Je
ne vais pas dans les bars, la nuit, ni non plus le jour, pour
profiter des femmes que le désespoir ou l’angoisse ont rendues
telles des proies sexuelles. Je ne suis moi-même ni un prédateur ni
une proie sexuels.
À
20 ans, lorsque nous allions dans les bars avec nos amis c'était
pour comploter poétiquement contre le monde. Nous étions de “jeunes
gentilshommes”, ignorés de tous.
Nous
lisions Guy Debord, Vaneigem et les situationnistes, et nous
“préparions un bouleversement radical de la misère du spectacle
en son contraire”.
Les
jeunes femmes qui étaient avec nous étaient aussi de jeunes
aventurières. Elles avaient rompu avec le monde et partageaient nos
enthousiasmes et notre complicité. Elles ne voulaient ni battre ni
être battues. Pour beaucoup, nous vivions tous ensemble. Nous
cherchions l'amour, mais d'une certaine façon le désastre de
l'Histoire, et parfois certains désastres de nos existences
individuelles, nous rendaient assez inaptes, les uns et les autres, à
la jouissance. Nous étions, déjà à l'époque, en contact avec les
formes extrêmes de la négativité sexuellement exprimée, avec la
pornographie scandinave que nous avions découverte, en dérivant en
Europe. Qui était si extrême et si étonnamment, chez elle,
acceptée. Mais rien de tout cela ne nous intéressait.
Nous
cherchions la jouissance et l'intimité. Et nous étions sur
ce point comme sur les autres aussi radicaux et “romantiques” que
Guy Debord qui avait mis, pour Alice Becker-Ho, cette citation en
tête de son film La société du spectacle : “Dans
l’amour, le séparé existe encore, mais non plus comme séparé :
comme uni, et le vivant rencontre le vivant.”
(Seize
ans plus tard, amoureux et aimé du même marsupial, en même temps
qu’eux, j’ai néanmoins compris ce qui me distinguait de ces deux situationnistes-là, dans ce domaine de la volupté.)
De
21 à 26 ans, je n'allais pas dans les bars ; je ne cherchais pas des
femmes qui auraient pu être des proies sexuelles, tard dans la nuit,
poussés par le désespoir, l’angoisse et l'ennui ; moi-même ou
elles.
Je
vivais avec deux très jeunes femmes ; nous passions notre temps dans
les revécus émotionnels autonomes ; notre sexualité était celle
des gens qui sont dans ce processus d'exploration de l'enfer et de la
découverte du paradis.
Ceux
qui sont passés par-là me comprendront.
De
27 à 35 ans, je n'allais pas dans les bars, et je ne recherchais
toujours pas des proies sexuelles. Je vivais sur des plages, entouré
d'aventuriers de toutes sortes ; mais du même acabit. Ultimate
beatniks et beatniks “historiques”, hippies et provos,
yippies, punks égarés, contrebandiers flamboyants, agents secrets
soviétiques, talibans afghans, douaniers, maquereaux, camés ; et
moi-même, en représentant des factions radicales françaises, en
exil.
Nous
allions dans des petits bars de plage, la journée. Nous jouions
tout le jour en mangeant des “prawns-curry” et en buvant des
lemon-sodas “with or without sugar” ou “with or without salt”.
Et, tard dans la saison, en avril et mai, pour combattre la
déshydratation, “with salt and sugar”, et de l'Électral.
.
.
Nous
étions des épées.
Affûtés comme.
Un
soir, j’ai bondi sur la scène du petit théâtre de plage des
Hollandais pour y sauver de la mort, in extremis, d’un très
élégant Gokyo, une danseuse balinaise qu’un taliban
halluciné, qui s’était jeté sur elle, voulait poignarder. Et
Superman (Jesse) est arrivé bien après. C’est vérifiable :
c’était filmé.
Nous
occupant de réification, nous jouions. Principalement.
Nous
dansions la nuit sous la lune. La femme, la jeune femme qui
m'accompagnait avait tout quitté du monde et emmené le peu qu'elle
possédait, toute sa fortune, pour rejoindre cette vie d'aventures et
de poésie.
Nous
avions du mal à nous comprendre.
Elle
était prussienne.
Mais
ni elle ni moi n'allions dans les bars, tard dans la nuit, à la
recherche de proies sexuelles, ou étant nous-mêmes des proies
sexuelles.
De
retour à Paris, j'ai été lié, un temps, parfois, aux jeunes
représentants des classes moyennes. Ils étaient encore étudiants,
et l'on ne savait s'ils basculeraient du côté de l'aventure, ou du
côté de l'embrigadement.
La
jeune femme qui m'accompagnait dut, petit à petit, s’engager dans
une vie dominée par le travail, l'ennui et les impérieuses
routines, par la faute d’une santé défaillante, et, peut-être
aussi, par un certain goût de l’ordre.
Certains
autres, que je connaissais, et qui avaient manifesté, eux aussi,
quelque temps, le désir des aventures poétiques, furent finalement
emportés dans le tourbillon du travail et de la famille tel que le
connaissent les classes moyennes et ceux qui les dominent.
Mais,
avant cela, lorsqu’ils semblaient, les uns et les autres, encore
libres, nous n'allions pas dans les bars pour y rechercher des proies
sexuelles ; nous n'étions pas nous-mêmes des proies sexuelles.
Lorsque nous allions dans les bars, c’était pour y préparer de
grandes fêtes pour célébrer l'amour, le merveilleux, la poésie.
Lorsque
j'ai rencontré Héloïse, nous sommes repartis sur ces plages que je
connaissais ; nous y avons vécu des mois. Lorsque nous allions dans
les bars, c'était pour y retrouver quelques aventuriers dans notre
genre.
L'endroit
était depuis quelques années envahi par les tour-opérateurs, et
les possédés du vieux-monde qui venaient là pour s'abrutir dans
des transes de désespérés. Que j'avais vues naître pendant la
saison 1983/84 ; à “Disco valley” ; à l'occasion de cette toute première rave party
qui s'appelait “Bal Champêtre”.
Ensuite,
lorsque nous nous sommes déplacés dans le monde, ce fut toujours
hors saison. Les bars étaient vides ; nous y étions, la plupart du
temps, seuls ; Héloïse et moi.
Nous
y cherchions, et nous y trouvions, l'amour et la poésie.
Ici,
nous ne voyons personne, nous ne sortons jamais dans les bars ;
pourquoi devrions-nous y aller, comme ceux qui ont vécu et qui
vivent ainsi que nous avons refusé de le faire.
Depuis
toujours c'est une complicité, c'est une complicité volontaire
contre le monde et sa barbarie. Le jeu, la poésie, et plus tard la
jouissance que nous avions finalement découverte, nous ont toujours
accompagnés.
Je
ne peux pas lire les romans qui s'écrivent aujourd'hui. Ils me
parlent d'une misère que j'ai toujours refusée ; que je n’ai pas
voulu connaître.
Je
vois parfois des gens que j'ai croisés lorsqu’ils avaient 20 ans
et que tout leur semblait possible. J'apprends en les lisant qu'ils
sont (riches ou pauvres) miséreux, qu'ils s'abrutissent
d'alcool et de stupéfiants ; et vont la nuit dans les bars, à la
recherche des femmes ou des hommes que le désespoir ou l’angoisse
ont rendus tels des bêtes, volontaires pour être des proies ou des
prédateurs sexuels.
Rien
de tout cela ne me concerne.
Dieu merci.
(Le
7 septembre 2005.)
Avant-garde
sensualiste 3. Janvier 2005 / Juin 2006
(Première mise en ligne : 10 novembre 2012)
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