dimanche 9 décembre 2018

Des illuminations aux illuminescences










Historique de l’expédition :
 (La carte du tendre)






Nous sommes partis de là...




Sensation


Dans les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.


Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.




Mars 1870.










Des fleuves de sensations...
(Aurore...)


Je suis revenu mais je n'oublierai pas
Des piliers plus que d'or
Juste devant moi
Un village de conte
Des voiles d'ouate
Qui s'en arrachent
De grands oiseaux sur des pierres
Lisses et miroirs à la fois
Tous ensemble qui s'envolent
Et se détachent sur un incendie de ciel,
Une forêt, noire,
D'un autre âge qui veille


4 h et demie je ne suis plus là


La Lorelei juste devant moi
Ne saura pas
Jamais
Et les reflets hallucinogènes du monde dans son dos
Dans ses mille cheveux
Et le poids de son corps sur moi


Des fleuves de sensations
Nouvelles
De la mer
Se déversent
En moi.


Juste retour.






(Binz. Plage de la “Freikörperkultur”;
à l’aurore
... )






Des illuminations aux illuminescences.


Nous sommes donc partis de là... avec cette capacité intacte à l’illumination qu’ont parfois encore les adolescents (à quinze ans et demi...) que n’ont abîmés ni l’alcool, ni les drogues, ni les orgies ordurières, ni les “romances” kitschs et délétères ; et que les routines obsédantes du monde n’ont pas encore saisis. Ni les identifications sociales.


Nous sommes partis de là... et, pour au moins l’un d’entre nous, exactement au même âge que celui qui avait écrit ces vers – presque jour pour jour.
Ni plus ni moins.


Nous sommes partis de là... du mirifique éveil au monde où l’on ne parle pas, où l’on ne pense rien mais dans lequel l’amour infini vous monte dans l’âme ; et, grâce à Rimbaud, en toute connaissance de cause – privilège des poètes français...


Cet éveil miraculeux au monde nous lui avons été, nous lui sommes, toujours, fidèles ; il ne nous a jamais abandonnés ; nous ne l’avons jamais perdu.


C’est la base de notre aventure ; et si l’on ne comprend pas cela, on ne comprendra rien à ce que déploient les sensualistes – aujourd’hui. Ni à leur désaveu des sociétés, de leurs “penseurs” et de leurs “histoires”.


Dès ce départ, nous voulions, nous aussi, aller bien loin, “comme un bohémien” – ce qu’il nous a fallu imposer au monde qui avait d’autres projets pour nous, et qui ne l’entend jamais de cette oreille (mais a-t-il seulement des oreilles ce pauvre monde ? Est-il seulement ?)


Toutefois, ce que nous voulions, par-dessus tout, vraiment connaître, c’étaient cette union et cette jouissance amoureuses de l’homme et de la femme, que Rimbaud dans ce poème présentait intuitivement, mais avec raison, comme le lieu et la formule suprêmes où se révèle l’amour infini qui vous monte dans l’âme, lorsque l’on ne pense plus rien et que l’on va, dans ce monde, libre et sans buts ; le lieu et la formule étalons, à l’aune desquels se jugent toutes les autres illuminations poétiques (“heureux comme avec une femme”).


Il s'agissait de trouver cette jouissance avec l'autre sexe ; pour nous, la femme.


Il s'agissait donc de trouver ce qui est par-delà l’éveil, au-delà des mots ; par-delà l'éveil à la beauté sans âge du monde qu’offre la nature – qui nous possédait déjà, par éclairs ; par-delà ce qu’avait noté, par exemple, le haïku. Dont l’auteur d’une “anthologie-promenade”, en français, signalait, bien avant nous, la pauvreté amoureuse-voluptueuse.
La rencontre, l'appariement des sexes opposés, et la divine ardeur des sens, loin, bien loin, comme des bohémiens, par la Nature, voilà ce qui fut, dès l’origine, notre Graal. Au-delà  du satori “naturaliste...”


Mais ce qui fait des sensualistes – et pour parler comme Lin-tsi – des “pionniers d’avant-garde” contre, d’une part, la folie rageuse du caprice névrotique souffreteux de l’injouissant contemporain, pervers polymorphe qui s’emporte dans la pensée techniciste et que la pensée techniciste emporte avec elle encore davantage, et, d’autre part, contre les réactions passéistes “spiritualistes”, y compris celle que peut représenter la fuite dans “l'éveil”, plus ou moins schizoïde, à la nature, c’est ce que nous avions appris également de Rimbaud qui écrivait encore :


La Poésie ne rythmera plus l’action ; elle sera en avant.
Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, – jusqu’ici abominable, – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi !”


Le mouvement, l’expansion, la création, le jeu, la rencontre et la reconnaissance des êtres avec, par-dessus tout, l'amour, l’amour charnel, comme forme supérieure d’accession à l'ouverture du Temps poétique et à la contemplation, voilà ce que nous recherchions. Ce que nous avons trouvé. Ce que nous offrons au monde.


Mais, à bien considérer les choses et le mouvement du monde, on s'aperçoit sans trop de peine que c'est aussi ce que recherche l'époque tout entière, ce qui est au programme “musical” de cette saison-ci, en quelque sorte : “percer à jour le drame de la conscience humaine afin d'apprendre à reconnaître pour les détruire tous ses ennemis intérieurs” pour pouvoir trouver, enfin, par-delà l'ancestrale Séparation et l'ancestrale guerre des sexes, la jouissance du Temps et de la vie ; ce qui correspond, dans le même mouvement, à trouver la clef des champs et des chants possibles d'un déploiement poétique.
La lumière.
L'aurore pour de nouveaux siècles de Lumières.
À venir.


De toute façon, c’est à la pensée occidentale, celle qui a produit le XVIIIe siècle français, que revenait le privilège de poser et de résoudre la question du rapport voluptueux et égalitaire entre les hommes et les femmes, et du  dépassement de l’éternelle guerre des sexes ; de liquider cette question du dépassement, d’une part, du néo-matriarcat — qui progresse régulièrement depuis quelques décennies et tente de nous préparer le même monde absurde et “désenchanté” mais “fonctionnel” et régenté cette fois – “en douceur” ou “en violence” bien castratrices – par des pondeuses, le plus souvent anciennes agitées de la misère sado-masochistement sexualisée... — dominé par cette vieille folie des femmes du patriarcat — résultat de leur assujettissement à la folie des hommes ; et donc de leur castration à la volupté et de leur injouissance consécutives — faite de manipulation narcissique de l’enfance, de régression dans l’analité sadique, de masochisme pleurard et vengeur, d’hystérie spirite, et, d’autre part, du patriarcat — résultat de la folie des fils, des frères et des maris des premières – rendus fous par, entre autres choses, la folie de leurs femmes, de leurs sœurs et de leurs mères – et faite de manipulation narcissique de l’enfance et du reste, de régression dans l’analité sadique, de masochisme théâtral et vengeur, et donc de leur castration à la volupté et de leur injouissance consécutives —, patriarcat qui, lui, a bientôt fini de transformer cette planète en un charnier et une poubelle invivables : la fameuse “poubelle de l’Histoire”...


Supériorité française selon Céline : “... le marivaudage, croyez-moi, est notre bien ultime aimable clef !... Amérique, Asie, Centre-Europe ont jamais eu leurs Marivaux... regardez ce qu'ils pèsent, éléphantins ! balourds maniéreux !....” (D’un château l’autre).




