dimanche 4 juin 2017

De la splendeur








La véritable spécificité du contemplatif galant c’est d'être un individu seul dans un monde d’Hommes de meute. De la naïveté sur ce point découlent tous les malentendus.


*


La contemplation galante est unique : j’ai bien connu le type de contemplation que recherchent les pratiquants du Zen tel qu'il a été initié en France et en Europe par Taisen Deshimaru à Paris, justement lorsque j'y étais étudiant.
Plus tard, j’ai bien connu celles, d'une part, des sâdhu, et, d'autre part, des adeptes du soufisme : il est bon de connaître des formes exotiques de la transe collective et puis les voyages forment la jeunesse qui aime, peut-être plus encore que tous les âges, tout ce qui est collectif mais, franchement, rien de tout cela n'approche ni de près ni de loin les délicatesses sentimentales et la puissante et paisible jouissance du Temps qu'induit l’amour contemplatif galant.


*


Je lis les préceptes taoïstes concernant l'amour charnel : la rétention séminale de l'homme etc. : d’un point de vue analytique, leur refus de s’abandonner à la jouissance manifeste une forme sévère d'impuissance orgastique.


*


L’Homme mâle, impuissant orgastiquement, incapable de s’abandonner au si puissant et si sentimental réflexe orgastique est soit un voyeur soit un exhibitionniste (doublé, semble-t-il, chez les taoistes d'un hypocondriaque avaricieux) : les différentes meutes de spectacularisés-marchandisés auxquelles, dans les pays occidentaux, il appartient déterminent cette injouissance, tout comme cette injouissance nourrit en retour cette névrose de meute particulière et les meutes elles-mêmes.


*


L’impuissance orgastique, l'incapacité des Hommes (mâles ou femelles) à la jouissance, c'est-à-dire à l'extase harmonique, est une de leurs infirmités chroniques sous le patriarcat ; le patriarcat, cette histoire de la mise en esclavage des hommes vaincus, et de l’assujettissement encore plus spécifique de toutes les femmes à des fins d'appropriation de leurs meilleurs fruits selon ce patriarcat (les enfants mâles), et de l'élimination raisonnée des autres (les enfants femelles) par l'infanticide encore largement pratiqué.


*


Cette injouissance des Hommes mâles qui hystérise celle des Hommes femelles (leurs mères, leurs femmes, leurs sœurs), qui, en retour, terrorisent, et castrent orgastiquement les premiers toujours davantage. Ainsi va la Séparation.


*


Les adeptes des amours nécessaires et des amours contingentes souffrent de ce point de vue du même mal que leur inspirateur : sadiques phalliques-narcissiques ou pas, ce sont tous des branleurs. (clic)


*


Un monde d’Hommes de meute : de ne pas comprendre cela, on s'emporte contre les uns et les autres parce que l'on croit que l'on a affaire à des individus alors qu'on se trouve en présence de gens qui –- lorsqu'ils ne visent pas plus ou moins secrètement à fédérer des fidèles –- ne sont que les grenouilles d'un bénitier d'une chapelle ou d'une autre –- aussi infime soit-elle, fédérant : les existentialistes, les nihilistes, les heideggeriens, les situationnistes, les fans de Bukowski, ceux de Schopenhauer, les adeptes de Nietzsche, de Reich, les défenseurs de Voltaire, les sectateurs de Mahomet ou de Yahvé, du Christ ou de Bouddha : on ne saurait les citer tous


*

Il suffit de laisser parler les uns et les autres, ou de leur laisser faire leur numéro, pour voir, chez chaque adepte (religieux, philosophique ou littéraire), la petite bête de meute (religieuse, philosophique ou littéraire, car il y a des chapelles et des sectes de toutes ces sortes ) pointer son museau, d'autant plus facilement qu'elle ne sait, et ne peut pas comprendre, ce dont il est question.

Pour notre part, nous avons été très clairs depuis le début avec le détournement des situs.

