vendredi 29 janvier 2016

Électral

















Je ne vais pas dans les bars, la nuit, ni non plus le jour, pour profiter des femmes que le désespoir ou l’angoisse ont rendues telles des proies sexuelles. Je ne suis moi-même ni un prédateur ni une proie sexuels.

À 20 ans, lorsque nous allions dans les bars avec nos amis c'était pour comploter poétiquement contre le monde. Nous étions de “jeunes gentilshommes”, ignorés de tous.
Nous lisions Guy Debord, Vaneigem et les situationnistes, et nous “préparions un bouleversement radical de la misère du spectacle en son contraire”.

Les jeunes femmes qui étaient avec nous étaient aussi de jeunes aventurières. Elles avaient rompu avec le monde et partageaient nos enthousiasmes et notre complicité. Elles ne voulaient ni battre ni être battues. Pour beaucoup, nous vivions tous ensemble. Nous cherchions l'amour, mais d'une certaine façon le désastre de l'Histoire, et parfois certains désastres de nos existences individuelles, nous rendaient assez inaptes, les uns et les autres, à la jouissance. Nous étions, déjà à l'époque, en contact avec les formes extrêmes de la négativité sexuellement exprimée, avec la pornographie scandinave que nous avions découverte, en dérivant en Europe. Qui était si extrême et si étonnamment, chez elle, acceptée. Mais rien de tout cela ne nous intéressait.

Nous cherchions la jouissance et l'intimité. Et nous étions sur ce point comme sur les autres aussi radicaux et “romantiques” que Guy Debord qui avait mis, pour Alice Becker-Ho, cette citation en tête de son film La société du spectacle : “Dans l’amour, le séparé existe encore, mais non plus comme séparé : comme uni, et le vivant rencontre le vivant.”
(Seize ans plus tard, amoureux et aimé du même marsupial, en même temps qu’eux, j’ai néanmoins compris ce qui me distinguait de ces deux situationnistes-là, dans ce domaine de la volupté.)

De 21 à 26 ans, je n'allais pas dans les bars ; je ne cherchais pas des femmes qui auraient pu être des proies sexuelles, tard dans la nuit, poussés par le désespoir, l’angoisse et l'ennui ; moi-même ou elles.

Je vivais avec deux très jeunes femmes ; nous passions notre temps dans les revécus émotionnels autonomes ; notre sexualité était celle des gens qui sont dans ce processus d'exploration de l'enfer et de la découverte du paradis.

Ceux qui sont passés par-là me comprendront. 

De 27 à 35 ans, je n'allais pas dans les bars, et je ne recherchais toujours pas des proies sexuelles. Je vivais sur des plages, entouré d'aventuriers de toutes sortes ; mais du même acabit. Ultimate beatniks et beatniks “historiques”, hippies et provos, yippies, punks égarés, contrebandiers flamboyants, agents secrets soviétiques, talibans afghans, douaniers, maquereaux, camés ; et moi-même, en représentant des factions radicales françaises, en exil.

Nous allions dans des petits bars de plage, la journée. Nous jouions tout le jour en mangeant des “prawns-curry” et en buvant des lemon-sodas “with or without sugar” ou “with or without salt”. Et, tard dans la saison, en avril et mai, pour combattre la déshydratation, “with salt and sugar”, et de l'Électral.
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Nous étions des épées.

Affûtés comme.

Un soir, j’ai bondi sur la scène du petit théâtre de plage des Hollandais pour y sauver de la mort, in extremis, d’un très élégant Gokyo, une danseuse balinaise qu’un taliban halluciné, qui s’était jeté sur elle, voulait poignarder. Et Superman (Jesse) est arrivé bien après. C’est vérifiable : c’était filmé.

Nous occupant de réification, nous jouions. Principalement.

Nous dansions la nuit sous la lune. La femme, la jeune femme qui m'accompagnait avait tout quitté du monde et emmené le peu qu'elle possédait, toute sa fortune, pour rejoindre cette vie d'aventures et de poésie.
Nous avions du mal à nous comprendre.
Elle était prussienne.
Mais ni elle ni moi n'allions dans les bars, tard dans la nuit, à la recherche de proies sexuelles, ou étant nous-mêmes des proies sexuelles.

