chez l'homme mal venu, indigent, déshérité, qui détruit et doit détruire, parce que tout ce qui est, et l'être même, le révolte et l'irrite.

Le besoin d' “éternisation”, d'autre part, peut venir de la reconnaissance et de l'amour ; l'art qui naît de cette origine sera toujours un art d'apothéose, dithyrambique chez Rubens, contemplatif chez Hafiz, clair et bienveillant chez Goethe ; il répandra sur les choses une lumière homérique ; mais ce peut être aussi par ailleurs la volonté tyrannique de l'homme souffrant qui voudrait transformer en une loi tyrannique ce qu'il a de plus personnel, de plus unique, de plus étroit, la véritable idiosyncrasie de sa souffrance, et qui se venge en quelque sorte sur les choses en leur imposant son image, l'image de sa torture, en la leur imprimant, en la gravant sur elles au fer rouge. C'est là le pessimisme romantique sous sa forme la plus expressive, que ce soit dans la philosophie volontariste de Schopenhauer, que ce soit dans la musique de Wagner.” Nietzsche. 1885-1886 (XVI § 846). La volonté de puissance II. Page 406.

Un art d'apothéose, qui se déploie à partir de la reconnaissance et de l'amour, dithyrambique comme chez Rubens, contemplatif comme chez Hafiz, clair et bienveillant comme chez Goethe, qui répand sur les choses une lumière homérique, et qui, par-dessus tout, est tout sauf l'expression de la volonté tyrannique de la vieille part d'homme souffrant en nous qui voudrait transformer en une loi tyrannique la véritable idiosyncrasie de sa souffrance — et qui se vengerait ainsi sur les choses en leur imposant son image, l'image de sa torture, en la gravant sur elles au fer rouge —, voilà ce que nous faisons avec les diverses manifestations de l'Avant-garde sensualiste.

Plus simplement, et plus essentiellement encore, avec notre vie.



R.C. Vaudey. In A.S. 4. Juillet 2006/Mai 2008







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jeudi 7 novembre 2013

Fly me to the moon... (by The Chairman of the Board...)






Il y a un avant et un après l'Avant-garde Sensualiste. Personne n'attendait les Sensualistes.
Presque uniformément le petit monde des Arts et des Lettres roulait tranquillement son train-train en fétichisant, comme d'habitude, des noix creuses, des produits sortis du rang de la misère, la décrivant et à ce titre tout à fait adaptés pour lui plaire : regardez la littérature d'aujourd'hui où seuls quelques rares résistaient et résistent encore.

Les Sensualistes tracent un grand cercle historique : il y a un avant et un après eux. Ils ne laisseraient évidemment pas cet honneur à des barbus troglodytes préhistoriques.
Ils sont comme le coup de pistolet, dont parlait Hegel dans l'Introduction à la Phénoménologie de l'Esprit, qui, en un instant, dessine le monde nouveau. Mais tout reste à faire. Et ce dont ils parlent dans un tel moment du monde paraît à tous extravagant.

Bien qu'ils citent les uns et les autres ou les détournent ou y reviennent souvent, en fait rien ne les intéresse guère que le signe qu'eux-mêmes tracent.

Comme ils ont parlé des Courtois, on rappelle le platonisme qui les inspirait, et du coup on ramène cette vieille histoire d'androgyne qui aurait été scindé en deux, et de l'amour qui serait la réunification de cette unité perdue ! Nous ne garderons que ce qui, dans l’esprit des Courtois, nous convient et qui a pu nous inspirer ; et tant pis pour le reste ! C’est la voie du détournement : sans ambages et sans respect.

La théorie de l’amour des Libertins-Idylliques n'a rien à voir avec ces fadaises “arrière-mondistes” basées sur le mythe de l’androgyne. Ce que les Libertins-Idylliques aiment dans l’amour c’est, comme toujours, la rencontre, le miracle et la puissance, l’œuvre d’art ! Et non la pré-écriture, la pré-destination.

Les Libertins-Idylliques croient à l'amour à peu près comme Mr. Arkadin, le héros incarné par Orson Wells, croyait à l’amitié, qui avait rêvé d’un certain cimetière où toutes les pierres tombales portaient des épitaphes bizarres, 1822-1826, 1930-1934, et qui correspondaient en fait au début et à la fin d'une amitié, elle-même comprise comme la vraie vie.
Les Sensualistes ne sont pas loin de partager ce même point de vue mais à propos de l'amour, celui qui vous entraîne à défaire et à refaire le monde, tel que je le fais en ce moment, celui qui vous fait arriver des aventures; celui qui entre dans votre vie et vous prend ; celui qui entreprend.

