mardi 9 août 2016

Renaissance sensualiste










Voilà la future Renaissance sensualiste que nous envisageons : le dépassement dialectique de la vieille opposition entre le patriarcat et le matriarcat qui, chacun à sa façon, auront préparé ainsi l'avènement de cette ère sensualiste qui vient : le patriarcat –- dans ses versions monothéistes –- en imposant la Loi et le Livre, et en posant ainsi les prémices du déploiement de la Raison (mais en provoquant, par son organisation rigide et castratrice, la peste émotionnelle, les malformations et la détresse caractérielles, émotionnelles, poétiques, sentimentales, amoureuses, avec les réactions religieuses, guerrières, idolâtres, "économiques" qu'elles impliquent, que le XXe siècle a parfaitement analysées) contre le matriarcat, ses transes paganistes et son univers halluciné –- qu'ont ressuscité massivement –- en fin mot de tout le XXe siècle –- depuis les années soixante, les gens des courants “new-age”, tous les genres de sectateurs de la transe sous stupéfiants, de Gaïa, des puissances féminines "occultes", etc. –- matriarcat dont l'apport à cette nouvelle ère qui pourrait s'ouvrir pour l'humanité, après les luttes religieuses, culturelles et économiques qui nous occupent, consistera en l'accent indispensable que ce courant met sur la reconnaissance et l'acceptation des rythmes biologiques primaires, impétueux, impérieux, et sur la célébration de la puissance vibrante, palpitante, ondulante, péristaltique et extatique du vivant.


La volupté et la sensualité alliées à la raison, l'humanisation de l'amour, c'est aujourd'hui pour quelques happy few, le plus souvent, et pour tous demain, éventuellement. Mais, pour les masses, aujourd'hui, ce sont le kitsch sirupeux ou le désabusement, ou la violence sexuelle que les derniers aristocrates libertins ont rendue depuis deux siècles "chic" aux yeux de tous ceux qui, aujourd’hui, partis de rien et arrivés très vite à la misère poétique, sensuelle, sentimentale, sexuelle, s'empressent de l'exercer dès qu'ils atteignent au moindre pouvoir sur autrui (leurs "partenaires", ou les enfants pauvres de leur province, ou de quelque région du monde que ce soit), violence sexuelle que des gens comme le jeune Montesquieu ou Madame de Scudéry pensaient à juste titre être le fait des miséreux puisqu'ils pensaient que "l'amour" était toujours "plus grossier, plus brutal et plus criminel parmi les gens qui n'ont aucune politesse et qui sont tout à fait ignorants de la belle galanterie" (et il convient à chacun de reconnaître, sur ce point, le miséreux, en lui-même), violence sexuelle dont on voit bien qu'à un autre niveau, celui de la phylopsychogénèse, elle est irriguée, d'un côté, par toute la mythologie et l'histoire de la violence dominatrice patriarcale avec sa terreur, au fond, de la jouissance, et sa rage concomitante de tout soumettre –- et surtout les femmes –- et, d'un autre côté, par celles de la violence hystérique et extasiée du vieux matriarcat préhistorique enfermé dans cette forme particulière de la non-réalisation de l'humain et de la folie.


En attendant cette subsomption raffinée et délicate, dont nous parlons, de ces courants historiques mêlés et opposés, c'est donc la guerre, et la bêtise des générations d'imbéciles morts pèse lourd dans le cerveau des crétins vivants ; la préhistoire ne nous lâche pas ; le troupeau bêle à la mort ses vieilles pleurnicheries enragées, et nous, tranquillement, nous ensemençons l'avenir.
Pour qu'y brille un jour de tout son éclat l'or du temps dont nous parlait André Breton.


Partir, agir, aimer, jouir, créer. Nager, jouer, danser, marcher, voyager, dormir. Ne rien faire, mais ébloui. Lâcher tout, si nécessaire.
Avant tout, organiser la vie dans le sens de la vie, vibrante, vivante : voilà, nous semble-t-il, quelques-unes des voies qui mènent à trouver l'or du temps dont on trouvera peut-être quelques traces dans cette ébauche de "Programme Hors du commun", dans lequel Breton, justement, définit les buts et les moyens de l'Avant-garde sensualiste, où Duchamp commente la position de Breton vis-à-vis de l'amour -– qui est aussi la nôtre –- et où Nietzsche, très en forme, rappelle le type de regard que nous portons sur les Hommes et l'Histoire, donne le sens de "l'opéra fabuleux" et le but du "Coup du monde."


