vendredi 21 novembre 2014

L'amour libre, suite




Nous restâmes un moment silencieux, à savourer nos plats, qui étaient délicieux. Après qu'il eut bu du vin — qui ne l'était pas moins —, Casanova me demanda — puisque l'on parlait, dans l'esprit d'Aristippe, de mouvement et de plaisir — si je voulais bien lui lire ce texte dans lequel Reich expose sa découverte du réflexe de l'orgasme, — et détaille le déroulé du mouvement de ce dernier.
Il en avait entendu parler, et était curieux d'en connaître la version originale. Je le retrouvais tel que je l'avais publié, ici et , sur notre Bureau, et je le lus à la compagnie.

L'air inspiré, Aristippe et notre chevalier approuvaient les passages plus théoriques où Reich distingue la puissance érective, la puissance éjaculative et la puissance orgastique, et tous deux savouraient gourmandement, comme en les revivant, la description des différentes phases de la montée vers l'acmé.

Arété, la belle Cyrénéenne — qui était le sosie de Sophia Loren (dans le portrait que l'on connaît d'elle avec un chat) —, souriait. 

Héloïse, elle, avait posé sa main sur mon genou. Ce qui était doux.

Lorsque j'eus fini, ce cher Casanova — avant même que quiconque autour de la table en fît la remarque — me dit qu'il se reconnaissait bien dans la description que Reich faisait du caractère phallique-narcissique qui bien que puissant érectivement souffre d'impuissance orgastique, caractère qui se reconnaît, entre autres choses, à son insistance sur ses « performances érotico-athlétiques », et il ajouta, avec la chaleur que ses lecteurs lui connaissent :

« Ah ! Cher ami, cet abandon, que je vois là décrit, cette extase harmonique dont vous parlez dans vos écrits, moi aussi, jeune homme, je les ai connus… Et combien de fois ne les ai-je, dans la suite de ma vie, regrettés !
Souvenez-vous de mon amour avec la belle C. C., et de ce que j'en dis dans mon Histoire de ma vie. Nous jouissions tous deux en chœur, de tout notre cœur, et notre sommeil de concert — qui signe toujours ces accords — je le regrette encore.

J'eusse aimé que nous eussions eu, comme vous l'eûtes vous-même, le moyen de quitter le monde et de partir aux Indes et ailleurs — ainsi que vous le fîtes… Nous eussions alors appareillé sur quelque voilier, et, après un long et merveilleux périple, nous eussions pu, nous aussi, voir, émerveillés, émerger de la brume, dans la touffeur de l'aube rosée, derrière la ligne interminable des plages, des rizières et des cocoteraies, la blancheur immaculée des cathédrales des fervents Catholiques portugais.

Dans quelque palais colonial prêté par le cadet d'un marquis de l'Algarve, nous eussions pu passer des jours entiers à nous aimer et à savourer, dans nos siestes divines — et sur cette Terre —, ce que nos hôtes lusitaniens espéraient, mais en vain, trouver dans le Ciel.
Nous eussions, nous aussi, pu nous allonger nus sur les plages désertes, nous jeter dans les vagues, plonger dans les rouleaux, et nous laisser ainsi ramener au rivage.
Peut-être même me fussé-je enhardi jusqu'à faire joindre, par un habile indigène, quelques douelles d'un tonneau pour m'en servir pour glisser sur l'eau — tel un nouveau Jésus.

Ce qui est certain, c'est que nous eussions fait, elle et moi, de bien jolis miracles derrière le tulle de nos ciels de lit — que j'eusse pris bien soin de noter – ainsi que vous le faites – dans les poèmes qu'ils m'eussent inspirés —, et qu'à force de contemplation ravie dans cet été sans fin que connaissent ces littoraux bénis, je vous eusse sans doute soufflé votre découverte, en associant le libertinage et l'idylle, l'amour sentimental (l'abandon total), la jouissance et la contemplation, bref en découvrant l'amour contemplatif — galant avant même que vos aïeux eussent eu le temps de naître.

Et puis nous serions retournés sur nos terres — une villa palladienne de Vénétie — où j'eusse vécu comme un Romain, mais sans la toge, et, ainsi que vous le faites — bien que n'étant pas adepte de Diogène —, fermé ma porte, pour éviter toute gêne, à tous – et même au doge – , hors quelques amis.