Buvons à l’amour !

Donc les Sensualistes croient que dans l'amour, enfin dans la relation charnelle amoureuse, plutôt dans l'acmé de la relation charnelle amoureuse on jouit en comme-un et que l'on est, au moins, trois : soi-même, l'autre et le monde, et qu'un moment après — mais est-ce un moment ? — on n'est plus qu'un, mais qu'en même temps chacun est dans ce moment la vérité de lui-même et plus fort et plus puissant, plus abandonné que jamais : la force, la puissance, l'amour et la douceur, l’abandon qui s'expriment à travers vous ne sont pas vous, et pourtant c'est vous-même porté à l'acmé de vous-même ; le monde ne peut pas être aussi beau et aussi bon, et pourtant de toute éternité et pour toute l’éternité il existe pour être aussi beau et aussi bon, et là est sa vraie réalité.

Dans l'amour les Sensualistes aiment la puissance, l'unité des puissances, la comme-union des puissances : celle des amants et celle de l'univers. Et la beauté qui en résulte. Rien de moins. Sinon à quoi bon aimer ?
C'est la puissance même du monde qui s'exprime là, à travers chacun et à travers le monde. Où est l'unité perdue, où sont les retrouvailles ? Ce qui s'est fait ainsi peut à tout instant se défaire.

C'est seulement le monde comme volonté de puissance orgastique, comme volonté de puissance jouissante, extatique, qui danse là.
C’est humain. C’est la vie.

Pourriez-vous expliquer cela à n’importe quelle autre créature sur cette planète qu’elle n’y comprendrait rien. Par contre, vous, vous comprenez.

Le rire n’est pas le propre de l’Homme, c’est la jouissance — qui aime tant le rire —, la jouissance amoureuse qui l’est.

Au fond tout le monde le sait.

Mais il faudrait changer la vie et réinventer l’amour...

Les poètes ont tendance à se répéter.





R.C. Vaudey




Avant-garde sensualiste I Juillet/décembre 2003





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samedi 2 novembre 2013

Amantes ut apes vitam mellitam exigunt







Peu après midi
Dans la merveilleuse canicule
Dans le plus pur Été 
J'avance en Afghan
Rapide
Fier et léger...
Comme un éthéré...

On ne peut pas dire que je me promène
Non ! —
Mais
Leste 
Céleste
Je fais le tour de notre domaine
Dans la brûlance et les prés ensauvagés
Alors qu'explosent les gousses des genêts…
D'un merveilleux pied ailé…
Et puis
Tout régénéré
Je vous retrouve pour jouer…

Ce que
Lorsque nous n'étions pas écrasés
Bien heureusement –
Par la canicule dont je parlais —
Nous avons fait
Riant comme des enfants
Avec nos bouées...

Après les rires et les jeux
Allongé
Perdu dans le ciel
Tandis qu'au loin
Dans le soir l'orage tonne
Et fait rouler ses cailloux
Absent
Nonchalant-absolument
Je me demande où
Est passé l'Afghan
Fier et léger...
Là...
Maintenant...




Le 22 juillet 2013






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vendredi 1 novembre 2013

L'amour, l'aventure, la poésie








Si les Sensualistes parlent si bien de la barbarie du temps — barbarie qui touche évidemment à la question de l'amour —, c’est pour insister sur ce point que c'est de la critique et du dépassement de la Séparation, et particulièrement de celle qui règne entre les hommes et les femmes, que se dégagera le levier qui renversera le sens du monde, que c’est de cette poésie encore neuve, contre toute apparence, que naîtra la seule reconstruction possible du monde qui les intéresse.

Certains, qui se réfèrent à des formes anciennes de la poésie amoureuse — certaines marquées par des survivances du matriarcat, d'autres par les formes les plus délicates qu’avait pu prendre l'amour dans les civilisations patriarcales auxquelles habituellement on se réfère —, leur ont reproché, les uns, de citer les Courtois, semblant ainsi cautionner le platonisme qui les inspirait, et d’autres et parce qu’ils ont également parlé du Tantra, puisqu’ils y retrouvent un même goût mystique de l'amour ont voulu leur opposer les pratiques particulières de l'approche tantrique de la jouissance.