Avant-garde Sensualiste 3. (Janvier 2005-Juin 2006)




(Première mise en ligne : 19 janvier 2012)



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vendredi 16 novembre 2018

Mâtins de Naples





Chère amie,






Lire ici



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Ce que je veux dire c’est que certains  ne sentant pas la terrible haine sous-jacente qui de tous côtés anime les protagonistes n’ayant pas directement ou indirectement mais par famille interposée eu l’occasion de vivre les ravages auxquels conduisent ces exécrations — s’en trouveront soulagés, tant on sent qu’ils pensent au fond d’eux-mêmes que l’on force la farce. 

Les autres savent qu’il faut être le maître de l’imposture, — aussi grossière soit-elle.

Enfin, l’injouissance cette impuissance, cette défaillance profonde des facultés poétiques, mystiques, sentimentales et amoureuses mène le monde, et ce ne sont pas ces luttes qui m’effraient mais cette misère contemplative des Hommes.

 




Seule l’extase harmonique

Elle seule m’importe

La misère de la sexualité pré-génitale me sidère
Me consterne

Je tiens invariablement que si un Homme est un contemplatif — galant
Il en sait toujours assez long
Et que s'il ne l'est pas, il peut bien savoir tout ce qu'il veut
Cela ne peut que lui nuire

Autant dire que je vis comme dans un monde de zombies


La seule vraie noblesse est celle de la contemplation galante :
Il ne sert à rien de le dire
Il faut la vivre
Et prier le ciel de la connaître toujours
Puisqu’elle n’est elle-même qu’un heureux concours de circonstances

Peindre
Photographier
Filmer
Peut-être

La théorie me semble assez vaine

La poésie devrait rester secrète



À vous,



R. C.



Le 12 novembre 2018





vendredi 9 novembre 2018

Deuxième Bureau des recherches sur l'amour et le merveilleux






Il existe un deuxième Bureau des recherches sur l'amour et le merveilleux (clic).
Merci d’en prendre note.


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Perdre terre — dans le ciel — avec les dames...








Poésies III




Les idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l'idée juste. 








« La fidélité affermit les grandes passions », a écrit, justement, Porter.


 *


La plus fausse de toutes les philosophies est celle qui, sous prétexte d’affranchir les hommes des dangers de l’amour, leur conseille la légèreté, le cynisme et l’oubli de leur cœur.


*


Monsieur V. faisait remarquer à madame de F. que l’on connaissait déjà du temps de Chamfort le rapport qui existe entre l’abandon à la jouissance amoureuse, le divin sentiment océanique et le sentiment amoureux puisqu’il a rapporté ce qui suit — dans ses Caractères et anecdotes :


« Une femme disait à M.... qu’elle le soupçonnait de n’avoir jamais perdu terre avec les femmes : "Jamais, lui dit-il, si ce n’est dans le ciel". En effet, son amour s’accroissait toujours par la jouissance, après avoir commencé assez tranquillement.


Quel homme, aujourd’hui, oserait évoquer le ciel à propos de ses jouissances ! disait monsieur V., en conclusion.


La ruine d’un monde encore contemplatif et pastoral, son remplacement par la guerre permanente menée par les moyens de la Banque, de la Technique, de l’Industrie et du Commerce — telle qu’elle s’est, et qu’elle a été, embrasée au 19e siècle —, deux conflits militaires mondiaux — au XXe siècle — sont passés par là ! » lui répondait-elle.






Le 30 août 2012



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jeudi 1 novembre 2018

La jouissance du Temps









Humeur


Il n’y a, selon la théorie sensualiste, qu’une vraie jouissance : celle du Temps, ou quand l’homme n’est riche que de l’extase amoureuse. Celle qui rejette la passion hystérique pour poétiser « l’union accomplie ». Celle qui « a fait disparaître la nécessité de la compensation du manque par l’éternisation du désir dans le poème : l’amour lance la parole dans une infinie spirale où elle semble perpétuellement posséder ce qui ne lui échappe jamais ». Ainsi se lit la poésie du Journal d’un Libertin-Idyllique, rédigé entre 2006 et 2009 par R.C. Vaudey. Ainsi s’interpose, avant la curée de la rentrée littéraire et contre la poésie excitée du manque, cet étrange calme avec retour à la ligne rythmé, cette évocation de Venise où l’amour se goûte sur le quai et dans le palais caché, où l’étreinte est ondulée, ductile et profonde, pas mise en scène. L’extase derrière le verrou.
C’est donc un plaisir discret, ondulé, ductile et profond que cette poésie.


[… ]


Ces deux poétiques n’ont en fait rien à voir entre elles. Toujours est-il qu’elles savent mettre leur lecteur d’humeur apaisée. Ce qui est sans doute la quête du plaisir. À défaut de l’obligatoire bonheur dont les pédagogues du bien nous rebattent les oreilles. Lisez, dans le silence habité


Jacques Sterchi

La Liberté (Fribourg)
Le 27 août 2011




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dimanche 21 octobre 2018

Shanghai






Chère amie,


Notre exploration des confins de ces terres tout à fait ignorées de l'amour et de la contemplation réunis suit des voies différentes de ce dont vous me parlez : la griserie, l'action, les entreprises hardies, l'ivresse qui les accompagne, ont, elles aussi, leurs charmes, qui ne sont pas du tout ceux du retrait du siècle, du silence, du tsunami orgastique et de l'intense état contemplatif qui le suit : l'importance qu'a pris cette intensité poétique et vraiment mystique au sens d'identité fusionnelle et muette avec le monde dans notre vie, d'abord, et dans mes écrits qui semblent tant vous plaire —, ensuite, ne doit pas vous gâcher les plaisirs des belles entreprises et des amitiés plus ou moins amoureuses qui les accompagnent : autant il est bon de connaître l'existence des états que l'art d'aimer dont nous parlons peut amener à connaître, autant il serait mauvais de vouloir s'y conformer : ce qui serait sans doute la meilleure façon de les ignorer à jamais : gardez-les à l'esprit, et si la chance des rencontres et des situations heureuses s'y prête, ils apparaîtront pour ainsi dire d'eux-mêmes dans votre vie.



J'avoue que mon style parfois tranchant peut prêter à confusion, mais j'écris pour moi, et, n'ayant que peu de vrais lecteurs (je compte pour rien les statistiques de fréquentation probablement alimentées par les robots des moteurs de recherches), je n'en changerai vraisemblablement pas ; écrivant au gré de mes humeurs, voulant rester le plus souvent « le simple secrétaire de mes sensations », pour le dire comme Cioran (Cioran dont je ferais bien mienne cette autre affirmation : « Tout chez moi commence par les entrailles et finit par la formule »), ce sera donc à vous de corriger l’imprécateur que vous me pensez être, mais le suis-je vraiment ?