Hélas, mon cher, vous le savez, les filles, alors, appartenaient à leur père, et le sien — malgré l'intervention de M. de Bragadin — décida de la mettre au couvent pour les prochains quatre ans.

Sans doute avez-vous eu le bonheur de connaître les femmes et les filles les plus libres que le monde — au moins sous nos latitudes — a vues depuis plus de 40 siècles, prêtes à tout quitter pour partir, au bout du monde, jouir de leur vie et de l'amour — et non, comme on le voit aujourd'hui, pour se faire exploser… le corps, ou sur le terrain miné des Moyen-Orientaux, ou dans le porno hardcore des lourds Occidentaux – éclater ou jouir, vous l'avez noté, voilà bien la question centrale de l'humanité — ; pour moi, de chagrin, et faute de la liberté d'aimer — que je n'eusse pu connaître, de toute façon, que dans la prison de la conjugalité —, je fus donc réduit à faire du peep show, pour l'ambassadeur de France à Venise — qui devint un ami – un parrain, plutôt.

C'est ce que vous n'avez pas dit en parlant des amants : le monde ni personne ne les attendent — sinon pour tout autre chose. Le monde, les familles ont pour eux des projets — que leurs tendresses contrarient.
Ceux qui veulent échapper au travail, à la famille et à la patrie — mon époque parlait de République ou de royaume, et, si on n'allait pas, dans le monde que je voulais connaître, jusqu'à imaginer l'infamie du travail, les vrais philosophes trouvaient tout aussi répugnant ce qu'on appelle un état dans le monde —, ceux qui veulent, dis-je, échapper à tout cela pour se livrer à l'amour, à la contemplation galante et à la poésie (il en faut), en plus d'être de vrais libertins — idylliques, dans votre cas —, doivent pouvoir bénéficier d'une conjoncture historique favorable, et, dans le même temps, de quelque fortune personnelle — et sans tutelle.»

À ce moment-là, la belle voix, un peu ivre et camée, d'une femme reconnaissable entre toutes, fredonna derrière moi :

« Mama may have, Papa may have
But God bless the child that's got his own
That's got his own… »

Casanova l'entendit et bondit. « Ma très chère Billie ! s'écria-t-il en lui baisant les mains, que faites-vous ici ! »

« A love affair… » répondit-elle, et, posant son index sur sa bouche, elle lui fit signe de ne pas lui en dire plus et de continuer son doctrinal. Très troublé, notre chevalier poursuivit cependant ainsi :

« À cet âge de ma vie — lors de ma rencontre avec le cardinal de Bernis —, tout m'était permis. Sans doute eussé-je été capable, dans d'autres circonstances sociales, de dépasser cette régression au stade du « mâle phallique-narcissique » sur lequel la suite de ma vie m'a fixé.

L'abandon à la génitalité, c'est-à-dire, dans mon cas, le dépassement de cette terreur de s'abandonner dans les bras d'une femme — et de recevoir le don de son amour —, terreur déterminée, primitivement, par celle d'être le jouet de la mère archaïque, et, secondairement, par cette perception infantile plus tardive que les femmes appartiennent toutes au père, et que les aimer ainsi c'est défier son autorité au risque d'entamer avec lui une lutte à mort, cet abandon à la génitalité, donc, j'eusse moi aussi pu le connaître comme l'expérience répétée de ma puissance et de ma délicatesse — amoureuses et poétiques — se déployant, si ma situation sociale m'avait permis d'être autre chose que pauvre, ou courtisan — et un éternel outsider adolescent dans le monde des Grands, qui doit se limiter à chaparder pour un moment leurs filles ou leurs femmes (que cela distrait de leur ennui), et puis à prendre la fuite.

Ou bien encore à les amuser par le spectacle direct (comme avec de Bernis ), ou par le récit, de mes prouesses « techniques » avec celles dont ils n'avaient cure : les abbesses et les pauvresses. »

Il y avait un grand air de sincérité dans ce que venait de dire notre ami vénitien, qui frappa l'assemblée. Nous laissâmes passer un ange, — qui me parut ressembler à un vieux Juif viennois que je connaissais.