En ce qui concerne le Tantra, il se trouve qu'un au moins parmi les Sensualistes, sur les plages de l'Océan indien, il y a longtemps, a souvent croisé ces sādhu, eux aussi hors du monde”, adeptes du Tantra, et qu'il a assez souvent partagé avec eux et en leur compagnie leur goût mystique et immodéré pour l'ivresse haschischine rituelle (tout s’explique donc...) que leur donnait l'herbe, dorée et collante, du Kerala, fumée, shilom après shilom, sur ces mêmes plages, face à l'Océan indien.

Il sait comme beaucoup, pour l'avoir vécue, que cette ivresse haschischine produit chez l'Homme mâle — à elle seule et sans aucun apprentissage “technique” — cette jouissance multi-orgastique dont parle le Tantra, en montée par paliers successifs, par orgasmes successifs et sans éjaculation, en montée sans but — ce qui est un point en commun, et essentiel, avec le style du bel amour —, montée hallucinée où tant de choses extraordinaires se produisent, et dans laquelle peuvent aussi bien s'ouvrir tous les chakras du monde (et tout ce qu'on voudra...), et la semence s'en aller où elle veut à l'intérieur du corps pour y éblouir encore davantage ce qui est déjà tellement illuminé.

Aujourd'hui, avec les autres Sensualistes, il préfère à cette forme particulière de la jouissance, la jouissance abandonnée, tendre et lucide, inattendue, en comme-un — et hors l’ivresse qui finalement sépare — que justement les Sensualistes célèbrent.

Les Sensualistes cependant veulent bien admettre que l’on trouve peut-être en Inde des sādhu et des adeptes du Tantra qui ne fument pas ou qui ne boivent pas de bhang, mais vraisemblablement dans la même proportion que l'on trouve, par exemple en Bourgogne, des moines qui ne boivent pas de vin. Il ne leur semble pas sérieux de séparer le monde des sādhu de l’ivresse haschischine qui imprègne tellement leur univers religieux, et, aussi, avec celle de l’opium, tout l’Orient et l’Extrême-Orient. Black Bombay.

Pour ce qui est des adeptes du Tantra, et bien qu'ils puissent admettre qu'on puisse le pratiquer en étant en quelque sorte sobre”, ils pensent qu'il est aussi peu dissociable de cette ivresse haschischine rituelle que la débauche libertine l'est de l'ivresse alcoolique.

Les Sensualistes, pour connaître et l'une et l'autre, disent leur préférer la rencontre lucide et sentimentale, et abandonnée. Idyllique. 
Et les aventures de la liberté qui autorisent et renforcent cette forme exaltante, paisible et créatrice de la rencontre.

Ils n’oublient jamais ce que Nietzsche disait à propos des “régimes” et de la médecine, qui se demandait qui raconterait l’histoire des stupéfiants parmi lesquels il comptait devançant la critique du Spectacle le théâtre et la (mauvaise) musique compris comme un haschich et un bétel européens.

Il y a au moins deux sciences des substances, des molécules et des situations. L’une, dite du “divertissement”, vise à organiser, à réunir ce qui est séparé, absent, stupéfié, mort, et qui doit le rester, l’autre, dite de “l’Homme-vrai”, qui magnifie au contraire la présence, la rencontre, la critique en acte de la Séparation et donc le Je.
Dans cette optique du “penseur-médecin”, les Sensualistes sont en quelque sorte, à leur manière, des “french doctors”.

Dans cette même optique, et selon eux, les techniques taoïstes et tantriques ont l'immense avantage d'exalter la pure jouissance, la pure délectation de la jouissance des sens et de l'existence, indifféremment, de rendre à l'amour charnel cette gratuité et ce jeu avec La pure délectation du Temps, pour reprendre le titre d'une belle installation d'H. Angilbert, de l'humaniser en le divinisant, et réciproquement, de le désinstrumentaliser en quelque sorte, puisque chez le pré-humain contemporain à tendance primate-primitif accentuée, il est toujours utilisé à une fin ou une autre : la reproduction, le défoulement, le rassurement, le soulagement d'une misère quelconque, l'échange de bons ou de mauvais procédés etc.

