lundi 3 décembre 2012

Aux racines du sadisme, du masochisme, et de la pornographie en tant qu'exploitation politico-marchande de la souffrance individuelle (suite)










Extrait de
 LA FONCTION DE L'ORGASME
de
WILHELM REICH






« La théorie psychanalytique des névroses autorisait la recherche de l'énergie qui manquait à l'établissement de la puissance orgastique dans le non-génital, c'est-à-dire les activités et les fantaisies prégénitales infantiles. Si l'intérêt sexuel est dirigé, à un degré important, vers les besoins de sucer, de mordre, d'être caressé, vers des habitudes anales, etc. alors la capacité d'expérience génitale ne peut qu'en souffrir. Cela confirme l'hypothèse que les pulsions sexuelles partielles ne fonctionnent pas indépendamment l'une de l'autre, mais forment une unité — analogues à un liquide contenu dans des vases communicants. Il ne saurait exister qu'une seule énergie sexuelle uniforme, cherchant une satisfaction en des zones érogènes variées, et attachée à des idées différentes. Ce concept était en désaccord avec certaines vues qui, à cette époque, commençaient de connaître une grande vogue. Ferenczi avait publié sa théorie de la génitalité, selon laquelle la fonction génitale se composait d'excitations prégénitales, anales, orales et agressives. À ses vues s'opposait mon expérience clinique. Je trouvai, au contraire, que toute addition d'excitations non génitales dans l'acte sexuel ou la masturbation réduisait la puissance orgastique. Par exemple, une femme qui inconsciemment identifie son vagin et son anus peut craindre de faire un vent dans l'excitation sexuelle et s'en trouver fort gênée. Une telle attitude est capable de paralyser toute activité vitale normale. Un homme pour qui le pénis signifie inconsciemment un couteau, ou pour qui le pénis est avant tout quelque chose qui prouve sa virilité, sera incapable d'abandon complet dans l'acte sexuel. Hélène Deutsch venait de publier un livre sur les fonctions sexuelles féminines où elle soutenait que le point culminant de la satisfaction sexuelle chez la femme se trouvait dans l'acte d'enfanter. Selon elle, il n'y avait pas d'excitabilité vaginale primaire, mais seulement une excitabilité composée d'excitations qui s'étaient déplacées de la bouche et de l'anus vers le vagin. À la même époque, Otto Rank publia son Traumatisme de la naissance, où il affirmait que l'acte sexuel correspondait à un « retour au sein maternel ».
J'étais en très bons termes avec tous ces analystes et estimais leur opinion, mais mon expérience et mes vues entraient en conflit aigu avec les leurs. Peu à peu, il devint clair que c'était une erreur fondamentale de donner à l'acte sexuel une interprétation psychologique, de lui attribuer une signification psychique comme s'il s'agissait d'un symptôme névrotique. Mais c'est précisément ce que faisaient les psychanalystes. Au contraire : toute idée survenant au cours de l'acte sexuel n'a pour effet que d'empêcher l'absorption totale dans l'excitation. En outre, de telles interprétations psychologiques de la génitalité constituent une négation de la génitalité en tant que fonction biologique. En la composant d'excitations non génitales, on refuse l'existence à la génitalité. Cependant, la fonction de l'orgasme avait révélé la différence qualitative entre la génitalité et la pré-génitalité. Seul l'appareil génital peut procurer l'orgasme et peut décharger complétement l'énergie sexuelle. La pré-génitalité, d'autre part, peut seulement augmenter les tensions neuro-végétatives. On voit aussitôt la scission profonde qui se forma ici dans les concepts psychanalytiques.
Les conclusions thérapeutiques qu'on pouvait tirer de ces concepts opposés étaient incompatibles. Si, d'une part, l'excitation génitale n'était qu'un mélange d'excitations non génitales, la tâche thérapeutique consistait à déplacer l'érotisme anal ou oral sur l'appareil génital. Si, d'autre part, mes vues étaient exactes, alors l'excitation génitale devait être libérée du mélange des excitations prégénitales, devait être en quelque sorte « cristallisée ».
 Les écrits de Freud ne donnaient pas la clé de la solution de ce problème. Il croyait que le développement libidinal chez l'enfant progressait du stade oral au stade anal et de là au niveau phallique. Le niveau phallique était attribué aux deux sexes. L'érotisme phallique se manifestait chez la petite fille dans le clitoris, comme il se manifestait chez le petit garçon dans le pénis. C'est seulement à la puberté, disait Freud, que toutes les excitations sexuelles infantiles se soumettaient à la « primauté du génital ». Ce génital maintenant « entrait au service de la procréation ». Pendant les premières années, je ne m'aperçus pas que cette formulation contenait la vieille identification entre la génitalité et la procréation, selon laquelle le plaisir sexuel était considéré comme une fonction de procréation. Cette inadvertance fut portée à mon attention par un psychanalyste, à Berlin, à l'époque où la rupture devenait évidente. Mon appartenance à l'Association psychanalytique internationale malgré ma théorie de la génitalité demeurait possible, parce que je continuai à me référer à Freud. Mais en agissant ainsi, je commettais une injustice envers ma propre théorie et je rendais plus difficile les départs de mes collaborateurs de l'organisation des psychanalystes. Aujourd'hui, de telles conceptions semblent impossibles. Je ne puis que m'émerveiller du sérieux avec lequel on discutait alors la question de savoir si oui ou non il y avait une fonction génitale primaire. Personne ne soupçonnait la base sociale d'une telle naïveté scientifique. Le développement ultérieur de la théorie de la génitalité la rendit assez évidente.»





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