Ni prosélyte ni inquisiteur, moraliste, dans le sens où j’étudie les mœurs de mon temps, je ne suis pas non plus moralisateur car je comprends que ce temps ne peut être différent même si cela peut me mettre de mauvaise humeur mais la mauvaise humeur n’a de charme que chez les jeunes gens —, et je repense souvent à ce qu’écrivait Freud, dans Malaise dans la civilisation, se demandant : « Quant à l'application thérapeutique de nos connaissances... à quoi servirait donc l'analyse la plus pénétrante de la névrose sociale, puisque personne n'aurait l'autorité nécessaire pour imposer à la collectivité la thérapeutique voulue ? En dépit de toutes ces difficultés, on peut s'attendre à ce qu'un jour quelqu'un s'enhardisse à entreprendre dans ce sens la pathologie des sociétés civilisées », et j’ai la sensation d’être celui qui s’est enhardi à entreprendre cette pathologie des « sociétés civilisées » ; d’avoir découvert ce « premier principe », ce principe de jouissance, que j’ai nommé ; d’avoir compris que, basées sur l’esclavagisme, et donc sur l’injouissance, elles sont toutes malades de n’avoir jamais pu que le contrecarrer, chacune à sa façon ; d’avoir saisi, dans le même mouvement, que le seul avenir de l’Homme est dans la contemplation, mais dans une forme de la contemplation qui se devrait d’être galante, également, l’égalité, entre les hommes et les femmes, dans l’extase contemplative galante (qui est l’or du Temps que cherchait Breton, or du Temps que nous avons fini par trouver, en nous tenant hors du temps, justement), l’extase contemplative galante, donc, pouvant seule résoudre cette guerre plurimillénaire des sexes, cause et conséquence de leur rustre et disgracieuse incapacité d'aimer, guerre dont les retombées pourraient bien les anéantir avant qu'ils aient eu le temps de se raffiner et de se réconcilier


Quoi qu'il en soit, en attendant, comme promis voici Shanghai :




L'amour
Cette veine de délicatesse
Cette joie enveloppante

L'amour
Ce miracle entretenu
Entouré de soins et de précautions


À combien de violences potentielles
Contre soi-même ou contre l'être aimé
A-t-il fallu échapper
Qui menaçaient ?
Les malfaisants
L'alcool
Les drogues
Les pulsions perverses qui auraient voulu se manifester


Le soin tout particulier qu’un gentilhomme se doit
Dans un monde où tout vous dit
Que les pulsions destructrices ou auto-destructrices
Seules —
Sinon vous guérissent
Dont nul ne sait plus de quel mal —
Du moins satisfont vos vices
Et vous donnent une diversion consolatrice




Arrêter le monde à sa porte
Pour lui faire rendre compte
Disait Nietzsche


Mais aussi :
Dissoudre l'immonde que l'on a acquis
En traversant l'enfer sadien de l'inconscient
Pour retrouver
Sous les pavés de la névrose
La plage de l'irradiance amoureuse
Son âme primitive d'enfant


Pouvoir offrir à cet enfant au regard de merveille
Les situations qui lui permettront de reprendre
Son développement et son exploration interrompus
Sa jouissance contemplative —
Du Paradis sur Terre
Le tout entre deux guerres
Civiles ou mondiales
Quelques révolutions
D'un genre ou d'un autre —
Le viol constant des foules de zombies
Par d'autres morts-vivants
Mais plus pervers seulement —
Tandis qu'elles se convulsent
Dans leurs mille bigoteries
Se roulent dans leur fange
En redemandent
Se répandent en nuées de vermine
Détruisant toute beauté sur leur passage
Profitant sans vergogne de tous les esclavages
— Nouvelles plaies d'Égypte
Le tout sur fond d'apocalypse
C'est-à-dire d’anéantissement
Prévisible ou probable
D'ici quelques générations —
De toute forme de vie sur cette Terre


S'il n'y a un jour plus personne pour dire
Que les belles façons du seul grand art
L’art des Contemplatifs — Galants —
N'auront pas paru comme les tous premiers prémices
D'une Renaissance sensualiste
Au moins pourra-t-il confirmer qu’il fut une conclusion apothéotique


Que ce grand art nous ait choisis, nous, pour être
La condamnation vécue et pratique
De ces millénaires de misère sentimentale, poétique et mystique
C'est chic —


Au réveil
Au sortir de ce grand cauchemar de terminal apocalyptique
Depuis Shanghai —
J'attendais l'avion pour la Bourgondie
Nous plongeons dans les vagues
Des délices matinales


Que peut la misère du monde contre une caresse ?
Sa liesse et sa tendresse ?
Sa beauté phénoménale ?


Enfin, le lendemain
On boit du vin dans le petit train
On se lie avec des Indiens
(I have the jacket with the yellow button)
Dans la somptuosité de l’automne
On s’étonne
Dans un anglais oxfordien
On parle de terroirs
Et on loue cette sensibilité qui nous fait distinguer deux vins
Selon la parcelle sur laquelle la vigne a poussé


Quoique solitaire
Et même si cela étonne —
Je suis le plus aimable des hommes
Et, à cet instant, j’aime mes contemporains


Et quand ces Indiens me demandent pourquoi je ne bois plus que rarement
Je leur réponds sans même y penser
Qu’il y a déjà longtemps
J’ai remplacé le tabac, l’alcool et le reste par les sentiments

En écrivant cela, enfin je le comprends







Le 21 octobre 2018


R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018




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mercredi 17 octobre 2018

L'ébat des anges ; — non… le bain dans le courant d'or en marche









Dans l'air flottent de petites perles rouges…
Le monde
À ce moment
À cet endroit —
Est un océan de symbiose sensorielle


Comment l'exprimer ?


Samarimade acetae
Ogorifur nonavertur
Verandalis hypoteniae
Callosibur anctodacae


Ou peut-être encore


[… ]
Sed antidatæ


Qui sait ?


De quelque façon qu'on le fasse
C'est un goût du monde qu'on ne saurait partager…

Il faut soi-même l'éprouver






Le 17 octobre 2018


R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018




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lundi 15 octobre 2018

Amour sacré — Douceur du monde






Dans la cour du Palais
J’ai remercié le ciel


Dans sa chapelle
Intérieurement convulsé par l’émotion —
À très chaudes larmes
J’ai pleuré…
Le baryton n’a pas baissé d’un ton
Et l’ensemble ne s’est pas arrêté…


Puis
Dans la grâce du soir —
Nous avons échangé quelques mots
Avec le violoniste-maestro
Qui traduisaient un intérêt
Inexplicable


Au retour
Sur la route
Nous mesurions toute l’intensité
De ces moments de beauté
Que la vie nous offrait
Bénissant notre Providence…
Souhaitant qu’ils demeurassent secrets

L’amour nous rend légers et frais


Dans la cour de votre Palais
J’ai remercié le ciel…


Dans sa chapelle
Convulsé par l’émotion —
Une grande joie faisait exulter tout mon être…
J’en ai levé les bras au ciel
L’excitation n’a pas baissé d’un ton
Et l’ensemble ne s’est pas arrêté…


Puis
Dans la grâce du soir —
Nous sommes tombés dans les beaux cris mais sans un mot
Ou à peine murmuré —
Comme deux héros
Détachés de tout intérêt
Inexplicables


Au retour
Nous mesurons l’intensité
De ces moments de beauté
Que la vie nous offre
Bénissant notre Providence…
Nous demandant s’il faut souhaiter qu’ils demeurent secrets…


Et
Dans le silence de notre amour sacré et de ses beaux mots tus —
Nous nous laissons bercer
Par L’amour sacré
De Vivaldi et de ses beaux motets
En goûtant du monde la douceur
L'incommensurable beauté
L'infinie bonté











Le 15 octobre 2018


R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018




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mercredi 3 octobre 2018

Dans la clairière du monde





Chère amie,



La sexualité prégénitale et la complétude amoureuse suivent deux voies séparées. La complétude amoureuse, c'est comme, par les soirs bleus d'été, d’aller dans les sentiers, picoté par les blés, fouler l'herbe menue : rêveur, en sentir la fraîcheur à ses pieds. Et laisser le vent baigner sa tête nue. Et là, ne plus pouvoir parler, ne plus pouvoir rien penser : mais sentir  l'amour infini qui vous monte dans l'âme, et se sentir partir loin, bien loin, comme un bohémien, par la Nature, — heureux avec une femme.