Arété rompit le silence, et me dit : « C'est également ce que j'ai pensé en vous entendant parler de cette fille des Amériques, qui était un garçon : sans doute vivait-elle de ses charmes à Paris ; sans doute trouva-t-il avec vous la seule occasion de sa vie d'épancher son âme, un instant ; et, sans doute, retourna-t-il à son propre mensonge à lui-même, qui lui permettait d'éviter les favelas et de gagner sa vie, — si l'on peut dire cela comme ça. Il y a, n'est-ce-pas, des structures sociales — qui enserrent les amants — qui permettent, ou non, cet amour, libéré des misères et des peurs du passé, — ou qui, à l'inverse, les instrumentalisent et les rentabilisent… »

« Nous sommes d'accord, dis-je : la société de l'Injouissance, c'est la rencontre de structures caractérielles demeurées infantiles par « cette inhibition de la génitalité, [et dont] les demandes prégénitales sont surinvesties d'énergie », et de formes aliénantes d'organisation sociale qui exploitent ce filon de la misère sexuelle, poétique et contemplative — qu'elles ont elles-mêmes plus ou moins sciemment produite — de cette fin (plutôt cataclysmique) du règne plurimillénaire du sadomasochisme patriarcal esclavagiste-marchand, commencé avec l'Histoire, c'est-à-dire l'ère de l'Injouissance — l'Injouissance, c'est-à-dire cette rupture du vivant avec lui-même et avec le monde.
Ce monde n'est pas fait pour l'amour contemplatif — galant : il est fait pour disparaître par la lutte incessante que se mènent ceux qui n'ont pu que rester des enfants mauvais, enrégimentés, et que je nomme les injouissants. »

Pour laisser un peu notre cher Giacomo récupérer — et pour m'éviter de pontifier —, nous avons tous prié Billie de bien vouloir chanter, elle par qui s'exprimait justement le blues que produisent l'esclavage, l'assujettissement plurimillénaire des femmes, la nostalgie de la liberté…

Je trouvais décidément ce ponton du Lineadombra bien intriguant : à quelques tables de là, je crus même apercevoir deux vieux garçons allemands — se tenant bien à l'écart de ces débats sur l'amour et puis les dames – des sujets pour lesquels ils manquaient d'expérience pratique —, Nietzsche et Schopenhauer, qui se querellaient, le second accusant le premier de lui avoir piqué son idée de Volonté, quand le premier lui répondait qu'il n'était qu'un « idéaliste — en laid », et que son idée de Volonté il la tenait lui-même des Hindous et des Chinois.

Arété avait posé sa main sur celle de Casanova… Aristippe semblait hypnotisé par Lady Day, qui elle-même le couvait du regard… Était-il sa secrète love affair vénitienne ? Cela eût expliqué sa présence, là, ce soir…

Un orchestre sur le quai entama God bless the child, — et la voix de Billie s'éleva dans la nuit.