Ne pas téléphoner ; ne pas se présenter.
 
Vivez, aimez, écrivez, créez.



*


On peut apprendre la création des situations des situs, à jouir de Reich, l'unicité de Lin-tsi, retrouver la poésie chez tel ou tel, mais la jouissance puissante, paisible, de l'indicible, qui vous cloue merveilleusement le bec, de qui la tiendrez-vous sinon de vous ?


*


En France, quasiment tous les courants intellectuels, littéraires, poétiques etc. depuis plus de deux siècles se sont voulus des manifestations de masse, et presque tous ont mesuré leur succès au nombre de leurs suivistes, de leurs adeptes (une des motivations secrètes de leurs initiateurs : l'enrichissement par les lettres : un projet d'épicier) ; la contemplation galante n'est pas un sport de masse même si elle est elle-même issue de l'histoire des différentes avant-gardes intellectuelles, littéraires, poétiques des derniers siècles. Elle marque, tout à l'inverse, l'apparition du Sujet (dans le moment même où il s'efface dans la contemplation), et prône la disparition de toutes les sortes d'épiciers et de leurs clients, plus ou moins idolâtres.


*


Le Sujet, le contemplatif galant, ne vit ni par et pour la littérature, ni par et pour la philosophie, ni par et pour l'art : son expérience poétique et amoureuse se suffit à elle-même.


*


La véritable spécificité du contemplatif galant c'est de se savoir unique et de ne vouloir parler, éventuellement, que de soi ou de l'indicible à des êtres de sa trempe.

J'ai cherché de tels gens, parfois : il n'y en a pas. Un lecteur d'une sensibilité proche, paradoxalement, aurait pu être Nicolás Gómez Dávila :

«  Rien ne compte, c'est certain, et seuls comptent les instants, mais l'instant réserve sa splendeur à celui qui l'imagine éternel.
N'a de prix que l'éphémère qui semble immortel. »

(Les horreurs de la démocratie ; éditeur S. Brussell ; traduction M. Bibart)


Mais combien dure l'Instant ?


Voici ce que j'écrivais dans le numéro 3 d'Avant-garde sensualiste (janvier 2005/ juin 2006) :

Ici, nous faisons ces expériences particulières avec le temps de l'éblouissement “post-orgastique”, le nombre de jours pendant lesquels, lorsque l'on est “sans affaires” et sans souci comme nous le sommes depuis bientôt deux ans, non-stop le nombre de jours donc, pendant lesquels dure la vibration poétique et pendant lesquels se prolonge cette ouverture du temps poétique que procure la jouissance amoureuse.

J'appelle ça la rémanence.

Voilà, en fait, le genre d'expériences auxquelles nous nous livrons. Depuis quatorze ans.
Qui fait cela ? Qui peut se consacrer à ces “expériences” sur la durée de la vibration poétique entraînée par la jouissance amoureuse ? Je ne crois pas que ce soit faire ombrage aux autres formes du “plaisir” (hétérosexuel, homosexuel etc. : je veux dire “prégénital”) que d'opposer cette vibration poétique qu'ouvre l’ “extase harmonique” génitale, telle que nous l'entendons, aux satisfactions qu'offrent ces formes prégénitales de la jouissance car aucune, je crois, n'y fait référence ni même n'y accorde la moindre importance.
Et je crois que tous méprisent cela bien comme il faut. Aussitôt dit, aussitôt fait ; aussitôt fait, aussitôt oublié.
Par exemple : un libertin décrit ses rendez-vous multiples avec des nymphettes et dépeint le profond dégoût qu'il a de lui-même, quelques heures après ces rendez-vous. Les uns et les autres, nous pouvons utiliser le même mot de jouissance. Il est évident que nous ne parlons pas du tout de la même chose.
Nous redéfinissons le plaisir, la jouissance, et mieux que Freud ne l'avait fait.
Donc, en ce qui nous concerne, nous jouons avec la jouissance et sa rémanence poétique.
Nous expérimentons les nouveaux jeux du libertinage du XXIe siècle, tendant à l’idyllisme, de cette troisième forme du libertinage que nous avons inaugurée, en nous inspirant de ceux inventés par nos élégants devanciers (“l’air de lendemain”).
Nous faisons ces expériences avec la rémanence poétique qui suit la jouissance amoureuse et nous observons ce à quoi elle donne naissance : poèmes, textes, rires, peintures, sculptures, toutes les idées diverses d'architectures, d'installations, de dispositifs baroques etc. (ce que nous pouvons réaliser et également ce que nous devons nous contenter d'imaginer.)
Les gens qui n'aiment pas ce que nous explorons, ni les moyens que nous utilisons pour cela (l'abandon amoureux, la reconnaissance de l'autre, la jubilation poétique ou le calme abandon etc.), trouveront que toutes ces manifestations (textes, poèmes, peintures etc.) n'intéressent personne.
Eux-mêmes, ne nous cachent rien ni de leurs goûts ni de leurs inspirations. Chacun peut donc être parfaitement satisfait puisque chacun fait exactement ce qu'il a envie de faire.
Pour nous, je crois seulement que nous sommes l'Avant-garde du Temps.