Évidemment, dans ce cas, les amants ne se posent pas la questions de savoir s’ils sont d’un genre ou d’un autre : chacun va où le pousse le désir, qui suit en quelque sorte l’histoire de son déploiement. Qui commence par la joie et les baisers, puisque la libido, dans le premier moment de notre vie, est d’abord globale, une joie extatique de tout l’être, et, dans le même temps, concentrée oralement ; ce désir continue, selon l’ histoire individuelle de chacun des deux amants, par un chemin de découvertes — qui sont aussi des réminiscences — de volupté qui amène irrésistiblement à la compénétration amoureuse. 

Dans tout ce mouvement que la psychanalyse a bien étudié et décrit (clic), l’essentiel est en quelque sorte la non-intentionnalité, une qualité d’abandon que Jean-François Billeter a brillamment mise en lumière chez Tchouang-tseu qui distinguait deux sortes d’activités : une relevant de l’intentionnalité, ce qu’il appellait l’humain (ren), et l’autre relevant de la non-intentionnalité, ce qu’il appellait le céleste (tian).

Dans ce « régime du céleste », l’humain « laisse » se dérouler un mouvement sur lequel il n’intervient pas, ou peu (c’est en ce sens que Reich a pu parler de « la fonction de l’orgasme », ou du « réflexe orgastique »). Tchouang-tseu parle de cet état de la non-intentionnalité comme d’un vagabondage (you), qu’il appelle également l’oubli (wang). Et c’est tout à fait cela : pour arriver à cet état de plénitude indissociée dont nous parlons, il faut, dans l’acte d’amour, s’oublier, oublier ses « phantasmes », ses lubies, tout ce qui nous possède dans l’injouissance, — qui elle, à l’inverse, part et demeure dans l’intentionnalité, les fantaisies, et ne peut jamais laisser se dérouler la volupté sur ce régime du céleste, — pour le dire comme Tchouang-tseu.

C’est là qu’intervient l’analyse qui, si nécessaire et dans le meilleur des cas, permet de dénouer les fixations prégénitales, qui maintiennent dans ce régime de l’intentionnalité névrotique et addictive, puisque, évidemment, si une séquence aussi archaïque que l’acte d’aimer ne peut se dérouler sans être phagocytée et détournée par l’intentionnalité névrotique c’est qu’il y a quelques bonnes raisons à cela, qui relèvent toujours des traumatismes subis : ils sont liés à l’histoire individuelle, qui est elle-même imbriquée dans l’histoire des familles (et de ceux qui les composent), qui est elle-même une part de l’histoire sociale etc. : bref, la névrose individuelle, avec ses fixations pré-génitales, qui n’aboutissent jamais à rien d’autre qu’à la misère de l’addiction, a des raisons individuelles, mais aussi de classe, de caste, de race, et de genre. 

Cette misère « sexuelle », on la trouvait exposée dans la poésie française, par exemple dans celle de Verlaine et dans celle de Rimbaud. Pour moi, qui me suis engagé à quinze ans dans la vie poétique sur la base des toutes premières transcriptions poétiques des « sensations » de ce dernier, je ne vous cache pas qu’il m’a toujours été douloureux de savoir que Rimbaud — parti poétiquement, également à quinze ans (Sensation date de mars 1870) de l’intuition de l'amour charnel comme expérience mystique, abandonné par son père, soumis à une mère affectivement froide, violé par des soudards lors de la Commune (Le cœur supplicié est daté du 13 mai 1871), et « grâce » à la pédophilie de Verlaine — fût arrivé et eût fini si vite dans l’ornière de la misère de la sexualité prégénitale (qu’elle fût « homosexuelle » ne change rien à l'affaire : la description, que font Rimbaud et surtout Verlaine, dans leurs poèmes, des manifestations « sexuelles » des fixations orales, anales, scopiques, olfactophiles, coprophiles etc. qui les possédaient — conséquences des épisodes traumatiques de leur vie —, correspond évidemment, à quelques détails près, à ce qu'elles eussent été dans la misère de la sexualité pré-génitale d'une relation « hétérosexuelle » asservie aux mêmes stases, dues à des causes à peu près similaires).

Donc, la misère sexuelle avait déjà été transcrite poétiquement. Ce que l’on ne trouvait pas, jusqu’ici, c’était le chant de l’extase amoureuse accomplie.

Si je peux me permettre de juger de la misère sexuelle de la bohème artistique et/ou radicale parisienne, c’est parce que si j’ai quitté le monde à vingt-et-un ans pour suivre la directive de la rue de Seine à laquelle, si j’excepte quelques mois, je me suis toujours scrupuleusement tenu —, je ne m’en suis vraiment totalement retiré qu’à trente-huit ans : avoir été libre tous les jours de sa vie depuis ses vingt ans est un privilège, mais ma jeunesse l’a un peu gâché par son goût pour les aventures, qui lui venait du fait qu’elle cherchait l’illumination, et qu’elle ne la trouvait pas, ou du moins seulement par éclairs. Cela m’a permis de vivre pendant huit ans autour de l’analyse, et de vivre pendant dix ans la vie de bohème à Paris, en Europe et en Asie, vie de bohème qui a sur la vie professionnelle l’avantage inestimable d’être sans contraintes, et de n’imposer aucune compagnie que l’on ne désire pas : de toute ma vie je n’ai jamais été forcé à fréquenter qui que ce soit qui n’avait pas mon agrément. C’est un grand privilège.

Nos contemporains, et encore, pour les plus chanceux d’entre eux, sont tout entiers possédés par leur fonction, le fait de devoir s’y former et d’en exercer une : aigreur, fatigue, compagnie forcée, hiérarchie, fatigue, aigreur etc., de sorte qu’ils ne peuvent imaginer pourquoi le Contemplatif — Galant est la seule forme élégante à envisager pour l’au-delà de l’Homme de cette « pré-histoire contemporaine », s’il y en a jamais un au-delà, parce que cette « pensée » est le fruit d’une existence qui échappe à beaucoup de ceux qui vont devenir totalement inutiles, parce que non rentables, dans le monde de la religion économiste robotisée.