Je vidai mon verre de Chianti




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L'amour libre






WILHELM REICH

LA FONCTION DE L’ORGASME


Après m'être penché pendant trois ans sur le sujet, je lus enfin en novembre 1923 ma première étude d'ensemble : « La génitalité du point de vue du pronostic et de la thérapeutique psychanalytiques ». Pendant que je parlais, je sentais se refroidir de plus en plus l'atmosphère de la réunion. Je ne parlais pas mal et, jusqu'alors, j'avais toujours trouvé un auditoire attentif. Lorsque j'eus fini, un silence polaire régna dans la salle. Après une pause, la discussion commença. Mon affirmation selon laquelle le désordre génital est un symptôme important, et peut-être le plus important de la névrose, était fausse, m'objectèrent mes collègues. Mais plus contestable encore, selon eux, était ma proposition d'une évaluation de la génitalité pouvant donner un critère de pronostic et de thérapeutique. Deux analystes assurèrent brutalement qu'ils connaissaient un grand nombre de patientes qui menaient une vie sexuelle très saine. Ils me parurent plus excités que leur réserve scientifique habituelle ne le laissait prévoir.
Dans cette controverse, j'étais parti désavantagé. J'avais eu à admet­tre moi-même que, parmi les patients, il y en avait qui possédaient apparemment une génitalité non troublée, bien que cela ne fût pas vrai chez les patientes. Je cherchais la source d'énergie de la névrose, son noyau somatique. Ce noyau ne pouvait être que de l'énergie sexuelle inhibée. Mais je ne pouvais imaginer ce qui était capable de causer la stase lorsque la « puissance » était présente.
Deux concepts erronés dominaient la psychanalyse de ce temps. Primo, un homme était appelé « puissant » lorsqu'il était capable d'exécuter l'acte sexuel. Il était considéré comme « très puissant » quand il pouvait le faire plusieurs fois la même nuit. La question : combien de fois par nuit un homme « peut le faire » est un sujet de conversation favori parmi les hommes de tous les milieux. Le pychanalyste Roheim alla même jusqu'à prétendre qu' « avec à peine une légère exagération on pouvait dire qu'une femme n'obtenait une satisfaction réelle que si, après l'acte sexuel, elle souffrait d'une inflammation (de ses parties génitales) ».
Le second concept erroné était la croyance qu'une pulsion partielle —comme l'acte de sucer le sein maternel — pouvait être inhibée par elle-même et isolée des autres pulsions. Ce concept servait à expliquer l'existence de symptômes névrotiques chez ceux qui possédaient une « puissance complète ». Il correspondait au concept des zones érogènes respectivement indépendantes.
De plus, les psychanalystes nièrent qu'on ne pût trouver des femmes névrosées dotées d’une bonne santé génitale, ainsi que je l'assurais. Ils considéraient qu’une femme était dotée d’une bonne santé génitale lorsqu'elle était capable d'orgasme clitoridien. La différence établie par l'économie sexuelle entre l'excitation clitoridienne et l'excitation vaginale était encore inconnue. En somme, personne n'avait la moindre idée de la fonction naturelle de l'orgasme. Restait tout de même le groupe douteux des hommes sains génitalement qui paraissaient invalider toutes mes affirmations sur le rôle pronostique et thérapeutique de la génitalité. Car il n'y avait pas de doute. Si mon hypothèse était correcte, à savoir que les troubles de la génitalité constituaient la source de l'énergie dans les symptômes névrotiques, alors on ne trouverait aucun cas de névrose sans génitalité troublée.
Dans cette conjoncture, j'eus la même expérience que je vécus souvent plus tard dans mes découvertes scientifiques. Une série d'observations cliniques avaient conduit à une hypothèse générale. Cette hypothèse contenait des lacunes par-ci par-là, et restait vulnérable à des objections solides. Vos contradicteurs manquent rarement une occasion de déceler ces lacunes et de les prendre comme base de départ pour rejeter toute l'hypothèse. Comme me le dit un jour du Teil : « L'objectivité scientifique n'est pas de ce monde, et peut­être d'aucun. » On peut à peine espérer une collaboration objective sur un problème. Mais, sans le vouloir, mes critiques m'avaient sou­vent beaucoup aidé, précisément par leurs objections dites « pour des raisons fondamentales ». Il en fut de même cette fois. L'objection suivant laquelle existait un certain nombre de névrosés génitalement sains me poussa à examiner de plus près ce qu'était la « santé génitale ». Le fait paraît incroyable, et pourtant il est vrai que chez les psychanalystes de cette époque, l'analyse exacte d'un comportement génital au-delà de phrases vagues telles que « J'ai couché avec un tel ou une telle » était tabou.
Plus je m'appliquai à faire décrire avec précision à mes patients leur comportement et leurs sensations dans l'acte sexuel, et plus ferme devint ma conviction clinique que tous, sans exception, souffraient d'un trouble grave dans leur génitalité. C'était particulièrement vrai de ces hommes qui se vantaient le plus bruyamment de leurs conquêtes sexuelles et du nombre de fois qu'ils « pouvaient faire ça » en une nuit. Il n'y avait aucun doute : ils étaient érectivement très puissants, mais l'éjaculation s'accompagnait de peu de plaisir, ou ne donnait aucun plaisir, ou même, à l'opposé, elle entraînait des sensations désa­gréables et de dégoût. Une analyse exacte des fantaisies qui accom­pagnaient l'acte révéla fréquemment des attitudes sadiques ou vani­teuses chez les hommes, de l'angoisse, de la réserve ou de la masculi­nité chez les femmes. Pour les hommes soi-disant puissants, l'acte avait la signification de conquérir, de percer ou de violer la femme. Ils vou­laient donner la preuve de leur virilité, ou être admirés pour leur endu­rance érective. Dès qu'on mettait à nu les vrais motifs, on détruisait facilement cette « puissance ». Elle servait à couvrir des troubles sérieux dans l'érection ou l'éjaculation. Dans aucun de ces cas il n'y avait trace de comportement involontaire ou de perte de vigilance pendant l'acte.
En avançant lentement, à tâtons, j'appris ainsi, petit à petit, à reconnaître les signes de l'impuissance orgastique. Il me fallut dix autres années avant que je comprisse ce trouble assez bien pour pou­voir le décrire, et développer une technique pour son élimination.
[...]
Jusqu'en 1923, l'année où naquit la théorie de l'orgasme, la sexologie et la psychanalyse ne connurent qu'une puissance érective et une puissance éjaculative. Mais si l'on n'y inclut pas les aspects économiques, expérientiels et énergétiques, le concept de puissance sexuelle ne signifie rien. La puissance érective et la puissance éjaculative ne sont que les conditions préliminaires indispensables à la puissance orgastique. La puissance orgastique est la capacité de s'abandonner au flux de l'énergie biologique sans aucune inhibition, la capacité de décharger complètement toute l'excitation sexuelle contenue, au moyen de contractions involontaires agréables au corps. Aucun individu névrosé ne possède de puissance orgastique. Le corollaire de ce fait est que la vaste majorité des hommes souffrent d'une névrose carac­térielle.
L'intensité du plaisir dans l'orgasme (au cours de l'acte sexuel sans angoisse et sans déplaisir, et non accompagné de fantaisies) dépend de la quantité de tension sexuelle concentrée dans l'organe génital. Le plaisir est d'autant plus intense, plus grand, que plus abrupte est la « chute » dans l'excitation.
La description suivante de l'acte sexuel orgastiquement satisfait s'applique seulement à certaines phases et à certains modes de com­portement typiques et biologiquement déterminés. Elle ne tient pas compte des préludes qui ne présentent pas de régularité générale. De plus, il faut se souvenir que les processus bio-électriques de l'orgasme sont encore inexplorés jusqu'ici. C'est pourquoi cette description est nécessairement incomplète.