Mais dans une optique historique, les Sensualistes reprochent à ces techniques d'appartenir à des systèmes clos, anciens et marqués par l’état précédent des relations entre les hommes et les femmes, à des visions du monde achevées, alors qu'ils croient, eux, à la multiplicité possible des peintures du monde, toutes plus inattendues, toutes plus artistement belles, harmonieusement disposées et favorables au déploiement du vivant les unes que les autres, et qu'ils voient là, dans la création de la peinture du monde, le jeu supérieur de l'Homme ; ils préfèrent la création, et le jeu avec la création, à la contemplation de ce qui serait une fois pour toutes donné.

De ces techniques taoïstes et tantriques enfin, ils connaissent les possibles dérives pour ainsi dire “fakiristes” et le risque qu'elles présentent d’être utilisées pour le contrôle extrême (le Taoïsme et sa recherche de la longévité…) alors qu'eux-mêmes célèbrent le lâcher-prise et l'abandon enamourés à la puissante vague orgastique extasiante comme étant le prochain moment de la rencontre amoureuse. Comme l’esprit du prochain mouvement de la rencontre amoureuse.

Adeptes de rien ni de personne sauf d’eux-mêmes, les Sensualistes ne veulent pas connaître toutes les belles étoffes poético-théoriques que les hommes, dans leur histoire infinie, jetteront sur le monde : ils espèrent seulement qu'elles seront tissées de la beauté de leur vie.
De sorte qu'aucune vision du monde, passée ou présente, occidentale, orientale, extrême-orientale etc. ne leur convient et ne peut leur convenir puisque dans l'esprit ils ne cherchent pas la consolation, le repos ou la réponse à des angoisses mais le jeu de leur création souveraine, l’expression de leur jouissance puissante et paisible de la vie et du monde.
Ils ne cherchent pas un vieux manteau idéologique pour se rassurer et se protéger du monde et pour se réchauffer : ils veulent éclairer le monde, ils aiment créer le monde à partir du déploiement de leur puissance ou de la sensation éthérée de la beauté du monde qu’ils ressentent ; et qu'importe dans ces conditions le plus beau des manteaux idéologiques de quelque passé et de quelque culture que ce soit si ce n'est pas le leur.
Comprenez cela.

La plupart passent leur temps dans les bottes des autres. Et comme l’instinct de troupeau sévit partout, il y a beaucoup d’adeptes, et peu de joueurs.

Pour les Sensualistes, seuls importent le mouvement de la vie, l'expansion du vivant. Ils savent que la beauté et la puissance de ces voiles chatoyants de la compréhension du monde, des voiles chatoyants des discours sur le monde, dépendront de la beauté et de la puissance de ceux qui les tisseront, de la beauté et de la puissance de leurs existences et que, dialectiquement, ils ne seront beaux et puissants que dans la mesure où ils rendront cette jouissance du monde possible.

Pour les Sensualistes, la Vérité, comme la Beauté, n’est qu’une promesse de bonheur. Rien n’est vrai que cela.

Dans le mouvement qui vient les puissances préexistantes des anciens systèmes de valeurs qui s'affrontent vont probablement se combiner d'une façon ou d'une autre. Une longue route de temps historique et de bouleversements historiques, idéologiques, pratiques, s'ouvre devant un redéploiement d'une nouvelle peinture grandiose et sensuelle de l'Homme et de l'univers.
Ceux qui s'attachent à des systèmes déjà existants ne peuvent imaginer l'infinie créativité humaine quant aux visions du monde, pas plus qu'ils ne peuvent concevoir la plasticité de l'auto-création humaine, et ils ne comprennent pas non plus que là est la beauté, la grandeur, le style, l’art véritable de l’Homme.
Et puisqu'ils ont déjà tout compris, satisfaits par quelque vieux tableau du monde qui leur convient et les rassure, rien de ce qui vient ne les intéresse vraiment.
Ils n’aiment ni créer ni peindre : ils préfèrent commenter, se spécialiser dans le commentaire : ici la fatigue et la morbidité se donnent l'apparence de la connaissance.

Créer, dans et au travers de la jouissance, de nouvelles peintures du monde, les situations et l’esprit d’un temps qui renforceront — sensiblement et supra-sensiblement — encore cette jouissance, voilà, selon les Sensualistes, l’activité supérieure de l’Homme.

Pour en revenir au tableau, donc, il faut aborder également la question des techniques ; mais il faut bien entendu insister sur le fait que la question essentielle ne porte pas sur les techniques de l'amour ni sur les euphorisants ou sur les calmants ni sur aucune autre forme — de la chimie moderne ou de l’ancienne pharmacopée — de ce qui est favorable à l’amour : à nous lire, on aura bien compris que pour nous tout ce qui est bon pour l’amour est bon, et inversement.
On aura compris aussi que sur cette question de la jouissance amoureuse nous sommes plus reichiens qu’adeptes du Tantra ou des techniques taoïstes.

