samedi 21 décembre 2019

Air d'innocence








Chère amie,


J’ai vu l’information dont vous me parlez.


Aujourd'hui, l'argent est le Dieu. L’économisme est sa religion. Et la marchandise est son fétiche.


Debord, dans la thèse 67 de La société du Spectacle écrivait ceci, un peu daté sur les moyens (porte-clés publicitaires etc.), qui ont changé, mais pas sur le fond : 

« La satisfaction que la marchandise abondante ne peut plus donner dans l’usage en vient à être recherchée dans la reconnaissance de sa valeur en tant que marchandise : c’est l’usage de la marchandise se suffisant à lui-même ; et pour le consommateur l’effusion religieuse envers la liberté souveraine de la marchandise. Des vagues d’enthousiasme pour un produit donné, soutenu et relancé par tous les moyens d’information, se propagent ainsi à grande allure. Un style de vêtements surgit d’un film ; une revue lance des clubs, qui lancent des panoplies diverses. Le gadget exprime ce fait que, dans le moment où la masse des marchandises glisse vers l’aberration, l’aberrant lui-même devient une marchandise spéciale. Dans les porte-clés publicitaires, par exemple, non plus achetés mais dons supplémentaires qui accompagnent des objets prestigieux vendus, ou qui découlent par échange de leur propre sphère, on peut reconnaître la manifestation d’un abandon mystique à la transcendance de la marchandise. Celui qui collectionne les porte-clés qui viennent d’être fabriqués pour être collectionnés accumule les indulgences de la marchandise, un signe glorieux de sa présence réelle parmi ses fidèles. L’homme réifié affiche la preuve de son intimité avec la marchandise. Comme dans les transports des convulsionnaires ou miraculés du vieux fétichisme religieux, le fétichisme de la marchandise parvient à des moments d’excitation fervente. Le seul usage qui s’exprime encore ici est l’usage fondamental de la soumission. »




Pour continuer à filer la métaphore, on pourrait dire que Greta Thunberg, en prophétesse d’un nouveau paradigme — de nouvelles divinités, pourrait-on dire, que l’on pourrait appeler en plaisantant – si la situation se prêtait à la plaisanterie – les dieux zéro-carbone et zéro-déchets — annonce, ou, au moins, prêche la domination sans partage de ces nouveaux principes supérieurs et la fin du règne du dieu Argent, accusé de saccager le royaume et de mener l’Humanité à sa perte, — dieu Argent dont les temples et les rituels, productivistes-consuméristes, s'élèvent dans le ciel bâtis pour et par l'exploitation des mines de l'or noir des souffrances et des caprices névrotiques des injouissants contemporains (Manifeste sensualiste).


Aujourd'hui, en effet, qu'importent le carbone et les déchets pourvu que l’homme réifié puisse afficher la preuve de son intimité avec la marchandise. Les dieux zéro-carbone et zéro-déchets sont méprisés (on commence cependant à sacrifier un peu à leur culte), de sorte que les fétiches marchands sont élevés sur leur sacrifice et sur celui de tous leurs attributs (richesse du vivant, équilibres naturels, beauté des paysages, vitalité des sols etc.)



Mais ces nouveaux principes supérieurs, qui s'affirment maintenant comme seuls capables d'assurer un futur à l'Humanité, sont totalement antinomiques avec l’ancienne idole : s'ils devenaient vraiment le nouveau paradigme, les adorateurs du dieu précédent (l'argent) et leurs fétiches (marchandises plus ou moins prestigieuses en tous genres) seraient voués aux gémonies, leurs rites (consommation ostentatoire, accumulation etc.) interdits, condamnés, punis, leurs lieux de culte, détruits ou transformés. Eux-mêmes risqueraient leur vie.


C'est la profondeur des bouleversements qu’entraînerait ce renversement des valeurs qu’a bien sentie, intuitivement, le président de cette association — en souhaitant l’assassinat de la jeune et messianique Greta.



Évidemment, ces nouveaux principes supérieurs pourraient prendre corps dans la nouvelle génération : bien sûr, à cause des bouleversements climatiques et environnementaux en cours ou par l’intérêt manœuvrier que certains peuvent y avoir mais aussi parce que cette nouvelle génération pourrait grâce à eux se donner des voies neuves, et bien à elle, pour canaliser l’exaltation propre à sa jeunesse et, d’un même mouvement, ringardiser, maudire, c’est-à-dire tuer, les générations précédentes, ses parents et ses grands-parents (les « punks » du no future, qui, de festivals en séjours « culturels » en tous genres, se déplacent, tels des nuées de sauterelles, en avion et en sous-location, partout sur la planète, en ruinant tout sur leur passage, et, peut-être même, selon certains, l’avenir de l’Humanité, c’est-à-dire celui de leurs enfants et de leurs petits-enfants, — qui sont censément ceux pour lesquels ils déploient et ont déployé toutes leurs activités.)


Évidemment, personne ne peut être mieux placé que ces enfants et ces petits-enfants pour enterrer ces deux générations. Ils le feront, sans aucun doute. Jetteront-ils leurs goûts, leurs plaisirs, leurs mœurs, leurs loisirs aux poubelles de l’Histoire ? Qui vivra verra.


En tout cas, on le voit déjà : un moment de la non-vie a vieilli ; il ne se laissera pas rajeunir avec des couleurs éclatantes ; et son air d’innocence ne reviendra plus, pourrais-je dire, — en détournant Debord.


De notre côté, avec notre manuel de la vie pauvre et nos goûts communautaires, de l'adolescence, et, aujourd’hui, notre amour contemplatif — galant et notre Paradis, comme œuvre d'art emblématique, je pense 
mais vous savez très bien ce que je pense, et je ne vais pas vous ennuyer davantage.


À vous, affectueusement,




R.C.









.