A. Phase de contrôle volontaire de l'excitation (1)

1. L'érection est agréable, et non douloureuse comme dans le pria­pisme (« érection froide »). Spasme de la région pelvienne ou du conduit spermatique. L'organe génital n'est pas excessivement excité, comme il l'est après de longues périodes de continence, ou dans les cas d'éjaculation précoce. Chez la femme, il devient hyperémique et, grâce à une ample sécrétion des glandes génitales, humide d'une ma­nière spéciale. C'est-à-dire que, dans le cas où le fonctionnement génital n'est pas troublé, la sécrétion a des propriétés physiques et chimiques spécifiques qui manquent lorsque la fonction génitale est troublée. Un critère important de la puissance orgastique chez le mâle est le besoin de pénétrer. Car il peut y avoir érection sans ce besoin, comme c'est le cas, par exemple, chez beaucoup de caractères narcis­siques érectivement puissants et dans la satyriasis.
2. L'homme est spontanément doux, sans avoir à compenser, par une sorte de douceur forcée, des tendances opposées telles que des pulsions sadiques. Les déviations pathologiques sont : l'agressivité fondée sur des pulsions sadiques, comme il arrive chez beaucoup de névrosés obsessionnels possédant une puissance érective, l'inactivité du caractère passif féminin. Dans le « coït onaniste » avec un objet non aimé, la douceur est absente. L'activité de la femme ne diffère en aucune façon de celle de l'homme. La passivité généralement préva­lente chez la femme est pathologique et due, dans la plupart des cas, à des fantaisies masochistes d'être violée.

A

Diagramme des phases typiques de l'acte sexuel avec puissance orgastique dans les deux sexes.
F = avant-plaisir (1,2). P = pénétration (3).
I (4,5) = phase de contrôle volontaire de l'accroissement de l'excitation, dans laquelle la prolongation volontaire est encore inoffensive. II (6 a-d) = phase de contractions musculaires involontaires et de l'accroissement automatique de l'excitation.
III (7) = montée soudaine et abrupte vers l'acmé (A). IV (8) = orgasme.
La partie hachurée représente la phase des contractions involontaires du corps. V (9-10) = « chute » abrupte de l'excitation. R = relaxation. Durée : entre cinq et vingt minutes.

3. L'excitation agréable, qui pendant les préludes s'est maintenue à peu près au même niveau, augmente soudain - à la fois chez l'homme et chez la femme - avec la pénétration du pénis. La sen­sation de l'homme « d'être absorbé » correspond à la sensation de la femme qu'elle « absorbe le pénis ».