Donc, les jeunes gens recherchant l’éblouissement se posent à eux-mêmes des buts qui les encombrent alors que rien ne les y oblige : c’est dans ce sens que je parle de quitter le monde dans un premier temps, et d’en sortir définitivement dans un deuxième temps : trente-huit ans est un âge-clé chez les « penseurs » français (« penseur », le comble pour quelqu’un qui n’aspire qu’au miraculeux silence intérieur, ébloui, et qui croit, comme un vieux maître zen croisé à Paris, que « trop penser est une maladie »…)

Trente-huit ans pour se retirer sur ses terres : Montaigne — avec qui je partage aussi une chute, suivie d’une mort, suivie d’une renaissance — avait donné l’exemple. Mais avant ce retrait du siècle, la bohème parisienne, lorsque j’en ai fait partie, cent dix ans après ceux dont je parlais plus haut, n’avait pas beaucoup changé : parmi ceux qui la composaient, les plus anciens accueillaient toujours les brebis égarées qui tentaient d’échapper aux impérieuses routines du Vieux-Monde, pour finalement les entraîner dans leur dérive existentielle, et toujours en sexualisant leurs propres traumas sur le dos de ces jeunes gens en errance, — quand ce n’était pas l’inverse, comme dans le cas de Verlaine et Rimbaud ; l’alcool et les drogues étaient pratiquement les mêmes — qui n’arrangeaient rien —, et ce qu’il y avait de neuf dans ce domaine aggravait seulement les choses ; — les traumatismes passés non-résolus empêchaient, avec l’incertitude des lendemains, toute véritable jouissance du Temps, tout état de plénitude indissociée, — qui n’était pas à l’ordre du jour : la fête « artistique » et la « rébellion » servant de dérivatifs à un manque qui n’était même pas perçu de la plupart, parce que faisant référence à un état de l’être jamais vécu : et c’est pour échapper à cette misère du « mutin de Panurge » festiviste (pour reprendre l’expression de Muray), que l’on commençait, à la fin des années quatre-vingt du siècle dernier, à sentir devenir une figure officielle du paysage social et de l’animation culturelle globale, que j’ai coupé les ponts avec ce milieu (parce que j’avais la chance de pouvoir le faire), passant ainsi des fréquentations et du Quartier latin du jeune Villon (où il ne restait plus alors que Debord) à cette vie retirée de Montaigne, mais un Montaigne cette fois totalement contemplatif et galant.

On pourrait me juger sévère avec cette bohème, mais l’injouissance produit dans tous les cas de figure des pulsions destructrices et auto-destructrices, — autant qu'elle en provient. L’injouissant doit libérer sa destructivité, qu’il appartienne à la bohème radicale et/ou artistique, ou pas.

Prisonnier de séquences névrotiques prégénitales, de scenarii de comportements de soumission et/ou de domination sexualisés, que rien dans l'existence actuelle ne lui permet de dépasser, l’injouissant reste enfermé dans un cercle de l'échec poétique et extatique, cercle borné par l'acquisition de quelques réflexes pavloviens : sa seule aventure : élargir ce cercle de son enfermement dans le passé en en explorant les limites, que le surmoi lui cachait : la perversion le divertit momentanément d'un emprisonnement dont rien, ni sa structure caractérielle figée, ni son emploi du temps, ni ses rencontres ne le libéreront jamais : d'où son goût pour l'alcool et les stupéfiants et la transe (musicale, guerrière ((« je jouis dans les pavés » etc.)) qui à défaut de lui permettre de sortir de la prison de l’injouissance l'autorisent à en découvrir les limites extrêmes, mais sans jamais lui permettre de comprendre comment et pourquoi elle s'est construite de cette façon-là, pour lui, — ni de s'en libérer, dans l’extase galante et/ou contemplative. Quant à pouvoir s'en affranchir réellement, c'est un mouvement historique des peuples et des esprits où la volonté individuelle ne compte que pour peu.

On pourrait nier l’aspect personnel et pulsionnel de l’injouissance, pour n’en faire que la conséquence d’une position sociale : on pourrait dire que le pauvre monde, bohème ou pas, a autre chose à faire que de se consacrer à la galanterie et à la contemplation. Soit.

Que le prolétariat (c'est-à-dire les non-possesseurs de capitaux, astreints au labeur, ((quels que soient les postes qu'ils occupent, le mépris qu'ils se portent les uns aux autres, et les illusions dont ils se bercent)), de « l'agent de surface » aux « hyper-cadres » dirigeants, en passant par les petits-bourgeois endettés auprès des banques, et qui doivent se battre pour faire exister leur « boîte » ou leur petit commerce, que le prolétariat, donc, ne soit pas concerné par la liberté, la poésie et l'amour contemplatif — galant dont nous parlons, soit, encore. Mais on sait par ailleurs que l'hyper-bourgeoisie mondialisée ne cesse de croître en nombre et en puissance. Le nombre de rentiers multi-millionnaires augmentant de façon exponentielle, on devrait voit fleurir des sensualistes un peu partout : ce qui n'est pourtant pas le cas : l'emploi du temps, s'il est essentiel, ne peut pas à lui seul expliquer le manque de goût pour la liberté, l’amour, la poésie, et pour la recherche des joies de l'amour contemplatif — galant.

À défaut de pouvoir être compris du prolétariat dans le sens strict (mais large par rapport à son acceptation habituelle) que je viens de lui donner — prolétariat qui du plus bas au plus haut de l'échelle sociale est totalement limité à la pop-culture, au pop-art, c’est-à-dire au financial-art, à la pop-philosophie, à la pop-musique etc. —, la poésie sensualiste devrait pouvoir fleurir spontanément ou pouvoir être comprise et pratiquée par des gens qui ont le libre usage de leur vie, et les moyens de leurs désirs : or, que voit-on dans cette classe de rentiers richissimes ? : des alcooliques, des drogués, des drogués du travail, des pervers sexuels, tous souffrant d'injouissance, donc de cette défaillance de leurs facultés galantes et contemplatives, que j'évoquais en commençant : de sorte que je crois que la pratique du vagabondage — au sens de Tchouang-tseu — amoureux et mystique ne peut avoir lieu que dans les clairières du monde, — tant qu’elles existent.

Pour conclure en paraphrasant Nicolás Gómez Dávila, j’écrirai donc : la poésie sensualiste a toute sa place dans le monde, — et il n'y a de monde qui vaille sans cette poésie vécue. Elle n'est — pour le moment, et pour quelques très rares — le plus souvent qu'un flamboiement qui s'infiltre par ses failles quand elle devrait être un miracle permanent ayant pulvérisé le Vieux-Monde et la gangue de misère qui emprisonnent l'Homme.