La question de la fonction de l'orgasme est effectivement centrale.

La question de la terreur qu'inspire la jouissance, l'abandon orgastique véritable, est également centrale : elle est celle du vivant qui dans le mouvement de l’histoire patriarcale — donc de l’assujettissement, de l’enrégimentement et de la castration — a été d’abord contracté par la fureur du monde et s’est cuirassé, et qui, ensuite, ne peut s’abandonner à la puissance agissante, débordante du monde telle qu’elle s'exprime souverainement dans la jouissance amoureuse ; la question de l’abandon à la pulsation du vivant, du puissant sensualisme princeps, à ce niveau de beauté et d’amplitude de la jouissance aimante est effectivement centrale : elle est centrale puisque cette pulsation du vivant, cette ondulation puissante et souple, ce péristaltisme divin et originel est le cœur même du monde : cette pulsation du vivant est ce battement de chaque alvéole pulmonaire de celui ou de celle qui lit ces lignes, qui aspire l'univers qui n'est que ce même battement, partout et à l'infini… dans lequel cette pulsation, qu’il est, jamais ne se perd et toujours et partout se transforme, éternellement ; elle est dans l'expansion et la contraction, rythmée, puissante, continue de tout l'immensément ramifié réseau sanguin qui irrigue son corps ; elle est dans celle de chacune des cellules palpitantes de son corps, de ses nerfs, de son cerveau, de ses yeux, qui parcourent ces lignes ; elle est sa respiration souple, ample, puissante, aisée, énergisante, nourricière — lorsque le monde le permet ; elle est le fil d'Ariane qui permet de comprendre, de sentir, sensitivement, sensuellement, pourquoi et comment il faut recréer le monde, afin que l’Homme puisse y jouir, de ce souffle puissant et entier, nourricier et mêlé au monde, et, dans l’amour, de l’extase aimante, immense, tendre, enveloppante, abandonnée à cette même pulsation émouvante, à cet abandon puissant et aisé au rythme du monde.

La jouissance amoureuse c'est la vie qui jouit, c'est l’univers qui jouit.
Et l'on doit recréer le monde pour que les vivants puissent y jouir continûment, d’abord et au moins, de leur souffle, ensuite de toutes les merveilles de tous les arts et, enfin, dans l’embrasement charnel, de leur force et de la volupté d'exister dans toute leur splendeur.

Recréer le monde pour que les vivants puissent y respirer et y jouir ; sans entraves, amplement.

La jouissance du souffle, de la beauté et de la puissance et, d’un même mouvement, le souffle, la beauté et la puissance de la jouissance : voilà ce qui doit redessiner le monde.

La question de savoir si les jeux et les techniques amoureux sont une défense contre la peur de l'abandon physique, émotionnel, sentimental, puissant, poétique à la vague orgastique ou de véritables jeux avec la jouissance, est une question personnelle à laquelle chacun doit donner et trouver ses propres réponses. Mais cette question de l'abandon à la longue catalepsie de l'amour pour parler comme La Mettrie ou au clonus orgastique véritable — pour le dire, cliniquement, comme Wilhelm Reich — puissant, tendre, abandonné, est centrale : comme l'est celle de la rencontre entre les hommes et les femmes.

Nous avons assez dit que pour nous, tout — dans l'histoire collective des femmes et des hommes au sortir de cette préhistoire patriarcale-esclavagiste-marchande s'oppose à cette rencontre ; et pour ce qui est de l'histoire individuelle chacun peut très bien sentir ce qui également s'y oppose. Il lui suffit de repenser à son enfance et à sa vie amoureuse ensuite.