4. Chez l'homme, le besoin de pénétrer très profondément aug­mente, sans cependant jamais prendre la forme sadique de vouloir u transpercer » la femme, comme c'est le cas chez les caractères obsessionnels. Résultant de frottements mutuels, lents, spontanés et sans efforts, l'excitation est concentrée sur la surface et le gland du pénis, et sur les parties postérieures de la muqueuse vaginale. La sensation caractéristique qui précède l'éjaculation est encore complètement absente, contrairement à ce qui se passe dans l'éjaculation précoce. Le corps est encore moins excité que l'organe génital. La conscience est complètement concentrée sur la perception des sensations de plaisir. Le moi participe à cette activité dans la mesure où il tente d'épuiser toutes les possibilités de plaisir et d'atteindre au maximum de tension avant que ne se produise l'orgasme. Inutile de dire que cela ne se fait pas avec une intention consciente, mais tout à fait spontanément et de façon différente selon les individus, sur la base des expériences antérieures, par un changement dans la position, dans le frottement et le rythme, etc. Selon l'unanimité des témoignages des hommes et des femmes orgastiquement puissants, les sensations de plaisir sont d'autant plus intenses que les frottements sont plus doux, plus lents et s'harmonisent davantage entre les partenaires. Cela suppose une faculté considérable de s'identifier soi-même avec le partenaire. Les contreparties pathologiques sont, par exemple, le besoin de produire des frottements violents, comme cela arrive chez les carac­tères sadiques obsessionnels avec anesthésie du pénis et incapacité d'éjaculer, ou la hâte nerveuse de ceux qui souffrent d'éjaculation précoce. Des individus orgastiquement puissants ne parlent ni ne rient jamais pendant l'acte sexuel - à l'exception de quelques mots ten­dres. Parler ou rire indique un grave désordre dans la faculté de s'abandonner, qui exige une absorption non divisée dans les sensations de plaisir. Les hommes pour qui l'abandon signifie être « féminin » sont toujours malades orgastiquement.

5. Dans cette phase, l'interruption du frottement est elle-même agréable. Elle est due aux sensations particulières de plaisir qui appa­raissent lorsqu'on se repose. L'interruption peut s'accomplir sans effort mental. Elle prolonge l'acte sexuel. Lorsqu'on se repose, l'excitation décroît un peu, sans disparaître complètement comme dans les cas pathologiques. L'interruption de l'acte sexuel par le retrait du pénis n'est pas foncièrement désagréable, à condition qu'il se produise après une période de repos. Lorsque le frottement se poursuit, l'excitation continue à croître au-dessus du niveau atteint antérieurement à l'interruption. Elle commence à s'étendre de plus en plus au corps tout entier, alors que l'excitation de l'organe génital demeure plus ou moins au même niveau. Enfin, résultant d'une nouvelle augmentation, généralement soudaine, de l'excitation génitale, s'installe la seconde phase.

B. Phase des contractions musculaires involontaires
6. Dans cette phase, un contrôle volontaire du cours de l'excitation n'est plus possible. En voici les caractéristiques :

a) L'accroissement de l'excitation ne peut plus être contrôlé volon­tairement. Elle s'empare plutôt de toute la personnalité et produit la tachycardie et les expirations profondes.

b) L'excitation corporelle se concentre de plus en plus sur l'organe génital. Une sorte de sensation u fondante » s'installe, que l'on peut décrire au mieux comme une radiation de l'excitation depuis l'organe génital vers les autres parties du corps.

c) Cette excitation aboutit d'abord aux contractions involontaires de la musculature totale de l'organe génital et de la région pelvienne. Ces contractions arrivent par vagues. Les crêtes des vagues corres­pondent à la complète pénétration du pénis, les creux au retrait du pénis. Néanmoins, dès que le retrait dépasse une certaine limite, il se produit immédiatement des contractions spasmodiques qui accélèrent l'éjaculation. Chez la femme a lieu dans ce cas une contraction des muscles du vagin.

d) A ce stade, l'interruption de l'acte sexuel cause aussi bien à l'homme qu'à la femme un déplaisir absolu. Au lieu de se produire rythmiquement, les contractions musculaires qui mènent à l'orgasme comme à l'éjaculation, deviennent, dans le cas d'une interruption, spasmodiques.
Cela a pour effet des sensations intensément déplaisantes, et quelquefois des douleurs dans la région pelvienne et dans la partie inférieure du dos. De plus, l'éjaculation se produit plus tôt que dans le cas d'un rythme ininterrompu. La prolongation volontaire de la première phase de l'acte sexuel (1 à 5 dans le diagramme) à un degré modéré est inoffensive, et sert plutôt à intensifier le plaisir. Mais l'interruption ou la modification volontaire du cours de l'excitation dans la seconde phase est nocive, parce qu'ici le processus se poursuit sous forme de réflexes.