*


«  Rien ne compte, c'est certain, et seuls comptent les instants, mais l'instant réserve sa splendeur à celui qui l'imagine éternel.
N'a de prix que l'éphémère qui semble immortel. »

Ce qui se vérifie toujours c'est la malfaisance plébéienne (plèbe d'en haut ou plèbe d'en-bas) de l'injouissant, par nature atrabilaire, qui s'oppose à la générosité du contemplatif fût-il « réactionnaire ». De Nicolás Gómez Dávila, encore : 

« Un corps nu résout tous les problèmes de l'univers »

Nicolás Gómez Dávila  reste généreux même dans la violence de sa critique mais un croyant ne peut pas être un mystique, quoique peu de gens aient parlé aussi bien que lui de la contemplation : le mystique ne connaît pas d'opposition entre ce que le religieux séculier appelle « Dieu » et lui-même.

Maître Eckhart avait dit en substance : « L'Homme est Dieu et Dieu est l'Homme » ; à la fin, le mystique, s'il est religieux, ne peut pas faire autre chose qu'affirmer que tout ce que sa religion croit savoir de Dieu l'éloigne, de fait, de Dieu, — de l'expérience vécue de ce que sa religion appelle Dieu, sans rien en savoir ni sentir

De Lin-tsi quoiqu'il fût en dehors de la problématique des monothéismes , approximativement sur la forme, mais exactement sur le fond : 

« Tous les matins, je me torche avec les textes sacrés du bouddhisme. »


*


Dieu : pour le mystique religieux voilà un concept bien encombrant dans une histoire de toute façon sans paroles



*


Le mystique galant, lui, ne connaît que le silence mental de l'extase (dans le cataclysme de l'extase charnelle, et, ensuite, le vague et le poétique de l'extase contemplative qui la suit), une forme de fusion (qui s'ignore) dans l'absolu et la splendeur du monde .


*


Le religieux se sait séparé d'un Être tout-puissant possédant des attributs, des désirs, des projets, ayant donné ses commandements, qui peut être courroucé ou magnanime, auquel il s'agit de plaire ou d'obéir. Bien sûr, l'homme religieux peut connaître, comme tout le monde, une forme de l'extase contemplative, qu'en tant que « croyant » il rattachera toujours à l'existence de cet Être supérieur qu'il vénère, et qui n'est que la somme de ses projections névrotiques.


*


Le mystique galant, lui, ne croit pas : il sait — dans le moment même où il ne sait plus rien.
Et chaque nouvelle vague de volupté qui se déploie, se déroule et s'apothéose dans l'extase harmonique le rejette sur les rivages de la félicité du sans-nom ; dans la jouissance du Temps — le Temps, cet Instant éternel





Le 3 juin 2017




.