De retour à Paris, j'ai été lié, un temps, parfois, aux jeunes représentants des classes moyennes. Ils étaient encore étudiants, et l'on ne savait s'ils basculeraient du côté de l'aventure, ou du côté de l'embrigadement.
La jeune femme qui m'accompagnait dut, petit à petit, s’engager dans une vie dominée par le travail, l'ennui et les impérieuses routines, par la faute d’une santé défaillante, et, peut-être aussi, par un certain goût de l’ordre.

Certains autres, que je connaissais, et qui avaient manifesté, eux aussi, quelque temps, le désir des aventures poétiques, furent finalement emportés dans le tourbillon du travail et de la famille tel que le connaissent les classes moyennes et ceux qui les dominent.
Mais, avant cela, lorsqu’ils semblaient, les uns et les autres, encore libres, nous n'allions pas dans les bars pour y rechercher des proies sexuelles ; nous n'étions pas nous-mêmes des proies sexuelles. Lorsque nous allions dans les bars, c’était pour y préparer de grandes fêtes pour célébrer l'amour, le merveilleux, la poésie.

Lorsque j'ai rencontré Héloïse, nous sommes repartis sur ces plages que je connaissais ; nous y avons vécu des mois. Lorsque nous allions dans les bars, c'était pour y retrouver quelques aventuriers dans notre genre.

L'endroit était depuis quelques années envahi par les tour-opérateurs, et les possédés du vieux-monde qui venaient là pour s'abrutir dans des transes de désespérés. Que j'avais vues naître pendant la saison 1983/84 ; à “Disco valley” ; à l'occasion de cette toute première rave party qui s'appelait “Bal Champêtre”.

Ensuite, lorsque nous nous sommes déplacés dans le monde, ce fut toujours hors saison. Les bars étaient vides ; nous y étions, la plupart du temps, seuls ; Héloïse et moi.
Nous y cherchions, et nous y trouvions, l'amour et la poésie.

Ici, nous ne voyons personne, nous ne sortons jamais dans les bars ; pourquoi devrions-nous y aller, comme ceux qui ont vécu et qui vivent ainsi que nous avons refusé de le faire.

Depuis toujours c'est une complicité, c'est une complicité volontaire contre le monde et sa barbarie. Le jeu, la poésie, et plus tard la jouissance que nous avions finalement découverte, nous ont toujours accompagnés.

Je ne peux pas lire les romans qui s'écrivent aujourd'hui. Ils me parlent d'une misère que j'ai toujours refusée ; que je n’ai pas voulu connaître.

Je vois parfois des gens que j'ai croisés lorsqu’ils avaient 20 ans et que tout leur semblait possible. J'apprends en les lisant qu'ils sont (riches ou pauvres) miséreux, qu'ils s'abrutissent d'alcool et de stupéfiants ; et vont la nuit dans les bars, à la recherche des femmes ou des hommes que le désespoir ou l’angoisse ont rendus tels des bêtes, volontaires pour être des proies ou des prédateurs sexuels.

Rien de tout cela ne me concerne.

Dieu merci.


(Le 7 septembre 2005.) 




Avant-garde sensualiste 3. Janvier 2005 / Juin 2006



(Première mise en ligne : 10 novembre 2012)


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lundi 25 janvier 2016

Panégyrique de la poésie et de l’amour contemplatifs — galants







ABANDONS ET ARDEURS ENCHANTERESSES


ÉLOGE DE LA JOUISSANCE DU TEMPS








Ce qui exalte le chant sensualiste c'est le plaisir des sens, et la paix féconde des amants.


C'est l'amour comblé, et non la passion de l'amour.


