dimanche 10 mai 2015

Ô Vaudéennes... Ô Vaudéens... Ovidéennes... Ovidéens...








P. OVIDI NASONIS LIBER SECVNDVS ARTIS AMATORIAE


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Me voces audire iuvat sua gaudia fassas,
Quaeque morer meme sustineamque rogent.
Aspiciam dominae victos amentis ocellos:
Langueat, et tangi se vetet illa diu.
Haec bona non primae tribuit natura iuventae,
Quae cito post septem lustra venire solent.
Qui properant, nova musta bibant: mihi fundat avitum
Consulibus priscis condita testa merum.
Nec platanus, nisi sera, potest obsistere Phoebo,
Et laedunt nudos prata novella pedes.
Scilicet Hermionen Helenae praeponere posses,
Et melior Gorge, quam sua mater, erat?
At venerem quicumque voles adtingere seram,
Si modo duraris, praemia digna feres.
Conscius, ecce, duos accepit lectus amantes:
Ad thalami clausas, Musa, resiste fores.
Sponte sua sine te celeberrima verba loquentur,
Nec manus in lecto laeva iacebit iners.
Invenient digiti, quod agant in partibus illis,
In quibus occulte spicula tingit Amor.
Fecit in Andromache prius hoc fortissimus Hector,
Nec solum bellis utilis ille fuit.
Fecit et in capta Lyrneside magnus Achilles,
Cum premeret mollem lassus ab hoste torum.
Illis te manibus tangi, Brisei, sinebas,
Imbutae Phrygia quae nece semper erant.
An fuit hoc ipsum, quod te, lasciva, iuvaret,
Ad tua victrices membra venire manus?
Crede mihi, non est veneris properanda voluptas,
Sed sensim tarda prolicienda mora.
Cum loca reppereris, quae tangi femina gaudet,
Non obstet, tangas quo minus illa, pudor.
Aspicies oculos tremulo fulgore micantes,
Ut sol a liquida saepe refulget aqua.
Accedent questus, accedet amabile murmur,
Et dulces gemitus aptaque verba ioco.
Sed neque tu dominam velis maioribus usus
Desere, nec cursus anteat illa tuos;
Ad metam properate simul: tum plena voluptas,
Cum pariter victi femina virque iacent.
Hic tibi versandus tenor est, cum libera dantur
Otia, furtivum nec timor urget opus.
Cum mora non tuta est, totis incumbere remis
Utile, et admisso subdere calcar equo.
Finis adest operi: palmam date, grata iuventus,
Sertaque odoratae myrtea ferte comae. 


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Correspondances


J’ouvre à l’instant votre recueil et je lis ces textes et ce qu’ils vous inspirent ; à mon tour, vous lisant, je pense :  ne pourrait-on pas aussi bien dire : toute pensée de jouissance qui s’éloigne d’un désir de ré-union (re-ligare) est une pensée mue par le diabolique, si tant est que ce dernier est bien ce qui prospère sur la séparation : de soi avec soi, de soi avec la propriété de sa vie, de soi avec l’autre, de soi avec « l’amour, le vaste monde… »

À vous, qui m’avez si bien lu au point de m’avoir cité, je ne résiste pas au plaisir de rappeler ces quelques lignes de L’Art d’aimer d’Ovide :


« Mais déjà le lit complice de leurs plaisirs a reçu nos deux amants. [… ]
Si tu veux m'en croire, ne te hâte pas trop d'atteindre le terme du plaisir; mais sache, par d'habiles retards, y arriver doucement. Lorsque tu auras trouvé la place la plus sensible, qu'une sotte pudeur ne vienne pas arrêter ta main.
Tu verras alors ses yeux briller d'une tremblante clarté, semblable aux rayons du soleil reflétés par le miroir des ondes. Puis viendront les plaintes mêlées d'un tendre murmure, les doux gémissements, et ses paroles, agaçantes qui stimulent l'amour. Mais, pilote maladroit, ne vas pas, déployant trop de voiles, laisser la maîtresse en arrière; ne souffre pas non plus qu'elle te devance : voguez de concert vers le port. La volupté est au comble lorsque, vaincus par elle, l'amante et l'amant succombent en même temps. Telle doit être la règle de ta conduite, lorsque rien ne te presse et que la crainte ne te force pas d'accélérer tes plaisirs furtifs. Mais, si les retards ne sont pas sans danger, alors, penché sur les avirons, rame de toutes tes forces, et presse de l'éperon les flancs de ton coursier.
Je touche au terme de mon ouvrage. Jeunesse reconnaissante, donne-moi la palme, et ceins mon front du myrte odorant... »

Ovide que je viens de redécouvrir. (Mais je ne crois pas avoir jamais traduit ces lignes durant mes années de collège ou de lycée…).
Ovide impérial dans ces quelques lignes, écrites en l’an 1 de notre ère, c’est-à-dire exactement 2000 ans avant celles-ci, écrites en juin 2001 :  « Dans cette conception de la vie et de l’amour les amants veulent jouir ensemble. L’abandon en absolu simultané à la gloire orgastique et à l’extase qui la suit etc.  » (Manifeste sensualiste) qu’il m’a fallu trouver en m’exilant — dans une villa rustica vétuste, sur mes terres de maquis et de landes — sans aucun regret, de cette époque de furieux esclaves sans maîtres libertaires-pubertaires, pour la plupart — où elles ont beaucoup amusé.
Ovide, lui, ne dut pas s’exiler : il fut exilé. Pour les mêmes raisons ; par Auguste.
Pour la palme et la myrte, dans les époques de furieux, donc, on repassera… Ou on fera comme Catherine M.