7. Par une intensification plus grande et par une augmentation dans la fréquence des contractions musculaires involontaires, l'excitation s'accroît d'une façon rapide et abrupte jusqu'à l'acmé (III jusqu'à A dans le diagramme). Normalement, l'acmé coïncide avec la première contraction musculaire éjaculatoire chez l'homme.

8. A présent a lieu un obscurcissement plus ou moins profond de la conscience. Les frottements deviennent spontanément plus intenses, après avoir diminué momentanément au moment de l'acmé. Le besoin de « pénétrer complètement » devient plus vif avec chaque contraction musculaire éjaculatoire. Chez la femme, les contractions musculaires suivent le même cours que chez l'homme. En ce qui concerne la sensation, expérimentalement, la différence réside seulement dans le fait que, pendant l'acmé et immédiatement après, la femme saine désire « recevoir complètement ».

9. L'excitation orgastique s'empare du corps tout entier et s'achève dans de vives contractions de la musculature générale. L'auto-obser­vation d'individus sains des deux sexes, aussi bien que l'analyse de certains troubles de l'orgasme, montrent que ce que nous appelons la libération de la tension et éprouvons comme une décharge motrice (la portion descendante de la courbe de l'orgasme) est d'une façon prédominante le résultat d'un reflux de l'excitation de l'organe génital vers le corps. Ce reflux est éprouvé comme une diminution soudaine de la tension.
L'acmé représente donc le point où l'excitation change de direc­tion. Jusqu'à l'acmé elle se dirige vers l'organe génital. A partir de l'acmé elle se tourne dans la direction opposée, c'est-à-dire vers le corps tout entier. Le reflux complet de l'excitation vers le corps tout entier est ce qui constitue la satisfaction. La satisfaction signifie deux choses : le déplacement de la direction du flux de l'excitation vers le corps et le délestage de l'appareil génital.