Car la passion signifie souffrance. La poésie doit s'inspirer de la plénitude, et non de la déchirure — de sorte que la poésie des Illuminescences est à l'opposé extrême de la poésie lyrique qui se constitue « à distance de l'émotion qui l'a fait naître et qui s'efforce de rétablir une présence dont elle sait l'impossibilité ».
Cette forme, neuve en Europe, de la poésie naît ainsi dans cet air de lendemain ouvert profusément à la sensation immédiate et  poétique du Temps et du monde.


La « muse », qui était perçue comme « un avatar de l'amoureuse absente et désirée », figure de l'inaccessible ayant les traits de l'idéal, a disparu.
La femme étant devenue poète, elle aussi, comme l'avait pressenti Rimbaud, les relations de la femme et de l'homme, que cette poésie dévoile, sont très différentes de celles qui unissaient le chevalier courtois à sa Dame — même si demeurent la confiance et le don  passionné.
L'union accomplie a fait disparaître la nécessité de la compensation du manque par l'éternisation du désir dans le poème : l'amour lance la parole dans une infinie spirale où elle semble perpétuellement posséder ce qui ne lui échappe jamais.
Ainsi le mouvement de l'écriture coïncide-t-il avec celui de la jouissance : fortuné, émerveillé, exaucé, ample, déployé.
Le « travail d'écriture » et le « travail d'amour », l'un et l'autre, font à peu près les mêmes gestes, dans la même lumière.
Ils regardent clairement du côté de la plénitude et du miracle réalisé, et ils cristallisent des images qui manifestent la présence et la rencontre.
C'est pourquoi l'on entend battre dans la  poésie sensualiste le grand cœur du Temps.


N'importe où, et à chaque instant, l'Homme est à même de paraître et d'éprouver soudain le sentiment merveilleux de sa plénitude.
Toutes choses et tous lieux sont donc susceptibles, en poésie, de dire la vie...
Faire ainsi s'ouvrir l'horizon, faire apparaître le ciel dans la pierre, donner à voir les astres proches à travers les murs, voilà ce que peut le lyrisme de la vie, et ce qui signe sa présence.


Lorsqu'elle engendre de telles formes, la vie pousse ce lyrisme sensualiste vers ses confins. Le voici donc prêt de se taire pour se recueillir en extase, stoppé dans son élan, tranquille dans une immobilité qui est dans sa nature... Mais, plus souvent, la vie se dévoile dans le langage : au travers d'un masque harmonieux, elle manifeste son très visible visage.


Ce Journal est donc, en quelque sorte, un journal de bord : on y a consigné les beautés que l'on découvre — que l'on contemple et qui vous confondent — au long de ce genre de courses et de dérives auxquelles faisait  allusion la quatrième de couverture du Manifeste sensualiste : on y voit des cartes — au trésor, bien entendu —, des villes fabuleuses, féeriques et tendres, des îles merveilleuses, lointaines, des repaires, et aussi les traces ithyvulviques et ithyphalliques de ces embarquements pour Cythère, le Pays du Grand Ciel


L'histoire et les signes des chemins parcourus y tracent, évidemment, la route à suivre.


La poésie y coule aisément, d'une nouvelle (re)source : tous les excès, les déchirements, les râles, les cris, les glapissements, les décompositions, tout le hagard et le déchiré qu'elle a expérimentés, traversés, explorés tout au  long du siècle dernier lui donnent en  effet aujourd'hui tous les droits, et d'abord celui-ci : d'aller de soi, gracieusement.


Elle dit : 



« L'ennui n'est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres, — tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l'étendue de mon innocence. »
 


 Et aussi, en détournant…


Bénis soient à jamais les amants subtils
Qui voulurent les  premiers, dans leur félicité,
S'éprenant d'un problème utopique mais fertile,
Aux choses de l'amour mêler la grâce abandonnée !


Ceux qui voudront unir dans un accord mystique
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Chaufferont toujours leurs corps athlétiques
À ce soleil rouge que l'on nomme l'amour !


Et encore…


Loin des peuples torturés, vagabondes, vivantes,
À travers ces déserts jouez comme des loups ;
Faites votre destin, âmes bien ordonnées,
Et trouvez l'infini que vous portez en vous !



