P.
OVIDI NASONIS LIBER SECVNDVS ARTIS AMATORIAE
...
Me
voces audire iuvat sua gaudia fassas,
Quaeque morer meme
sustineamque rogent.
Aspiciam dominae victos amentis
ocellos:
Langueat, et tangi se vetet illa diu.
Haec bona
non primae tribuit natura iuventae,
Quae cito post septem lustra
venire solent.
Qui properant, nova musta bibant: mihi fundat
avitum
Consulibus priscis condita testa merum.
Nec
platanus, nisi sera, potest obsistere Phoebo,
Et laedunt nudos
prata novella pedes.
Scilicet Hermionen Helenae praeponere
posses,
Et melior Gorge, quam sua mater, erat?
At venerem
quicumque voles adtingere seram,
Si modo duraris, praemia digna
feres.
Conscius, ecce, duos accepit lectus amantes:
Ad
thalami clausas, Musa, resiste fores.
Sponte sua sine te
celeberrima verba loquentur,
Nec manus in lecto laeva iacebit
iners.
Invenient digiti, quod agant in partibus illis,
In
quibus occulte spicula tingit Amor.
Fecit in Andromache prius
hoc fortissimus Hector,
Nec solum bellis utilis ille fuit.
Fecit
et in capta Lyrneside magnus Achilles,
Cum premeret mollem
lassus ab hoste torum.
Illis
te manibus tangi, Brisei, sinebas,
Imbutae Phrygia quae nece
semper erant.
An fuit hoc ipsum, quod te, lasciva, iuvaret,
Ad
tua victrices membra venire manus?
Crede
mihi, non est veneris properanda voluptas,
Sed sensim tarda
prolicienda mora.
Cum loca reppereris, quae tangi femina
gaudet,
Non obstet, tangas quo minus illa, pudor.
Aspicies
oculos tremulo fulgore micantes,
Ut sol a liquida saepe refulget
aqua.
Accedent questus, accedet amabile murmur,
Et dulces
gemitus aptaque verba ioco.
Sed neque tu dominam velis maioribus
usus
Desere,
nec cursus anteat illa tuos;
Ad metam properate simul: tum plena
voluptas,
Cum pariter victi femina virque iacent.
Hic tibi
versandus tenor est, cum libera dantur
Otia, furtivum nec timor
urget opus.
Cum mora non tuta est, totis incumbere remis
Utile,
et admisso subdere calcar equo.
Finis
adest operi: palmam date, grata iuventus,
Sertaque odoratae
myrtea ferte comae.
...
Correspondances
J’ouvre
à l’instant votre recueil et je lis ces textes et ce qu’ils vous
inspirent ; à mon tour, vous lisant, je pense : ne
pourrait-on pas aussi bien dire : toute pensée de jouissance
qui s’éloigne d’un désir de ré-union (re-ligare) est une
pensée mue par le diabolique, si tant est que ce dernier est bien ce
qui prospère sur la séparation : de soi avec soi, de soi avec
la propriété de sa vie, de soi avec l’autre, de soi avec
« l’amour, le vaste monde… »
À
vous, qui m’avez si bien lu au point de m’avoir cité, je ne
résiste pas au plaisir de rappeler ces quelques lignes de L’Art
d’aimer d’Ovide :
« Mais
déjà le lit complice de leurs plaisirs a reçu nos deux amants. […
]
Si
tu veux m'en croire, ne te hâte pas trop d'atteindre le terme du
plaisir; mais sache, par d'habiles retards, y arriver doucement.
Lorsque tu auras trouvé la place la plus sensible, qu'une sotte
pudeur ne vienne pas arrêter ta main.
Tu verras alors ses yeux
briller d'une tremblante clarté, semblable aux rayons du soleil
reflétés par le miroir des ondes. Puis viendront les plaintes
mêlées d'un tendre murmure, les doux gémissements, et ses paroles,
agaçantes qui stimulent l'amour. Mais, pilote maladroit, ne vas pas,
déployant trop de voiles, laisser la maîtresse en arrière; ne
souffre pas non plus qu'elle te devance : voguez
de concert vers le port. La volupté est au comble lorsque, vaincus
par elle, l'amante et l'amant succombent en même temps. Telle doit
être la règle de ta conduite, lorsque rien ne te presse et que la
crainte ne te force pas d'accélérer tes plaisirs furtifs.
Mais, si les retards ne sont pas sans danger, alors, penché sur les
avirons, rame de toutes tes forces, et presse de l'éperon les flancs
de ton coursier.
Je touche au terme de mon ouvrage. Jeunesse
reconnaissante, donne-moi la palme, et ceins mon front du myrte
odorant... »
Ovide
que je viens de redécouvrir. (Mais je ne crois pas avoir jamais
traduit ces lignes durant mes années de collège ou de lycée…).
