Chère
jeune amie,
…
En
repensant à Marcel Duchamp, écrivant à propos de Breton « Il
était l'amant de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution
», on se demande ce qu’il faudrait écrire aujourd'hui, dans un
monde qui croit à la commande de viols ou de meurtres d'enfants en
direct, sur Internet. Par la plèbe — d’en haut ou d’en-bas.
Et
encore le monde, à l'époque, se limitait-il, dans l’esprit de
Duchamp, à l'Europe et à l'Amérique du Nord.
Pour
le reste, laissez tomber la pornographie.
Il
n’y a qu’un seul secret : c’est un poète « populaire »
(qui fait braire tous les écrivaillons subventionnés — ou non —,
branchés — ou pas —) qui l’a énoncé : « S’il
n’entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas. ».
En
fait d’orgasmes, ce que la pornographie vous montre ce ne sont que
des spasmes et des convulsions (plus ou moins violentes) chaotiques
et inabouties : l’orgasme est un enlèvement à
deux,
en comme-un,
dans un même mouvement, harmonique :
le reste, c’est de l’onanisme.
Les
convulsions (celles de la mort ((pauvre Bataille)), celles de
l’excitation onaniste etc.) fascinent les injouissants, incapables
de s’abandonner à l’extase
harmonique :
on dirait des singes qui braillent et qui tapent sur un piano,
incapables d’en jouer mais hypnotisés par l’objet.
L'onanisme,
seul, à deux, ou en groupe, se porte donc mieux que jamais : il
est seulement devenu grand-guignolesque
et informatisé.
…
On peut dire, comme vous le faites, que nous avons découvert le vaccin contre la rage sexuelle (grâce à W. Reich, qui avait décrit la « fonction de l’orgasme », il y a maintenant près d’un siècle).
Mais
nous n’avons pas découvert le moyen d’en faire profiter qui
que ce soit : entre l'analyse, le plus souvent indispensable, et la création de situations de
liberté, d'un côté, et le moment d’extrême misère matérielle,
intellectuelle et sentimentale que nous connaissons, de l'autre, à
la veille de catastrophes financières et géopolitiques mondialisées
(sans compter les accidents atmosphériques les plus surprenants et les effondrements écologiques en cours), la découverte
de l’ « extase harmonique » et celle de l’égalité
amoureuse entre les femmes et les hommes,
dans la « jouissance contemplative », paraissent
dérisoires : nul avant nous ne les avait pourtant si clairement
définies, — ni si heureusement vécues.
Et
je suis très heureux d’avoir retrouvé chez Rimbaud cette
expression « extase harmonique », qui m’était venue pour décrire,
parfaitement, cette forme si accomplie et si poétique de l’amour.
« Aux
accidents atmosphériques les plus surprenants
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
— Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ? —
Et chante et se poste. »
Un couple de jeunesse s'isole sur l'arche,
— Est-ce ancienne sauvagerie qu'on pardonne ? —
Et chante et se poste. »
Pour
le reste, que vous dire : l’onanisme « récréatif »,
à deux ou en groupe, c'est ce que me proposaient mes jeunes amies, tribades et
radicales, de l'underground parisien. (Dominique S. Lettre ((clic))
C'est
aussi ce qu'était en train de devenir ma relation avec F. , relation
qui avait pourtant bien commencé, comme le montrent cette lettre (clic) et ce collage.
![]() |
Poèmes-collages. 1987
|
J'ai
rompu, d’un coup, avec tout le monde, sans savoir où cela me
mènerait — sinon à la solitude. J’ignorais que la solitude à
deux serait mon salut.
J'avais
connu la jouissance sentimentale : les fantaisies, plus ou moins
récréatives, plus ou moins féroces, je ne voulais pas m'y
résigner.
C'est ce
que traduit ce poème-collage de l’époque.
La
chance m'a souri : j'ai rencontré Héloïse à ce moment-là ;
précisément alors que j’étais en train d'expliquer, à un
camarade de l'époque, que j'étais décidé à rester seul, au moins
un an, ce qui ne m'était jamais arrivé depuis le début de ma vie
sentimentale.