Dans son style même comme dans son fond, cette forme de la poésie est un scandale et une abomination pour le goût dominant. Il y cherche en vain la mélancolie et la tristesse qui sont déjà, on le sait, le commencement du doute, qui est lui-même le commencement du désespoir ; lui-même commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. Il y cherche la pente fatale vers la méchanceté et le mal qui font que les yeux prennent la  teinte des condamnés à mort.
Il soupçonne que cette poésie ne retirera pas ce qu'elle avance et qu'elle pourrait bien — en Traité de savoir-jouir à l'usage des jeunes générations — finir par être lue par les jeunes filles de quatorze ans.
Il faudrait d'ailleurs qu'elle le fût.
Elle n'est plus la transe, hystérique, hagarde, possédée, secrètement ou non, par la terreur et la souffrance refoulées ; cet abandon qu'il y a, il est à la puissance première, pleine et aisée, emportée-rugissante, extasiée, déliée, tendre, aimante, raffinée.
On s'y enivre d'air pur et de beauté — comme à Venise —, et, dans l'amour, dans le sentiment, dans la caresse, dans la perception de la vie, on a tous les sens éveillés. On est ce que l'on appelle un éveillé.
Le sentiment de l'amour et de la vie est intense, frais ; il est dense, et la sensation ardente : c'est, toujours, le bel air de Venise, l'air du large.
On y a pris le large.
C'est l'amour, l'amitié partagés. Sur ces bases.


On voit, aussi, dans ces phrases de réveil de sommeil d'amour et dans le florilège d'illuminescences rapporté dans ce Journal — où il n'est question que de ce qui touche à la grâce, expérimentée en comme-un dans l'extase harmonique, et à la jouissance du Temps qui suit et accompagne cette forme sentimentale et accomplie de l'amour charnel (« Je ne fais pas état des moments nuls de ma vie. » écrivait André Breton) — on voit, donc, des Libertins-Idylliques peindre et puis enrouler leurs peintures pariétales (« le lobe pariétal joue un rôle important dans la sensibilité de la peau, la connaissance du corps et de l'espace, et le langage »), et les emmener avec eux à travers le monde ; sculpter des phallus et des conins merveilleux : primitifs avec élégance et avec cœur. 




R.C. Vaudey. Le 31 décembre 2009




Note : Dans le détournement d’ouvrages préexistants il a été fait usage — pour cette présentation — des œuvres de Rougemont, J.-M. Maulpoix, Rimbaud, Debord, Lautréamont, Vaneigem.



(Présentation du Journal d'un Libertin-Idyllique ; première mise en ligne : le 24 avril 2013)






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dimanche 17 janvier 2016

De la philosophie envisagée comme œuvre d'art







Distinguished foreigners






(Utopie post-économiste, post-analytique et post-idolâtres, — et probablement, aussi, post-dystopique —, basée sur l'extase harmonique des amants dans la jouissance charnelle, — extase ouvrant sur la béatitude, la jouissance du Temps…) 






Le passage au Nord-Ouest est ouvert !
La route du nord vers les richesses de l'Orient !
Ses esclaves salariés bon marché essentiellement —
Plus courte de vingt-cinq pourcents
Et sans limite de tirant d'eau
C'est ça le plus beau !

D'immenses chantiers sont engagés
On fondera des ports en eau profonde
En Arctique, des armées de main-d’œuvre seront déployées :
Il faudra des grutiers
Des ingénieurs
Des ouvriers
Plus ou moins qualifiés —
Des boulangers, des professeurs
Des amuseurs et aussi des dealers


Le boom économique, Monique !
Et adieu les brise-glace atomiques !


Engagez-vous qu'ils disaient !