Avec mes respectueux hommages,




R.C. Vaudey, le 2 octobre  2018



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Pièces jointes


L'AMOUR LIBRE




WILHELM REICH
LA FONCTION DE L’ORGASME


Après m'être penché pendant trois ans sur le sujet, je lus enfin en novembre 1923 ma première étude d'ensemble : « La génitalité du point de vue du pronostic et de la thérapeutique psychanalytiques ». Pendant que je parlais, je sentais se refroidir de plus en plus l'atmosphère de la réunion. Je ne parlais pas mal et, jusqu'alors, j'avais toujours trouvé un auditoire attentif. Lorsque j'eus fini, un silence polaire régna dans la salle. Après une pause, la discussion commença. Mon affirmation selon laquelle le désordre génital est un symptôme important, et peut-être le plus important de la névrose, était fausse, m'objectèrent mes collègues. Mais plus contestable encore, selon eux, était ma proposition d'une évaluation de la génitalité pouvant donner un critère de pronostic et de thérapeutique. Deux analystes assurèrent brutalement qu'ils connaissaient un grand nombre de patientes qui menaient une vie sexuelle très saine. Ils me parurent plus excités que leur réserve scientifique habituelle ne le laissait prévoir.
Dans cette controverse, j'étais parti désavantagé. J'avais eu à admet­tre moi-même que, parmi les patients, il y en avait qui possédaient apparemment une génitalité non troublée, bien que cela ne fût pas vrai chez les patientes. Je cherchais la source d'énergie de la névrose, son noyau somatique. Ce noyau ne pouvait être que de l'énergie sexuelle inhibée. Mais je ne pouvais imaginer ce qui était capable de causer la stase lorsque la « puissance » était présente.
Deux concepts erronés dominaient la psychanalyse de ce temps. Primo, un homme était appelé « puissant » lorsqu'il était capable d'exécuter l'acte sexuel. Il était considéré comme « très puissant » quand il pouvait le faire plusieurs fois la même nuit. La question : combien de fois par nuit un homme « peut le faire » est un sujet de conversation favori parmi les hommes de tous les milieux. Le pychanalyste Roheim alla même jusqu'à prétendre qu' « avec à peine une légère exagération on pouvait dire qu'une femme n'obtenait une satisfaction réelle que si, après l'acte sexuel, elle souffrait d'une inflammation (de ses parties génitales) ».
Le second concept erroné était la croyance qu'une pulsion partielle —comme l'acte de sucer le sein maternel — pouvait être inhibée par elle-même et isolée des autres pulsions. Ce concept servait à expliquer l'existence de symptômes névrotiques chez ceux qui possédaient une « puissance complète ». Il correspondait au concept des zones érogènes respectivement indépendantes.
De plus, les psychanalystes nièrent qu'on ne pût trouver des femmes névrosées dotées d’une bonne santé génitale, ainsi que je l'assurais. Ils considéraient qu’une femme était dotée d’une bonne santé génitale lorsqu'elle était capable d'orgasme clitoridien. La différence établie par l'économie sexuelle entre l'excitation clitoridienne et l'excitation vaginale était encore inconnue. En somme, personne n'avait la moindre idée de la fonction naturelle de l'orgasme. Restait tout de même le groupe douteux des hommes sains génitalement qui paraissaient invalider toutes mes affirmations sur le rôle pronostique et thérapeutique de la génitalité. Car il n'y avait pas de doute. Si mon hypothèse était correcte, à savoir que les troubles de la génitalité constituaient la source de l'énergie dans les symptômes névrotiques, alors on ne trouverait aucun cas de névrose sans génitalité troublée.
Dans cette conjoncture, j'eus la même expérience que je vécus souvent plus tard dans mes découvertes scientifiques. Une série d'observations cliniques avaient conduit à une hypothèse générale. Cette hypothèse contenait des lacunes par-ci par-là, et restait vulnérable à des objections solides. Vos contradicteurs manquent rarement une occasion de déceler ces lacunes et de les prendre comme base de départ pour rejeter toute l'hypothèse. Comme me le dit un jour du Teil : « L'objectivité scientifique n'est pas de ce monde, et peut­être d'aucun. » On peut à peine espérer une collaboration objective sur un problème. Mais, sans le vouloir, mes critiques m'avaient sou­vent beaucoup aidé, précisément par leurs objections dites « pour des raisons fondamentales ». Il en fut de même cette fois. L'objection suivant laquelle existait un certain nombre de névrosés génitalement sains me poussa à examiner de plus près ce qu'était la « santé génitale ». Le fait paraît incroyable, et pourtant il est vrai que chez les psychanalystes de cette époque, l'analyse exacte d'un comportement génital au-delà de phrases vagues telles que « J'ai couché avec un tel ou une telle » était tabou.
Plus je m'appliquai à faire décrire avec précision à mes patients leur comportement et leurs sensations dans l'acte sexuel, et plus ferme devint ma conviction clinique que tous, sans exception, souffraient d'un trouble grave dans leur génitalité. C'était particulièrement vrai de ces hommes qui se vantaient le plus bruyamment de leurs conquêtes sexuelles et du nombre de fois qu'ils « pouvaient faire ça » en une nuit. Il n'y avait aucun doute : ils étaient érectivement très puissants, mais l'éjaculation s'accompagnait de peu de plaisir, ou ne donnait aucun plaisir, ou même, à l'opposé, elle entraînait des sensations désa­gréables et de dégoût. Une analyse exacte des fantaisies qui accom­pagnaient l'acte révéla fréquemment des attitudes sadiques ou vani­teuses chez les hommes, de l'angoisse, de la réserve ou de la masculi­nité chez les femmes. Pour les hommes soi-disant puissants, l'acte avait la signification de conquérir, de percer ou de violer la femme. Ils vou­laient donner la preuve de leur virilité, ou être admirés pour leur endu­rance érective. Dès qu'on mettait à nu les vrais motifs, on détruisait facilement cette « puissance ». Elle servait à couvrir des troubles sérieux dans l'érection ou l'éjaculation. Dans aucun de ces cas il n'y avait trace de comportement involontaire ou de perte de vigilance pendant l'acte.
En avançant lentement, à tâtons, j'appris ainsi, petit à petit, à reconnaître les signes de l'impuissance orgastique. Il me fallut dix autres années avant que je comprisse ce trouble assez bien pour pou­voir le décrire, et développer une technique pour son élimination.
[...]
Jusqu'en 1923, l'année où naquit la théorie de l'orgasme, la sexologie et la psychanalyse ne connurent qu'une puissance érective et une puissance éjaculative. Mais si l'on n'y inclut pas les aspects économiques, expérientiels et énergétiques, le concept de puissance sexuelle ne signifie rien. La puissance érective et la puissance éjaculative ne sont que les conditions préliminaires indispensables à la puissance orgastique. La puissance orgastique est la capacité de s'abandonner au flux de l'énergie biologique sans aucune inhibition, la capacité de décharger complètement toute l'excitation sexuelle contenue, au moyen de contractions involontaires agréables au corps. Aucun individu névrosé ne possède de puissance orgastique. Le corollaire de ce fait est que la vaste majorité des hommes souffrent d'une névrose carac­térielle.
L'intensité du plaisir dans l'orgasme (au cours de l'acte sexuel sans angoisse et sans déplaisir, et non accompagné de fantaisies) dépend de la quantité de tension sexuelle concentrée dans l'organe génital. Le plaisir est d'autant plus intense, plus grand, que plus abrupte est la « chute » dans l'excitation.
La description suivante de l'acte sexuel orgastiquement satisfait s'applique seulement à certaines phases et à certains modes de com­portement typiques et biologiquement déterminés. Elle ne tient pas compte des préludes qui ne présentent pas de régularité générale. De plus, il faut se souvenir que les processus bio-électriques de l'orgasme sont encore inexplorés jusqu'ici. C'est pourquoi cette description est nécessairement incomplète.