(Pour la mort, c’est très surfait : on meurt en un éclair. J’en sais quelque chose.
C’est son anticipation anxieuse ou la vie souffrante et s’amenuisant qui peuvent être désastreuses.)

Jouissons donc du Temps pendant qu’il nous est donné nous qui vivons, lisons, écrivons, aimons…

À vous


Post-scriptum.

Pour éviter tout malentendu à la lecture de ce que j’écrivais précédemment, je voudrais préciser que, si je veux bien être moraliste puisque j’observe les mœurs de mon époque, je n’entends pas être moralisateur, et que ce n’est pas sous l’angle de la morale que j’ai critiqué cette époque mais plutôt sous ceux du goût et de la « grande santé ».

Tout à fait — et cela ne cesse de m’étonner, au fur et à mesure de ma lecture — comme le faisait Ovide, un Romain, familier du premier cercle du pouvoir (il courtisait Julie, la petite-fille d’Auguste), pour lequel — comme pour tous les autres Romains — les esclaves étaient, de droit, des objets sexuels qui ne pouvaient que se soumettre, et auquel même les affranchis ne devaient, par obligation, rien refuser dans ce domaine, un Romain qui vivait dans une société dans laquelle on épousait des petites filles de sept ans (et je vous fais grâce du reste), et qui était donc, dans l’ordre du sexuel, un peu plus renseigné et libre d’agir selon son bon plaisir que ne le furent nos « libertaires-pubertaires », né(e)s avant-guerre, ou après, avec leurs « sexualités » d’esclaves de pensionnats et de lecteurs de revues aux filles au sexe gommé, ou même que leur maître à tous, ce marquis embastillé dans une société loin d’offrir, même à sa noblesse, les mêmes opportunités d’assouvir sans limites tous ses caprices que Rome à ses citoyens, un Romain, donc, avec toute la riche expérience et les riches possibilités que lui donnaient ce titre et son rang, et qui écrivait, malgré, ou plutôt grâce à tout cela :

« Chez elles [il parle des femmes qui ont passé trente ou trente-cinq ans] le plaisir naît sans provocation irritante : ce plaisir le plus doux, celui que partagent à la fois et l'amante et l'amant. Je hais des embrassements dont l'effet n'est pas réciproque : aussi les caresses d'un adolescent ont-elles pour moi peu d'attrait.
Je hais cette femme qui se livre parce qu'elle doit se livrer, et qui, froide au sein du plaisir, songe encore à ses fuseaux. Le plaisir qu'on m'accorde par devoir cesse pour moi d'être un plaisir, et je dispense ma maîtresse de tout devoir envers moi. Qu'il m'est doux d'entendre sa voix émue exprimer la joie qu'elle éprouve, et me prier de ralentir ma course pour prolonger son bonheur ! J'aime à la voir, ivre de volupté, fixer sur moi ses yeux mourants, ou, languissante d'amour, se refuser longtemps à mes caresses ! »

Ovide qui, ailleurs, prône encore les amours durables parce que les amants et leurs amours n’en deviennent que meilleurs…

C’est de ces mêmes points de vue du goût expérimenté et du sentiment délicat et policé — retrouvés malgré lui — que j’ai critiqué mon siècle malheureusement et pauvrement sadien, regrettant qu’il n’ait été ovidéen, espérant qu’un de ces autres à suivre, peut-être, soit sinon ovidéen au moins vaudéen, ayant aimé et aimant, en amour comme ailleurs, la grâce partagée, et lui ayant tout, de gaieté de cœur, sacrifié (l’époque le permettait).

Enfin, malgré ce que peuvent écrire certains sur le ton de l’ironie (J. Henric, dans un article où il pourfend à juste titre les moralisateurs, mais où il me semble, pour ma part, sentir comme l’ombre d’un doute — et quand on voit où tous ceux-là, qu’il nomme, et où tout cela, ont mené, pourquoi pas ?… ) :  « Allons, reconnaissons-le, la culture occidentale du siècle passé et de l’actuel, sa littérature notamment, et particulièrement la française, ne sent pas bon. Avec un Sade qui déjà au 18e siècle empuantissait l’atmosphère, puis avec des auteurs comme Genet, Bataille, Céline, Pasolini, Nabokov, Klossowski, Beckett, Guyotat... ) », enfin, donc, malgré cela et ce doute que je crois sentir, tout compte fait, chez certains des acteurs de la « libération » sadienne de l’époque, je dois dire que je comprends l’enchaînement des causes qui ont fait du vingtième siècle ce qu’il a été : chacun a fait ce qu’il a dû et cru devoir faire. Ou même seulement pu faire…



R.C. Vaudey.




Le 30 avril 2012





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