[ Le début de ce "Programme Hors-du-commun" a été donné ici, à la date du  6 janvier 2012, sous le titre : Amants de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution... ; la suite faisait ceci : ]


Le Chœur des Libertins-Idylliques entame alors ce discours à leur propre gloire :


L'opéra fabuleux de l'extrême et joyeuse fécondité de l'Homme.


Le Manifeste sensualiste scelle définitivement la fin du premier acte de cet opéra fabuleux de l'apparition du Je, de l'individu, sur la scène du monde et de l'Histoire, premier acte marqué –- après l'apparition de l'individu sur les ruines de la famille clanique et de l'ordre féodal et divin -– par l'exploration que l'individu, l'humain dans son unicité, a faite de lui-même par les moyens de l'art, de la littérature, de la réflexion philosophique et aussi, bien sûr, de la pensée et des techniques exploratoires analytiques, et qui selon nous s'est terminé au tournant des années soixante et soixante-dix ; il était difficile de se servir, dans ce but, de l'écriture, de la langue, et même du corps, plus intensément que ne l'avaient fait Artaud après la guerre ou dans un autre domaine de l'art, et pour ne citer qu'eux, les actionnistes viennois dans les années soixante.


Bien sûr, certains viendront encore longtemps, et de plus en plus, se faire hara-kiri, sur scène ou dans des livres ou se livreront à d'autres délicatesses du même genre : c'est un filon rentable ; mais dans cette apparition de l'humain dans l'Histoire que traduisent, tout en les rendant possibles, à la fois l'art, la philosophie et la littérature, le moment était arrivé où il fallait sauter le pas, où il n'était plus possible de tourner autour du gouffre du "noyau de nuit sexuel" et du reste, dont parlait Breton -– gouffre qu'il pensait infracassable alors que la suite a montré qu'il ne l'était pas –- où il n'était plus possible, donc, de tourner ainsi, dévoré par le feu, même gavé de laudanum, de LSD ou de mescaline (Michaux, Huxley etc.) scandant, avec "la boule à cris" et le marteau d'Artaud, la peur d'entrer dans le véritable labyrinthe infernal de la souffrance infantile et existentielle, le tout esthétisé par des littérateurs et des spectateurs tout à fait pénétrés du sentiment de leur indignité devant un si beau martyr, et qui –- comme Gide l'avait dit, textuellement, au sortir de la conférence au Vieux-Colombier en 1947 où il avait du relever Artaud effondré –- se sentaient, devant cela, devant une si grande détresse, des jean-foutre ; il fallait –- au moins pour ceux qui tournaient autour de ce pot, pourri de chagrin et de souffrance –- pour retrouver les grâces infinies, la puissance infinie de la poésie vécue, réaliser, et sans art ni spectateurs, ces plongées verbales et non verbales dans les profondeurs de l'histoire individuelle, à la recherche de ce qui avait pu entraîner, provoquer le déclenchement, le refoulement, l'accumulation de cette violence et de cette souffrance. Non plus esthétiser mais revivre, nommer, comprendre ; ramifier, et, finalement, raffiner la conscience. Et il fallait, dans le même temps, redéfinir l'Histoire et son intelligence.


Bien entendu, le "bon ton de la noirceur et de la névrose" ne passera pas de sitôt puisque les conditions mêmes de la vie, et tout le reste que nous connaissons bien maintenant, le produisent et le reproduisent sans cesse. Cependant, le Manifeste sensualiste en marque, pour ceux que l'histoire des idées et des avant-gardes intéresse, le terme théorique, poétique et artistique.


Évidemment, le résultat théorique, poétique et artistique de cette confrontation individuelle –- et non médiatisée par les moyens de l'art –- avec l'enfer personnel marque seulement un saut qualitatif dans l'histoire de ce courant particulier des arts, de la philosophie et de la poésie qui, d'une façon ou d'une autre, avait été concerné par les puissances du nihilisme dans l'Homme (Sade en ayant été, avec les moyens de la littérature, un de ses premiers explorateurs) ; un autre courant, lui, ne s'était jamais laissé séduire ou impressionner par le désespoir et la souffrance et leur pauvre rejeton qu'est le nihilisme, vraisemblablement parce que ceux qui le représentaient étaient de plus belles et de meilleures natures.