Et
c’est à l’instant précis où je venais de dire cela que j’ai
vu une magnifique brune s'installer sur sa serviette de bain.
Après
une cour de trois mois, je fus enfin adoubé. Vous connaissez la
suite.
Et
depuis, j'ai remplacé les excitations pornographiques, que provoque
l’injouissance, par l’éblouissement poétique et contemplatif
des « ressouvenances galantes » ; les jeux et la camaraderie
sexuels (auxquels les débuts harmoniques
de l’amour sentimental, qui m’avait toujours guidé, laissaient à
chaque fois place) par l’amour
contemplatif — galant
et les états amoureux poétiques et mystiques, — post-orgastiques.
Et
je me suis fait le secrétaire de ces sensations de surbrillance
sensualiste et
de
fusion océanique avec le monde,
pour que le souvenir ne s’en perde pas, — même si la masse de
perdition, dont jamais je ne fus, n'en a et n’en aura jamais que
faire.
Mais
bien sûr, quand je dis : « j’ai remplacé », je
devrais dire : « ont été remplacées ».
Je
n’y suis pour rien : je constate.
Le
secret, c’était aussi : ni vin, ni fumée, ni poudre, ni
cachets, ni fréquentations oiseuses : ce que ne permet jamais
la vie en société du spectacle.
…
Qui, de Goethe ou de Schopenhauer, puisque vous aimez plus que tout ces auteurs, vous a d'ailleurs conseillé de vous gaver de poudre, de pilules, de fumée et d’alcool, pour vous joindre à un troupeau de veaux hystériques en train de « s’éclater » ?
Napoléon, de son côté, disait : « Il faut des fêtes bruyantes aux populations, les sots aiment le bruit, et la multitude c'est les sots. »
Pourquoi devrais-je les contredire, moi qui ai vu naître, en 1983, sur les hauteurs de Vagator,
avec cette première rave-party appelée « Bal Champêtre »,
sa « special music » et ses premiers ecstas, cette
arnaque anti-poétique et spectaculaire de la « fête »
telle qu’elle s’est répandue depuis sur toute la planète, et
qui suis donc un peu mieux renseigné que ceux que je viens de citer
sur ses tenants et ses aboutissants ?
N’ai-je pas écrit :
Éclater
ou jouir
(goûtez ce dernier mot !)
Voilà la question centrale de l'Humanité
(goûtez ce dernier mot !)
Voilà la question centrale de l'Humanité
…
Il
s’agit de retrouver ce que du temps de Lin-tsi on appelait
l’Homme
vrai sans situation,
pas le sale gosse pervers, sadique ou masochiste, et ses fixations
pré-génitales toutes plus malheureuses et plus démentes les unes
que les autres, mais notre cœur de souveraineté — mystique, sans
parole et sans appel —, et de déployer à partir de là cette forme de l’amour
qui n’appartient qu’à lui et à sa capacité d’abandon à
l’extase et à la jouissance — puissante, profonde, fortunée —
amoureuses et charnelles.
Et
pour le reste, souvenez-vous :
L’amour
est un éclat, rouge.
Sinon,
abordez
L’hiver
en dame esquimau
À
vous,
R.C. Vaudey
Post-scriptum
Publier
le Manifeste sensualiste, en 2002, au moment même où s’est
démocratisé cet accès informatique à la violence défoulée des
pulsions pré-génitales, destructrices et auto-destructrices, était
certainement une erreur. Mais en quoi cette publication serait-elle
plus judicieuse aujourd’hui ?
Et en fait de fête, faites donc ce qui vous plaît. Gardez cependant toujours en tête la possibilité de la chance poétique, — et ne vous abîmez pas. Ni le cœur ni le corps.
Et en fait de fête, faites donc ce qui vous plaît. Gardez cependant toujours en tête la possibilité de la chance poétique, — et ne vous abîmez pas. Ni le cœur ni le corps.
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