A. Phase de contrôle volontaire de l'excitation (1)
1. L'érection est agréable, et non douloureuse comme dans le pria­pisme (« érection froide »). Spasme de la région pelvienne ou du conduit spermatique. L'organe génital n'est pas excessivement excité, comme il l'est après de longues périodes de continence, ou dans les cas d'éjaculation précoce. Chez la femme, il devient hyperémique et, grâce à une ample sécrétion des glandes génitales, humide d'une ma­nière spéciale. C'est-à-dire que, dans le cas où le fonctionnement génital n'est pas troublé, la sécrétion a des propriétés physiques et chimiques spécifiques qui manquent lorsque la fonction génitale est troublée. Un critère important de la puissance orgastique chez le mâle est le besoin de pénétrer. Car il peut y avoir érection sans ce besoin, comme c'est le cas, par exemple, chez beaucoup de caractères narcis­siques érectivement puissants et dans la satyriasis.
2. L'homme est spontanément doux, sans avoir à compenser, par une sorte de douceur forcée, des tendances opposées telles que des pulsions sadiques. Les déviations pathologiques sont : l'agressivité fondée sur des pulsions sadiques, comme il arrive chez beaucoup de névrosés obsessionnels possédant une puissance érective, l'inactivité du caractère passif féminin. Dans le « coït onaniste » avec un objet non aimé, la douceur est absente. L'activité de la femme ne diffère en aucune façon de celle de l'homme. La passivité généralement préva­lente chez la femme est pathologique et due, dans la plupart des cas, à des fantaisies masochistes d'être violée.
A
Diagramme des phases typiques de l'acte sexuel avec puissance orgastique dans les deux sexes.
F = avant-plaisir (1,2). P = pénétration (3).
I (4,5) = phase de contrôle volontaire de l'accroissement de l'excitation, dans laquelle la prolongation volontaire est encore inoffensive. II (6 a-d) = phase de contractions musculaires involontaires et de l'accroissement automatique de l'excitation.
III (7) = montée soudaine et abrupte vers l'acmé (A). IV (8) = orgasme.
La partie hachurée représente la phase des contractions involontaires du corps. V (9-10) = « chute » abrupte de l'excitation. R = relaxation. Durée : entre cinq et vingt minutes.
3. L'excitation agréable, qui pendant les préludes s'est maintenue à peu près au même niveau, augmente soudain - à la fois chez l'homme et chez la femme - avec la pénétration du pénis. La sen­sation de l'homme « d'être absorbé » correspond à la sensation de la femme qu'elle « absorbe le pénis ».
4. Chez l'homme, le besoin de pénétrer très profondément aug­mente, sans cependant jamais prendre la forme sadique de vouloir transpercer » la femme, comme c'est le cas chez les caractères obsessionnels. Résultant de frottements mutuels, lents, spontanés et sans efforts, l'excitation est concentrée sur la surface et le gland du pénis, et sur les parties postérieures de la muqueuse vaginale. La sensation caractéristique qui précède l'éjaculation est encore complètement absente, contrairement à ce qui se passe dans l'éjaculation précoce. Le corps est encore moins excité que l'organe génital. La conscience est complètement concentrée sur la perception des sensations de plaisir. Le moi participe à cette activité dans la mesure où il tente d'épuiser toutes les possibilités de plaisir et d'atteindre au maximum de tension avant que ne se produise l'orgasme. Inutile de dire que cela ne se fait pas avec une intention consciente, mais tout à fait spontanément et de façon différente selon les individus, sur la base des expériences antérieures, par un changement dans la position, dans le frottement et le rythme, etc. Selon l'unanimité des témoignages des hommes et des femmes orgastiquement puissants, les sensations de plaisir sont d'autant plus intenses que les frottements sont plus doux, plus lents et s'harmonisent davantage entre les partenaires. Cela suppose une faculté considérable de s'identifier soi-même avec le partenaire. Les contreparties pathologiques sont, par exemple, le besoin de produire des frottements violents, comme cela arrive chez les carac­tères sadiques obsessionnels avec anesthésie du pénis et incapacité d'éjaculer, ou la hâte nerveuse de ceux qui souffrent d'éjaculation précoce. Des individus orgastiquement puissants ne parlent ni ne rient jamais pendant l'acte sexuel - à l'exception de quelques mots ten­dres. Parler ou rire indique un grave désordre dans la faculté de s'abandonner, qui exige une absorption non divisée dans les sensations de plaisir. Les hommes pour qui l'abandon signifie être « féminin » sont toujours malades orgastiquement.
5. Dans cette phase, l'interruption du frottement est elle-même agréable. Elle est due aux sensations particulières de plaisir qui appa­raissent lorsqu'on se repose. L'interruption peut s'accomplir sans effort mental. Elle prolonge l'acte sexuel. Lorsqu'on se repose, l'excitation décroît un peu, sans disparaître complètement comme dans les cas pathologiques. L'interruption de l'acte sexuel par le retrait du pénis n'est pas foncièrement désagréable, à condition qu'il se produise après une période de repos. Lorsque le frottement se poursuit, l'excitation continue à croître au-dessus du niveau atteint antérieurement à l'interruption. Elle commence à s'étendre de plus en plus au corps tout entier, alors que l'excitation de l'organe génital demeure plus ou moins au même niveau. Enfin, résultant d'une nouvelle augmentation, généralement soudaine, de l'excitation génitale, s'installe la seconde phase.
B. Phase des contractions musculaires involontaires
6. Dans cette phase, un contrôle volontaire du cours de l'excitation n'est plus possible. En voici les caractéristiques :
a) L'accroissement de l'excitation ne peut plus être contrôlé volon­tairement. Elle s'empare plutôt de toute la personnalité et produit la tachycardie et les expirations profondes.
b) L'excitation corporelle se concentre de plus en plus sur l'organe génital. Une sorte de sensation u fondante » s'installe, que l'on peut décrire au mieux comme une radiation de l'excitation depuis l'organe génital vers les autres parties du corps.
c) Cette excitation aboutit d'abord aux contractions involontaires de la musculature totale de l'organe génital et de la région pelvienne. Ces contractions arrivent par vagues. Les crêtes des vagues corres­pondent à la complète pénétration du pénis, les creux au retrait du pénis. Néanmoins, dès que le retrait dépasse une certaine limite, il se produit immédiatement des contractions spasmodiques qui accélèrent l'éjaculation. Chez la femme a lieu dans ce cas une contraction des muscles du vagin.
d) A ce stade, l'interruption de l'acte sexuel cause aussi bien à l'homme qu'à la femme un déplaisir absolu. Au lieu de se produire rythmiquement, les contractions musculaires qui mènent à l'orgasme comme à l'éjaculation, deviennent, dans le cas d'une interruption, spasmodiques.
Cela a pour effet des sensations intensément déplaisantes, et quelquefois des douleurs dans la région pelvienne et dans la partie inférieure du dos. De plus, l'éjaculation se produit plus tôt que dans le cas d'un rythme ininterrompu. La prolongation volontaire de la première phase de l'acte sexuel (1 à 5 dans le diagramme) à un degré modéré est inoffensive, et sert plutôt à intensifier le plaisir. Mais l'interruption ou la modification volontaire du cours de l'excitation dans la seconde phase est nocive, parce qu'ici le processus se poursuit sous forme de réflexes.
7. Par une intensification plus grande et par une augmentation dans la fréquence des contractions musculaires involontaires, l'excitation s'accroît d'une façon rapide et abrupte jusqu'à l'acmé (III jusqu'à A dans le diagramme). Normalement, l'acmé coïncide avec la première contraction musculaire éjaculatoire chez l'homme.
