vendredi 28 septembre 2012

Distinguished foreigners





Distinguished foreigner
Acrylique sur papier
22 juillet 1993











Les sensualistes qui sont sans traditions (cf. A.S. 1) puisqu'ils sont justement faits de ce bois dont sont faits les bâtons qui brisent les traditions et les idoles, et qui sont, aussi, comme aurait dit celui qui habitait la préfecture de Tchen, réellement “sans appui”, ont jugé qu'il était bon, dans ce numéro, de préciser un peu plus quel était ce point de vue, inédit, qui est le leur. Ce point de vue de l’homme intuitif.




Certains ont fait remarquer, justement, à la considération de nos œuvres et de nos écrits — et, également, parce qu’à leur origine ni les existences, ni les réflexions théoriques des sensualistes n’avaient été déterminées par des considérations littéraires ou artistiques – mais bien plutôt par des fulgurances poétiques — que ces fulgurances sensualistes marquaient le retour de l’homme intuitif sur la scène de l’histoire.
C’est bien ce retour que nous manifestons, et qui marque à nos yeux le dépassement, dans les arts comme dans les lettres, des désormais surannées bigoteries tant du nihilisme d’Etat que du retour à on ne sait trop quel autre ordre “moral” et esthétique antérieur — sur lequel même ses partisans ne parviennent à s’accorder, tant ils se haïssent les uns les autres —, ou que des différentes formes de la consolation, indigènes ou allogènes.




On le sait : “Il y a des époques où l'homme rationnel et l'homme intuitif se tiennent l'un à côté de l'autre, l'un dans la peur de l'intuition, l'autre dans le dédain de l'abstraction ; et le dernier est presque aussi irrationnel que le premier est insensible à l'art. Tous deux désirent dominer la vie : celui-ci en sachant affronter les besoins les plus importants par la prévoyance, la prudence, la régularité ; celui-là en tant que héros “trop joyeux”, en ne voyant pas ses besoins et en ne prenant comme réelle que la vie déguisée en apparence et en beauté.”
On sait également que : “Là où, peut-être comme dans la Grèce antique, l'homme intuitif dirige ses armes avec plus de force et plus victorieusement que son adversaire, une civilisation peut se former favorablement, la domination de l'art peut se fonder sur la vie. Cette dissimulation, ce reniement de l'indigence, cet éclat des intuitions métaphoriques et surtout cette immédiateté de l'illusion accompagne toutes les extériorisations d'une telle vie. Ni la maison, ni la démarche, ni le vêtement, ni la cruche d'argile ne trahissent que la nécessité les atteignît : il semble qu'en eux devaient s'exprimer un bonheur sublime, une sérénité olympienne et en quelque sorte un jeu avec le sérieux.
Tandis que l'homme conduit par les concepts et les abstractions n'en fait qu'une défense contre le malheur, sans même obtenir le bonheur à partir de ces abstractions, tandis qu'il aspire à être libéré le plus possible des souffrances, au contraire, posé au cœur d'une culture, l'homme intuitif récolte déjà à partir de ses intuitions, à côté de la défense contre le mal, un éclairement au rayonnement continuel, un épanouissement, une rédemption.”
Dans ce sens précis, on peut dire que les sensualistes — au sens vingtetunièmiste du mot — marquent, effectivement, le retour de l’homme intuitif sur la scène du monde.




Cet homme intuitif, dans cette neuve et inédite manifestation, sensualiste, libertine-idyllique, a bien entendu sa vision personnelle de la vie et de l’art — dont il n’abandonnerait pour rien au monde la définition à “l’homme conduit par les concepts et les abstractions”, qu’il se présente sous sa forme psycho-rigide, dite “réactionnaire”, ou, à l’inverse de la même pauvre médaille, furieusement livrée à la “décomposition”, dite “progressiste”; ni même à sa tranche “spiritualiste ” — tout comme il a sa vision personnelle de l’amour (qu’il réinvente) et de la conjonction charnelle des sexes, jusqu’à lui opposés; — qui s’oppose aux visions qu’en véhicule habituellement la société de l’injouissant conceptualisant.




Dans la société de l'Injouissance (comprise comme stade actuel du développement mondialisé et unifié des sociétés esclavagistes-marchandes devenues spectaculaires), dans cette société démocratique-populiste, on n’entend plus parler que des employés qui s’adressent à d’autres employés ; on connaît leur vision de la sexualité : une pulsion irrépressible, auto-érotique, où l’autre n’apparaît que comme prétexte à la consolation, au défoulement ressentimental, à l’arrivisme social ou même à la fuite mystique “dans la jouissance voluptueuse du néant”.


Pour le reste, le spectacle amuse son monde avec le kitsch des “amours” des médiatiques : vedettes de cinéma, de la chanson etc. lorsqu'il n'organise et n’exploite pas une fascination hypnotique pour les affaires d'argent et les arrangements sociaux des responsables du personnel politique, drapés avantageusement sous les atours de leur “vie de famille” nimbée par la “passion amoureuse” “idéale” ou, à l’inverse, conflictuelle.


Mais tout le monde sait bien, au fond, même encore aujourd'hui — et même si cela aurait été évidemment plus clair encore pour ceux qui lisaient il y a un peu plus de 200 ans — que tous ces gens ne sont que les servants du spectacle, chargés du divertissement, chargés des affaires d'argent, ou des affaires politiques etc., et qu'à ce titre chacun d'entre eux poursuit bien plus évidemment les buts que lui fixe son “état dans le monde”, que l'amour et la poésie et les joies d'un libertinage plus ou moins idyllique, qui demandent une sorte de désintérêt “d’aristocrates-nés” pour toutes ces choses, que seuls certains membres des sociétés anciennes ont pu connaître, et qui dans les temps présents et le passé récent n'ont pu être le fait que de ce que l'on a appelé la bohème, précisément parce que ceux qui la composaient, manifestaient, dans le meilleur des cas, un grand désintérêt pour toutes ces histoires de “vie” de famille, d’intégration sociale, d'argent, de pouvoir et, bien entendu, de “vie” professionnelle.
Cette si aimable bohème où — à l’inverse de ce que moquait la vieille blague de comptoir, sur la misère des employés et de leurs “patrons” — les femmes cherchent des lendemains riches d’aventures et les hommes des aventures riches de lendemains.




Il y a donc un amour des poètes comme il y a un amour des comédiens, des hommes politiques etc. qui est en partie déterminé par l'existence, l'emploi du temps des uns et des autres ; et cet amour de l’homme intuitif sensualiste s’oppose à celui de l’homme séparé de la puissante intuition du présent et donc dominé (jusque dans sa vie “sexuelle”) par des abstractions, qu’il se présente dans sa version “libérée” (plus ou moins trash), dite “progressiste”, dans sa version “contrainte” (plus ou moins bigote), dite “réactionnaire” ou dans sa version “consolée” (plus ou moins illuminée), dite “spiritualiste”.




L'amour des poètes donne le sens et le but du monde, et comme on pourra le comprendre en lisant la suite de ce recueil, nous “travaillons”, par nos œuvres et nos écrits, à l’apparition de ces hommes et de ces femmes refusant tout de ce monde — mécaniste et religieux — de l’injouissance, de ce monde de la sensibilité, du sentiment et de la sensation perdus, et dans lequel “tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation” ; nous “travaillons” à l’apparition d’une nouvelle jeunesse ardente et légère : sans âge. A l’apparition d’une nouvelle bohème ; d’une nouvelle noblesse.