10. Avant que le point zéro ne soit atteint, l'excitation- va en dimi­nuant suivant une courbe douce et se trouve immédiatement rem­placée par une relaxation corporelle et psychique agréable. Généra­lement survient une forte envie de sommeil. Les relations sensuelles s'apaisent. Seule une attitude tendre et reconnaissante persiste vis-à vis du partenaire.
Par contraste, l'individu orgastiquement impuissant éprouve un épuisement de plomb, un dégoût, une répulsion ou une indifférence et quelquefois une haine envers le partenaire. Dans le cas de satyriasis ou de nymphomanie, l'excitation sexuelle ne baisse pas. L'insomnie est une des indications les plus importantes du manque de satisfaction. D'autre part, il serait tout à fait erroné de supposer nécessairement l'existence d'une satisfaction lorsque le patient (ou la patiente) s'endort immédiatement après l'acte sexuel.
En nous penchant plus attentivement sur les deux phases princi­pales de l'acte sexuel, nous voyons que la première phase (F et 1 dans le diagramme) est caractérisée principalement par l'expérience sensorielle, et la deuxième phase (II à V) par l'expérience motrice du plaisir.
Les contractions involontaires de l'organisme et la complète décharge de l'excitation sont les critères les plus importants de la puissance orgastique. La partie de la courbe hachurée (dans le diagramme) repré­sente la libération végétative involontaire de la tension. Il y a des libérations de tension partielles qui sont semblables à un orgasme. On avait accoutumé de les prendre pour la libération réelle de la tension. L'expérience clinique montre que l'homme - par suite du refoulement sexuel général - a perdu la faculté de l'abandon invo­lontaire végétatif ultime. Ce que j'entends par « puissance orgastique » est précisément cette partie ultime, non reconnue jusqu'ici, de la capacité d'excitation et de libération de la tension. La puissance orgastique est la fonction biologique primaire et fondamentale que l'homme possède en commun avec tous les organismes vivants. Tous les sentiments sur la nature dérivent de cette fonction ou du désir ardent de la retrouver.
Normalement, c'est-à-dire dans l'absence d'inhibitions, le cours du processus sexuel chez la femme ne diffère en aucune façon de celui qui a lieu chez l'homme. Chez les deux sexes, l'orgasme est plus intense si les sommets de l'excitation génitale coïncident. Cela arrive fréquemment chez des individus capables de concentrer sur un parte­naire leurs sentiments tendres en même temps que leurs sentiments sensuels. C'est la règle lorsque les rapports ne sont pas troublés par des facteurs internes ou externes. Dans ces cas-là, les fantaisies au moins conscientes sont complètement absentes. Le moi est absorbé sans partage dans la perception du plaisir. La faculté de se concentrer avéc sa personnalité entière dans le vécu de l'orgasme, malgré tous les conflits possibles, est un autre critère de la puissance orgastique.
Que les fantaisies inconscientes soient également absentes, il est difficile de le dire. Certaines indications rendent probable l'affirmative. Les fantaisies auxquelles l'accès de la conscience est interdit ne sauraient qu'apporter des troubles. Parmi les fantaisies qui peuvent accompagner l'acte sexuel, il faut distinguer entre celles qui sont en harmonie avec le vécu sexuel actuel et celles qui le contredisent. Si le partenaire peut réunir tous les intérêts sexuels sur lui-même, au moins tant que dure l'acte d'amour, l'activité imaginaire inconsciente devient inutile ; celle-ci, par sa nature même, s'oppose au vécu actuel, puisqu'on n'imagine que ce qu'on ne peut obtenir dans la réalité. Il existe un transfert authentique de l'objet d'amour originel sur le partenaire, si le partenaire correspond dans ses traits essentiels à l'objet de la fantaisie. Cependant, la situation est différente lorsque le transfert des intérêts sexuels a lieu en dépit du fait que le parte­naire ne correspond pas dans ses traits fondamentaux à l'objet de la fantaisie, lorsque l'amour est né d'une recherche névrotique de l'objet originel sans que l'individu soit capable intérieurement d'établir un transfert authentique. Dans ce cas, aucune illusion ne peut extirper un sentiment vague d'insécurité dans les relations. Tandis que dans le transfert authentique il n'y a aucune réaction de déception après l'acte sexuel, la déception est inévitable si l'individu n'a pu établir ce transfert. Ici nous pouvons présumer que l'activité imaginaire inconsciente pendant l'acte ne fut pas absente, mais qu'elle servit à maintenir l'illusion. Dans le premier cas, le partenaire a pris la place de l'objet originel, et l'objet originel a perdu son intérêt en même temps que sa faculté de créer des fantaisies. Dans le transfert authen­tique il n'y a pas de surestimation du partenaire. Les caractéristiques qui le distinguent de l'objet originel sont évaluées avec justesse et bien tolérées. A l'inverse, dans le cas du faux transfert névrotique, il y a idéalisation excessive et les illusions prédominent. Les qualités négatives ne sont pas perçues, et l'imagination est soumise à une activité sans repos pour maintenir l'illusion. Mais plus l'imagination doit travailler pour obtenir l'équivalence entre le partenaire et l'objet idéal, plus l'expérience sexuelle perd en intensité et en valeur d'éco­nomie sexuelle.
Jusqu'à quel point les incompatibilités - qui se présentent dans toute relation sexuelle de quelque durée - diminuent-elles l'intensité de l'acte sexuel, cela dépend entièrement de la nature de ces incom­patibilités. Elles sont d'autant plus portées à conduire à un trouble pathologique que la fixation à l'objet originel sera plus forte, que l'incapacité pour un transfert authentique sera plus grande et que plus grand sera l'effort qui doit être fait pour surmonter l'aversion envers le partenaire.

4. LA STASE SEXUELLE : SOURCE D'ÉNERGIE DE LA NÉVROSE
Depuis que l'expérience clinique avait attiré mon attention sur ce sujet en 1920, j'avais déjà, au dispensaire psychanalytique, observé avec beaucoup de soin les troubles de la génitalité, et pris des notes. Dans l'espace de deux ans, j'avais amassé suffisamment de matériel pour justifier la conclusion suivante : Le trouble de la génitalité n'est pas, comme on l'avait supposé auparavant, un symptôme parmi d'autres, mais le symptôme de la névrose.  

(à suivre…)



La fonction de l'orgasme

L'ARCHE EDITEUR (1970)

Pages 82 à 91