Des épiciers, des fonctionnaires
Des gangsters
Des putes et des hommes des différentes fois
Les Hommes ont les fois
Parce qu'ils ont les foies
Les Hommes ont les foies
Vu ce qu'ils sont, y'a de quoi ! —

Enfin, foi ou pas
L'armée industrielle est déployée
Le territoire pour elle aménagé


« La société qui modèle tout son entourage a édifié sa technique spéciale pour travailler la base concrète de cet ensemble de tâches : son territoire même. L’urbanisme est cette prise de possession de l’environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se développant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalité de l’espace comme son propre décor. » 

Et aussi :

« La
décision autoritaire, qui aménage abstraitement le territoire en territoire de l’abstraction, est évidemment au centre de ces conditions modernes de construction. La même architecture apparaît partout où commence l’industrialisation des pays à cet égard arriérés, comme terrain adéquat au nouveau genre d’existence sociale qu’il s’agit d’y implanter »

Tu m'épates, mon vieux Guy !
C'est la guerre !
(Contre quoi, contre qui ?
C'est pas dit )


Et quelle armée n'a pas de plans préétablis pour ses camps
Ni de distribution hiérarchique des rôles que l'on doit tenir dans ses rangs !


Engagez-vous qu'ils disaient !


Les lois du Marché...
Les lois du Marché ?!
Laissez-moi rigoler !
La loi de l'injouissant !


« La production capitaliste a unifié l’espace, qui n’est plus limité par des sociétés extérieures. Cette unification est en même temps un processus extensif et intensif de banalisation. L’accumulation des marchandises produites en série pour l’espace abstrait du marché, de même qu’elle devait briser toutes les barrières régionales et légales, et toutes les restrictions corporatives du moyen âge qui maintenaient la qualité de la production artisanale, devait aussi dissoudre l’autonomie et la qualité des lieux. Cette puissance d’homogénéisation est la grosse artillerie qui a fait tomber toutes les murailles de Chine. »

Et fondre la glace des pôles…
Ce qui est moins drôle…


Qu'importe au distinguished foreigner que je suis
À l'aristocratique déserteur
Jouisseur du Temps vécu —
Le déploiement de ces armées de la peur
Et du divertissement mainstream
Il faudra des acteurs
Des écrits vains…
Il y aura des métros…
Des lecteurs — qui seront surtout des lectrices… —
Des galeristes et des artistes…

Qu'importe au
distinguished foreigner
À l'aristocratique déserteur

« L’histoire qui menace ce monde crépusculaire est aussi la force qui peut soumettre l’espace au temps vécu. »

En voiture Marilyn !
C'est toi qui conduis!
C'est moi qui souligne !
(C'est pas Guy, bien entendu...)


 La révolution sensualiste est cette critique de la géographie humaine à travers laquelle les individus (qui survivront à cette guerre — et les communautés dégagées qu'ils formeront) auront à construire les sites et les événements correspondant à l’appropriation, non plus de leur travail, mais de leur histoire totale. Dans cet espace mouvant du jeu, et des variations librement choisies des règles du jeu, l’autonomie du lieu peut se retrouver, sans réintroduire un attachement exclusif au sol, et par là ramener la réalité du voyage, et de la vie comprise comme un voyage ayant en lui-même tout son sens.

 La plus grande idée révolutionnaire à propos de l’urbanisme n’est pas elle-même urbanistique, technologique ou esthétique. C’est la décision de faire reconstruire intégralement le territoire selon les besoins du pouvoir des Conseils de ladies et de gentlemen contemplativ(f)(e)s galant(e)s, par des machines, robotiques, elles aussi idylliques, sur les cadavres et les ruines qu'auront laissés le prolétariat — en Occident, gavé, punkisé, hipstérisé, boboïsé, c'est-à-dire hystérisé, et partout ailleurs, affamé et fanatisé religieusement ou autrement — et ses contremaîtres, usuriers entechnicisés et embigotés, prolétariat et contremaîtres tous autant qu'ils sont belle bande d'injouissants, qui bêlant, qui frimant, qui psalmodiant, tous puante vermine qui couine — et court à la ruine.