8. A présent a lieu un obscurcissement plus ou moins profond de la conscience. Les frottements deviennent spontanément plus intenses, après avoir diminué momentanément au moment de l'acmé. Le besoin de « pénétrer complètement » devient plus vif avec chaque contraction musculaire éjaculatoire. Chez la femme, les contractions musculaires suivent le même cours que chez l'homme. En ce qui concerne la sensation, expérimentalement, la différence réside seulement dans le fait que, pendant l'acmé et immédiatement après, la femme saine désire « recevoir complètement ».
9. L'excitation orgastique s'empare du corps tout entier et s'achève dans de vives contractions de la musculature générale. L'auto-obser­vation d'individus sains des deux sexes, aussi bien que l'analyse de certains troubles de l'orgasme, montrent que ce que nous appelons la libération de la tension et éprouvons comme une décharge motrice (la portion descendante de la courbe de l'orgasme) est d'une façon prédominante le résultat d'un reflux de l'excitation de l'organe génital vers le corps. Ce reflux est éprouvé comme une diminution soudaine de la tension.
L'acmé représente donc le point où l'excitation change de direc­tion. Jusqu'à l'acmé elle se dirige vers l'organe génital. A partir de l'acmé elle se tourne dans la direction opposée, c'est-à-dire vers le corps tout entier. Le reflux complet de l'excitation vers le corps tout entier est ce qui constitue la satisfaction. La satisfaction signifie deux choses : le déplacement de la direction du flux de l'excitation vers le corps et le délestage de l'appareil génital.
10. Avant que le point zéro ne soit atteint, l'excitation- va en dimi­nuant suivant une courbe douce et se trouve immédiatement rem­placée par une relaxation corporelle et psychique agréable. Généra­lement survient une forte envie de sommeil. Les relations sensuelles s'apaisent. Seule une attitude tendre et reconnaissante persiste vis-à vis du partenaire.
Par contraste, l'individu orgastiquement impuissant éprouve un épuisement de plomb, un dégoût, une répulsion ou une indifférence et quelquefois une haine envers le partenaire. Dans le cas de satyriasis ou de nymphomanie, l'excitation sexuelle ne baisse pas. L'insomnie est une des indications les plus importantes du manque de satisfaction. D'autre part, il serait tout à fait erroné de supposer nécessairement l'existence d'une satisfaction lorsque le patient (ou la patiente) s'endort immédiatement après l'acte sexuel.
En nous penchant plus attentivement sur les deux phases princi­pales de l'acte sexuel, nous voyons que la première phase (F et 1 dans le diagramme) est caractérisée principalement par l'expérience sensorielle, et la deuxième phase (II à V) par l'expérience motrice du plaisir.
Les contractions involontaires de l'organisme et la complète décharge de l'excitation sont les critères les plus importants de la puissance orgastique. La partie de la courbe hachurée (dans le diagramme) repré­sente la libération végétative involontaire de la tension. Il y a des libérations de tension partielles qui sont semblables à un orgasme. On avait accoutumé de les prendre pour la libération réelle de la tension. L'expérience clinique montre que l'homme - par suite du refoulement sexuel général - a perdu la faculté de l'abandon invo­lontaire végétatif ultime. Ce que j'entends par « puissance orgastique » est précisément cette partie ultime, non reconnue jusqu'ici, de la capacité d'excitation et de libération de la tension. La puissance orgastique est la fonction biologique primaire et fondamentale que l'homme possède en commun avec tous les organismes vivants. Tous les sentiments sur la nature dérivent de cette fonction ou du désir ardent de la retrouver.
Normalement, c'est-à-dire dans l'absence d'inhibitions, le cours du processus sexuel chez la femme ne diffère en aucune façon de celui qui a lieu chez l'homme. Chez les deux sexes, l'orgasme est plus intense si les sommets de l'excitation génitale coïncident. Cela arrive fréquemment chez des individus capables de concentrer sur un parte­naire leurs sentiments tendres en même temps que leurs sentiments sensuels. C'est la règle lorsque les rapports ne sont pas troublés par des facteurs internes ou externes. Dans ces cas-là, les fantaisies au moins conscientes sont complètement absentes. Le moi est absorbé sans partage dans la perception du plaisir. La faculté de se concentrer avéc sa personnalité entière dans le vécu de l'orgasme, malgré tous les conflits possibles, est un autre critère de la puissance orgastique.
Que les fantaisies inconscientes soient également absentes, il est difficile de le dire. Certaines indications rendent probable l'affirmative. Les fantaisies auxquelles l'accès de la conscience est interdit ne sauraient qu'apporter des troubles. Parmi les fantaisies qui peuvent accompagner l'acte sexuel, il faut distinguer entre celles qui sont en harmonie avec le vécu sexuel actuel et celles qui le contredisent. Si le partenaire peut réunir tous les intérêts sexuels sur lui-même, au moins tant que dure l'acte d'amour, l'activité imaginaire inconsciente devient inutile ; celle-ci, par sa nature même, s'oppose au vécu actuel, puisqu'on n'imagine que ce qu'on ne peut obtenir dans la réalité. Il existe un transfert authentique de l'objet d'amour originel sur le partenaire, si le partenaire correspond dans ses traits essentiels à l'objet de la fantaisie. Cependant, la situation est différente lorsque le transfert des intérêts sexuels a lieu en dépit du fait que le parte­naire ne correspond pas dans ses traits fondamentaux à l'objet de la fantaisie, lorsque l'amour est né d'une recherche névrotique de l'objet originel sans que l'individu soit capable intérieurement d'établir un transfert authentique. Dans ce cas, aucune illusion ne peut extirper un sentiment vague d'insécurité dans les relations. Tandis que dans le transfert authentique il n'y a aucune réaction de déception après l'acte sexuel, la déception est inévitable si l'individu n'a pu établir ce transfert. Ici nous pouvons présumer que l'activité imaginaire inconsciente pendant l'acte ne fut pas absente, mais qu'elle servit à maintenir l'illusion. Dans le premier cas, le partenaire a pris la place de l'objet originel, et l'objet originel a perdu son intérêt en même temps que sa faculté de créer des fantaisies. Dans le transfert authen­tique il n'y a pas de surestimation du partenaire. Les caractéristiques qui le distinguent de l'objet originel sont évaluées avec justesse et bien tolérées. A l'inverse, dans le cas du faux transfert névrotique, il y a idéalisation excessive et les illusions prédominent. Les qualités négatives ne sont pas perçues, et l'imagination est soumise à une activité sans repos pour maintenir l'illusion. Mais plus l'imagination doit travailler pour obtenir l'équivalence entre le partenaire et l'objet idéal, plus l'expérience sexuelle perd en intensité et en valeur d'éco­nomie sexuelle.
Jusqu'à quel point les incompatibilités - qui se présentent dans toute relation sexuelle de quelque durée - diminuent-elles l'intensité de l'acte sexuel, cela dépend entièrement de la nature de ces incom­patibilités. Elles sont d'autant plus portées à conduire à un trouble pathologique que la fixation à l'objet originel sera plus forte, que l'incapacité pour un transfert authentique sera plus grande et que plus grand sera l'effort qui doit être fait pour surmonter l'aversion envers le partenaire.
4. LA STASE SEXUELLE : SOURCE D'ÉNERGIE DE LA NÉVROSE
Depuis que l'expérience clinique avait attiré mon attention sur ce sujet en 1920, j'avais déjà, au dispensaire psychanalytique, observé avec beaucoup de soin les troubles de la génitalité, et pris des notes. Dans l'espace de deux ans, j'avais amassé suffisamment de matériel pour justifier la conclusion suivante : Le trouble de la génitalité n'est pas, comme on l'avait supposé auparavant, un symptôme parmi d'autres, mais le symptôme de la névrose.  

(à suivre…)


La fonction de l'orgasme

L'ARCHE EDITEUR (1970)

Pages 82 à 91
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(Première mise en ligne 21 novembre 2014)




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