Ovide
impérial dans ces quelques lignes, écrites en l’an 1 de notre
ère, c’est-à-dire exactement 2000 ans avant celles-ci, écrites
en juin 2001 : « Dans cette conception de la vie et
de l’amour les amants veulent jouir ensemble. L’abandon en absolu
simultané à la gloire orgastique et à l’extase qui la suit etc.
» (Manifeste
sensualiste)
qu’il m’a fallu trouver en m’exilant — dans une villa
rustica vétuste,
sur mes terres de maquis et de landes — sans aucun regret, de cette
époque de furieux esclaves sans maîtres —
libertaires-pubertaires,
pour la plupart — où elles ont beaucoup amusé.
Ovide,
lui, ne dut pas s’exiler : il fut exilé. Pour les mêmes
raisons ; par Auguste.
Pour
la palme et la myrte, dans les époques de furieux, donc, on
repassera… Ou on fera comme Catherine M.
(Pour
la mort, c’est très surfait : on meurt en un éclair. J’en
sais quelque chose.
C’est
son anticipation anxieuse ou la vie souffrante et s’amenuisant qui
peuvent être désastreuses.)
Jouissons
donc du Temps — pendant
qu’il nous est donné — nous
qui vivons, lisons, écrivons, aimons…
À
vous
Post-scriptum.
Pour
éviter tout malentendu à la lecture de ce que j’écrivais
précédemment, je voudrais préciser que, si je veux bien être
moraliste puisque j’observe les mœurs de mon époque, je n’entends
pas être moralisateur, et que ce n’est pas sous l’angle de la
morale que j’ai critiqué cette époque mais plutôt sous ceux
du goût et de la « grande santé ».
Tout
à fait — et cela ne cesse de m’étonner, au fur et à mesure de
ma lecture — comme le faisait Ovide, un Romain, familier du premier
cercle du pouvoir (il courtisait
Julie,
la petite-fille d’Auguste), pour lequel — comme pour tous les
autres Romains — les esclaves étaient, de droit, des objets
sexuels qui ne pouvaient que se soumettre, et auquel même les
affranchis ne devaient, par obligation, rien refuser dans ce domaine,
un Romain qui vivait dans une société dans laquelle on épousait
des petites filles de sept ans (et je vous fais grâce du reste), et
qui était donc, dans l’ordre du sexuel, un peu plus renseigné et
libre d’agir selon son bon plaisir que ne le furent nos
« libertaires-pubertaires », né(e)s avant-guerre, ou
après, avec leurs « sexualités » d’esclaves de
pensionnats et de lecteurs de revues aux filles au sexe gommé, ou
même que leur maître à tous, ce marquis embastillé dans une
société loin d’offrir, même à sa noblesse, les mêmes
opportunités d’assouvir sans limites tous ses caprices que Rome à
ses citoyens, un Romain, donc, avec toute la riche expérience et les
riches possibilités que lui donnaient ce titre et son rang, et qui
écrivait, malgré, ou plutôt grâce à tout cela :
« Chez
elles [il parle des femmes qui ont passé trente ou trente-cinq ans]
le plaisir naît sans provocation irritante : ce plaisir le plus
doux, celui que partagent à la fois et l'amante et l'amant. Je hais
des embrassements dont l'effet n'est pas réciproque : aussi les
caresses d'un adolescent ont-elles pour moi peu d'attrait.
Je
hais cette femme qui se livre parce qu'elle doit se livrer, et qui,
froide au sein du plaisir, songe encore à ses fuseaux. Le plaisir
qu'on m'accorde par devoir cesse pour moi d'être un plaisir, et je
dispense ma maîtresse de tout devoir envers moi. Qu'il m'est doux
d'entendre sa voix émue exprimer la joie qu'elle éprouve, et me
prier de ralentir ma course pour prolonger son bonheur ! J'aime
à la voir, ivre de volupté, fixer sur moi ses yeux mourants, ou,
languissante d'amour, se refuser longtemps à mes caresses ! »
Ovide
qui, ailleurs, prône encore les amours durables parce que les amants
et leurs amours n’en deviennent que meilleurs…
C’est
de ces mêmes points de vue du goût
expérimenté et du sentiment délicat et policé
— retrouvés malgré lui — que j’ai critiqué mon siècle
malheureusement et pauvrement sadien,
regrettant qu’il n’ait été ovidéen,
espérant qu’un de ces autres à suivre, peut-être, soit sinon
ovidéen
au moins vaudéen,
ayant aimé et aimant, en amour comme ailleurs, la grâce partagée,
et lui ayant tout, de gaieté de cœur, sacrifié (l’époque le
permettait).