Aujourd'hui, et c'est ce que l'on constate avec les Libertins-Idylliques, il y a une convergence entre ces deux courants : celui de ceux qui n'avaient jamais perdu le goût de "l'amour du merveilleux et du merveilleux de l'amour" et celui de ces autres qui, tourmentés dans un premier temps par leur souffrance et leurs misères, mais revenus de cette confrontation directe avec l'enfer de la névrose individuelle –- aux causes sociales, familiales, historiques que nous connaissons -– ont retrouvé, eux aussi, le goût du gai savoir et du bel amour.


Nous constatons partout que tout ce qui souffre a pris un goût masochiste -– que la fureur du monde encourage -– pour sa souffrance, et même s'en est fait une raison de vivre et un fonds de commerce, et que la société de l'Injouissance (note de 2006) dont nous parlons, non seulement produit cette perception-là de la vie et du monde, mais encore qu'elle en favorise largement l'expression ; qu'elle est construite en partie sur et par cette misère. Mais ce goût spectaculaire, marchand et finalement esclavagiste -– et ne tendant nullement à la fin de l'esclave moderne, au contraire –- pour la noirceur et la névrose, si habilement médiatiquement exploitées, a fini par lasser les plus vivants.


La Renaissance sensualiste qu'annonce le Manifeste sensualiste est donc bien, dans ce sens, le deuxième acte de cet opéra fabuleux, même si l'on sait aussi que l'on s'affronte dans la salle et sur la scène, que cette scène et cette salle elles-mêmes sont menacées par ces affrontements, bref que rien n'est encore joué.


Pour exemple de ceux qui ne s'étaient jamais laissés impressionner par la souffrance et la misère citons La Mettrie :
"La volupté a son échelle, comme la nature ; soit qu'elle la monte ou la descende, elle n'en saute pas un degré ; mais parvenue au sommet, elle se change en une vraie et longue extase, espèce de catalepsie d'amour qui fuit les débauchés et n'enchaîne que les voluptueux." L'art de jouir.


Ajoutons enfin que l'attachement des autres aux aspects méphitiques de l'âme humaine a finalement amené à leur compréhension, et donc à un déploiement essentiel de la raison dans ces régions désolées du monde.




Nietzsche, très en forme et tout à fait au fait des choses, pour finir par la belle utopie, conclut ainsi :


L'arbre de l'humanité et la raison.


"Ce surpeuplement de la terre que vous redoutez avec votre myopie sénile fournit justement leur grande tâche aux plus optimistes : il faut qu'un jour l'humanité devienne un arbre qui couvre tout le globe de son ombre, avec des milliards et des milliards de fleurs qui, l'une à côté de l'autre, donneront toutes des fruits, et il faut préparer la terre elle-même pour nourrir cet arbre. Faire que l'ébauche actuelle, encore modeste, grandisse en sève et en force, que la sève circule à flot dans d'innombrables canaux pour alimenter l'ensemble et le détail, c'est de ces tâches et d'autres semblables que l'on déduira le critère selon lequel un homme d'aujourd'hui est utile ou inutile. Cette tâche est indiciblement grande et hardie ; nous en prendrons tous notre part, afin que l'arbre ne pourrisse pas avant le temps. Un esprit historique réussira sans doute à se mettre sous les yeux la nature et l'activité humaine dans toute la suite des temps, comme nous avons tous sous les yeux le monde des fourmis, avec ses fourmilières artistement édifiées. À en juger superficiellement, l'Humanité aussi donnerait lieu dans son ensemble, comme les fourmis, à parler "d'instinct". Nous nous apercevons, à un examen plus serré, que des peuples, des siècles entiers s'évertuent à découvrir et expérimenter de nouveaux moyens par lesquels on pourrait faire prospérer un vaste groupement humain et en définitive le grand arbre fruitier de l'humanité dans sa totalité ; et quelques dommages que les individus, les peuples et les époques puissent subir lors de ces expériences, c'est chaque fois pour certains individus le dommage qui rend sage, et leur sagesse se répand lentement sur les mesures prises par des peuples, des siècles tout entiers. Les fourmis aussi se trompent et se méprennent ; l'humanité peut très bien dépérir et se dessécher par la stupidité des moyens, avant le temps ; ni pour celle-là ni pour celles-ci il n'y a d'instinct qui les guide sûrement. Ce qu'il faut, c'est plutôt regarder en face cette grande tâche de préparer la terre à recevoir cette plante d'une extrême et joyeuse fécondité –- tâche de raison pour la raison !"










R.C. Vaudey. Décembre 2002.


In Avant-garde sensualiste 1. Juillet-Décembre 2003.