Les Sensualistes n'entendent pas déterminer si les techniques taoïstes ou tantriques sont des jeux avec la jouissance ou des défenses contre la jouissance. Chacun sait cela pour lui-même en fonction des rencontres et des moments de sa vie. En tant que tels, ces jeux et ces techniques appartiennent à une période donnée de l'Histoire, l’ère patriarcale, marquée par un certain type de relations entre les hommes et les femmes et par une certaine conscience du monde ; que le Tantra trouve ses racines dans les pratiques “religieuses” pré-aryennes liées à la civilisation dravidienne de l'Indus qui vénérait la Déesse-mère, qu’il soit une survivance de ce temps du matriarcat à l'intérieur même du patriarcat, et qu’il soit ainsi lié au culte, qui remonte aux temps les plus lointains, de la “Grande-Ancêtre” importe peu, pas plus qu’importe la vieille lutte que ces deux-là, patriarcat et matriarcat, ont toujours menée et la sourde résistance, sous telle ou telle forme, à travers l’Histoire, de l'univers matriarcal, puisque seule nous intéresse la beauté neuve de ce qui vient.

Quel que soit le sens que chacun pourra donner à ces éléments du passé, il est certain qu'une nouvelle période de l'Histoire, et donc aussi une nouvelle période de la rencontre amoureuse verra s'établir également, et pour la première fois, un rapport amoureux totalement neuf mais où tout le meilleur du monde ancien, qu’on le veuille ou non, viendra se mêler. Au moins dans un premier mouvement.

Les Sensualistes ne veulent rien sauvegarder du passé — et le voudraient-ils qu’ils ne le pourraient — mais recréer le monde, magnifiquement, dans le mouvement de sa recombinaison planétaire.
S’ils trouvent, dans l’inspiration neuve et dans la rencontre de tout ce qui est, la poésie de l’avenir, une chose paraît cependant avérée : la poésie issue du Tantra et celle issue du taoïsme chantent un monde de sensations et d’illuminations proche de celui qu’ils célèbrent.

Mais plus essentielle que la question des techniques et même que la question de l’esprit des techniques ou encore que celle des “vins herbés”, modernes ou anciens, et des jeux, sont celles du déploiement historique possible de l’individu ainsi que celles de l’aventure, de la liberté, de la confiance, de l'abandon, de la possibilité historique de l’aventure, de la liberté, de la confiance et de l'abandon, tant au niveau de l'histoire des Hommes collectivement, qu’au niveau de l'histoire individuelle. Si l'on admet que pour ce qui est du déploiement historique possible de l’individu et donc, consécutivement, pour ce qui est de la rencontre entre les hommes et les femmes, l'on n'a encore rien vu, si l'on admet ainsi que celui qui sera au-delà de l'humain tel qu'on l'entend aujourd'hui, si l’on admet, dis-je, que celles et ceux qui viendront ne seront pas nécessairement stigmatisés par ces traits caractériels, comportementaux plus ou moins névrotiques et maladifs que l'on observe et que l'on connaît aux hommes et aux femmes d'aujourd'hui et à ceux qui les ont engendrés, si l'on admet donc que l'Homme d'aujourd'hui n'est qu'un pont jeté vers l'avenir, et si l'on veut bien accepter que cet avenir ne soit pas déjà dessiné par une sorte de nouvelle malédiction métaphysique ou religieuse — la métaphysique serait-elle ici scientiste et la religion “Economie” — donc déjà façonné par la misère des caractères féminins ou masculins tels que nous les connaissons et tels qu’ils seraient condamnés à être de toute éternité, alors on se trouve déjà dans une considération juste du mouvement du monde : celle qui comprend l'Homme comme le joueur divin qui doit recréer, façonner le monde et les situations à la hauteur de son souffle divin, de sa potentielle beauté.

A travers l’Homme le souffle du monde cherche ses aises, cherche à se créer les conditions d’un apogée aisé.

Pour le reste les Libertins-Idylliques soutiennent, puisque l'Avant-garde sensualiste est aussi cela, l'organisation de nouvelles Cours d'amour où toutes et tous pourraient venir, selon leur goût, sinon débattre de ces questions de l'amour et de la jouissance, au moins y déployer les trésors poétiques qu’ils y découvrent.

Craignant cependant que la dureté du temps qui vient, tout occupé qu’il est par la destruction et la terreur de masse, liées au “combat pour la souveraineté planétaire”, livré lui-même “au nom de doctrines fondamentales philosophiques”, ne s’y prête guère, les Libertins-Idylliques se souhaitent déjà à eux-mêmes, comme ils le souhaitent aux autres que ces questions intéressent, de pouvoir, au travers de ces désastres prévisibles, jouer le jeu de la vie et de l’amour tel que les uns et les autres l'entendent, et tel qu'ils l'entendent eux-mêmes.




R.C. Vaudey. Juin 2003






In Avant-garde Sensualiste I / juillet/décembre 2003







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