 Et le pouvoir de ces Conseils de maîtres sans esclaves, qui ne peut être effectif qu’en transformant la totalité des conditions existantes, ne pourra s’assigner une moindre tâche s’il veut se reconnaître lui-même dans son monde.




J'ai dit !



Post-scriptum


En 1967, Debord écrivait au responsable d'I.C.O., Henri Simon : « Dans le développement maximum du mouvement possible, pour notre part nous croyons que la majorité des ouvriers doivent devenir des théoriciens. Sur ce point, nous ne sommes pas aussi « modernes » que les provos : nous sommes aussi naïfs que d'autres ont pu l'être il y a cent vingt ans. Vous me direz que c'est difficile. Nous répondrons que, le problème dût-il rester posé pendant trois autres siècles, il n'y a absolument pas d'autres voies pour sortir de notre triste période préhistorique. »
 

En 2016, je vous déclare donc ceci : « Dans le développement maximum du mouvement possible, pour notre part nous croyons que la majorité des salariés et des autres doivent devenir des Libertins-Idylliques. Sur ce point, nous ne sommes pas aussi « modernes » que certains : nous sommes aussi naïfs que d'autres ont pu l'être il y a cent soixante-dix ans. Vous me direz que c'est difficile. Nous répondrons que, le problème dût-il rester posé pendant trois autres millénaires, il n'y a absolument pas d'autres voies pour sortir de notre triste période préhistorique-historique. ».




Exemple concret de « conseil » de jouisseurs contemplatifs — galants
(Première mise en ligne, le 11 avril 2012) http://les-passions-affirmatives.blogspot.fr/2012/04/r-c-vaudey-ou-lantesade.html




Alors que le soleil se couchait et qu'ils étaient tous sur la plage de B… près de C…, sur les rivages de l'océan Indien, l'assistant de Lin-tsi demanda à R.C. Vaudey quelle importance il attribuait, dans le fameux Tableau du monde qu'il peignait, à la sensualité. 

Vaudey répondit : « La sensualité est la possibilité permanente d’arracher le monde à la captivité de son insignifiance et, dans l'époque présente, de s'extraire de la civilisation moderne : cette invention d’ingénieur blanc pour roi nègre. »

Lin-tsi dit :
C'est comme le vieil air : "Au bord de la rivière recommençaient le soir ; et les caresses ; et l'importance d'un monde sans importance." ; même si on ne les a pas écrits, cette phrase et ces aphorismes le mériteraient ! 
Et il éclata de rire.

Ou bien, dit Ikkyu, comme ce constat, non de Debord, comme cette phrase que vous venez de citer, mais toujours de Nicolás Gómez Dávila :
« Un corps nu résout tous les problèmes de l’univers ».

Ou encore comme cela, que l’on trouve dans le Kuttini Mahatmyam, dit Héloïse :
« Quelles que soient les pensées qui nous occupent, elles s'évanouissent lorsque vient le moment de l'étreinte.
Quand l'homme et la femme s'unissent et ne font plus qu'un, il n'y a rien sur cette planète qui saurait dépasser la joie de ce moment. »

Shinme, la belle fiancée de Ikkyu, dit à son tour : « Elle s'agrippe au profond ciel nocturne de ton corps, ses rauques soupirs d'amour exhalent un secret parfum qui se répand furtivement dans le monde entier : que sont donc les étoiles resplendissantes qui remplissent cet univers dansant, sinon les perles de sueur dispersées par leur violente bataille d'amour »

La belle Lise, qui accompagnait toujours Lin-Tsi, déclama élégamment : « La Fleur de Lotus, l'organe sexuel de la partenaire, est un océan de béatitude.
Cette fleur de Lotus est également un endroit transparent, où la pensée de l'illumination peut s'élever.
Lorsqu'elle est unie au Sceptre, l'organe mâle, le mélange de leurs fluides se compare à l'élixir produit par la combinaison de la myrrhe et de la muscade.
De leur union émerge une pure connaissance qui explique la nature de toutes choses. »

Et tous riaient et applaudissaient, et l’assistant avec, caressant lui aussi sa belle.