Enfin,
malgré ce que peuvent écrire certains sur le ton de l’ironie (J.
Henric, dans un article où il pourfend à juste titre les
moralisateurs, mais où il me semble, pour ma part, sentir comme
l’ombre d’un doute — et quand on voit où tous ceux-là, qu’il
nomme, et où tout cela, ont mené, pourquoi pas ?… ) :
« Allons, reconnaissons-le, la culture occidentale du siècle
passé et de l’actuel, sa littérature notamment, et
particulièrement la française, ne sent pas bon. Avec un Sade qui
déjà au 18e siècle empuantissait l’atmosphère, puis avec des
auteurs comme Genet, Bataille, Céline, Pasolini, Nabokov,
Klossowski, Beckett, Guyotat... ) », enfin, donc, malgré cela
et ce doute que je crois sentir, tout
compte fait,
chez certains des acteurs de la « libération » sadienne
de l’époque, je dois dire que je comprends l’enchaînement des
causes qui ont fait du vingtième siècle ce qu’il a été :
chacun a fait ce qu’il a dû et cru devoir faire. Ou même
seulement pu
faire…
R.C.
Vaudey.
Le
30 avril 2012
Post-scriptum
2 à Ô vaudéennes… Ô vaudéens… Ovidéennes…
Ovidéens…
En
fait, je ne me suis pas exilé une fois, de cette société
d'esclaves sans maîtres et de furieux, mais au moins trois fois :
une première fois, dès l'age de vingt-et-un ans — et pour six ans
— dans un paysage semblable à celui de la Forêt-Noire, dans une
vieille, rude et immense ferme de montagne, que j'avais achetée, —
sur une petite de clairière de cinq hectares — au bout d'une route
et d'un chemin qui ne menaient vraiment nulle part —, exclusivement
pour tenter de me débarrasser, par le revécu émotionnel autonome
et l'analyse, de l'assimilation corporelle des erreurs fondamentales
de deux millénaires judéo-chrétiens, et de ses conséquences quant
à la perte de mes capacités poétiques, sentimentales,
contemplatives et créatrices ; puis, et à la suite, je me suis
exilé, une deuxième fois, sur les rivages de l'océan Indien, pour
y éprouver pendant quelques années tous les bonheurs et toutes les
extases procurées par ces capacités poétiques, sentimentales,
contemplatives, expansives et créatrices ainsi retrouvées.
Je
suis ensuite revenu sept ans à Rome, pour ainsi dire — mais
c'était en fait Paris —, et encore n'était-ce le plus souvent
qu'un mois sur deux, pour tenter d'y déployer, avec d'autres, ce que
mes deux exils précédents m'avaient appris et apporté, contre
l'insignifiance poétique, contemplative, créatrice, sentimentale
qui commençait de s'y déployer comme jamais : et bien sûr sans
autre résultat que de risquer à la fin de perdre le fil d'Ariane
qui toujours m'avait guidé.
Je
me suis exilé, une troisième fois donc, et c'était il y a
vingt-deux ans, cette fois, comme je l'ai dit, dans une villa
rustica vétuste au milieu de mes terres de landes et de maquis,
où le bonheur m'a souri, puisque j'y ai rencontré Héloïse,
pouvant déployer enfin L'art d'aimer dont parlait Ovide, Art
d'aimer qu'elle m'avait offert, sans y penser, par la pureté de
ses baisers, et dont je pense pouvoir dire que nous l’avons
amélioré, parce que nous nous y sommes entièrement consacrés.
Qu'y avait-il de mieux à faire !
C'est
avec ces yeux, ceux de notre Art d'aimer, dans tous les cas,
qu'il faut regarder les quatre ou cinq mille ans passés, et c'est à
son aune qu'il faut juger des Hommes : qui fera cela comprendra
comment l'injouissant se manifeste et s'est manifesté ; il aura
ainsi le mètre-étalon à partir duquel il pourra tout
diagnostiquer.
Au
départ, nous avions vécu comme des Romains, dans nos villas et sur
nos terres, de l'autre côté de la Méditerranée, enfant choyé par
nos servantes, les Mauresques, ou les Juives si touchantes, qui pour
leur Pâques nous offrait, cérémonieusement, leur petite galette
toute sèche et pleine de petits trous, mais dont je comprenais dans
les yeux de ma mère, de ma grand-mère — les ardentes Catholiques
—, et dans ceux de Véra, ma tante, la très sulfureuse Orthodoxe,
qu'il fallait l'aimer — comme on aime une brioche ; — nous
vivions, sans le savoir, la fin de l'Empire, et une sorte de
survivance de la vie des Romains : on nous l'a assez reproché.
Le 4 mai 2012 (mis en ligne le 18 avril 2020)
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