Au regard de cela, qu'est-ce que le reste ? Toutes les théories sur l'Être ou sur le Néant, sans parler de la suite ? … : Macache woualou ! dit Lin-Tsi, avec sa façon directe.
Nada ! Rien !, répétaient les autres en chœur.
Du bruit avec la bouche ! disait l'un.
Des millions de volumes de papier noirci pour rien, même pas bon comme torche-cul ! disait l'autre.

Et l'un contrefaisait les théoriciens « libertaires-solaires » nietzschéens-de-gôche, l'autre les « sombres-nihilistes » schopenhaueriens-de-tous-azimuts ; on mimait les pro-situs ombrageux, qui s'entredéchiraient ; les pompeux heideggériens faisaient se gondoler l'assemblée, qui demandait déjà grâce lorsque quelqu'un imita les pratiquants du zen puis les raffolants du taoïsme et d'autres « exoticités » ; les lourds kantiens parurent à tous irrésistibles, et lorsque l'on singea d'improbables sensualistes, les rires étaient à leur apogée.

Le jour, il y avait eu le ciel, le soleil et la mer. 
La nuit, de peine lune, était tombée d'un coup, chaude et étoilée. Les vagues, irréellement, brillaient des reflets roses phosphorescents que leur donne, à cette période de l'année, une espèce particulière de micro-plancton que l'on trouve sur ces côtes.
Comme le feu faiblissait, les couples se levèrent et se quittèrent en riant, enlacés, pressés de se retrouver dans l'intimité.

Tous passèrent devant deux pêcheurs qui se préparaient à partir en mer, dans leur pirogue à balancier ; et qui les saluèrent.

L'un des pêcheurs demanda à l'autre : « Que reste-t-il de tout ça, pour ceux et celles que Vaudey a appelé les injouissants contemporains ? »

Rien ! répondit l'autre, qui ajouta :

Pour paraphraser Guy-Ernest Debord, je dirai qu'au réalisme et aux accomplissements du système qui emploie ces fameux injouissants contemporains — système qu'ils plébiscitent, et qu'ils ont façonné, par leur misérable réalité — on peut déjà connaître les capacités personnelles des exécutants qu'il a formés. Et en effet ceux-ci se trompent sur tout, et ne peuvent que déraisonner sur des mensonges : ce sont des salariés pauvres qui se croient des propriétaires, des ignorants mystifiés qui se croient instruits, et des morts qui croient voter.

Séparés entre eux par la perte générale de tout langage adéquat aux faits, perte qui leur interdit le moindre dialogue ; séparés par leur incessante concurrence, toujours pressés par le fouet dans la consommation ostentatoire du néant, et donc séparés par l'envie la moins fondée et la moins capable de trouver quelque satisfaction, ils sont même séparés de leurs propres enfants, naguère encore la seule propriété de ceux qui n'ont rien.
Ces enfants, ils les ont abandonnés, comme ils se sont abandonnés eux-mêmes, à des machines et aux plus archaïques des robots — dont ils ne sont que les servants — qui leur ont déversé, depuis leur plus jeune âge, et de façon toujours plus violente et réaliste, les images du meurtre, du viol et de la destruction.

Ce sont tous des sadiens — qui se revendiquent comme tels, ou qui s'ignorent — plus ou moins pleurnichards, plus ou moins enragés, qui passent leur temps, d'une façon ou d'une autre, à penser à la mort mais sans en avoir jamais connu le goût. Ils s'en pourlèchent macabrement les neurones sans savoir qu'elle pourrait les saisir dans l'instant même.

Ce sont des brêles, tous et toutes plus tordu(e)s, vicieu(ses)x et mauvais(es) les uns et les unes que les autres, qui ne connaissent et n'aiment que la violence et la mort ; et ça tombe bien parce que l'époque va les servir, comme elle en a déjà servi d'autres auparavant. »

Y a quand même une logique… conclut l'autre, et il se leva pour se diriger vers leur embarcation.

Et ils partirent en mer, pêcher.


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