mercredi 12 mars 2014

La poésie de l'amour contemplatif — galant est-elle contagieuse ?






Merci, tout d'abord, pour votre très beau compliment.

J'ai hésité à mettre en ligne ce poème mais votre réaction me laisse penser que j'ai bien fait de le faire…

Pour les commentaires, il n'y a pas d'autres moyens que cette adresse e-mail pour que vous puissiez me communiquer vos impressions : ne soyez pas désolée de ne pas pouvoir envoyer un mot autrement, c'est tout simplement impossible !
Il faudrait que nous ouvrions les commentaires à tout le monde, et nous ne le souhaitons pas… pour des raisons que vous comprendrez facilement…

Pour les mêmes raisons, d'ailleurs, qui font que j'ai hésité à mettre ce poème en ligne, comme j'hésite maintenant à en mettre d'autres, qui sont tous de la même veine : comme je l'ai écrit dans l'« Avertissement » — que vous avez peut-être lu puisqu'on le trouve sur Internet — qui préface en quelque sorte le Journal d'un Libertin-Idyllique, tous ces poèmes sont en fait des « phrases de réveil de sommeil d'amour », pour le dire d'une expression que j'ai formée en combinant l'expression célèbre d'André Breton, qui parlait de « phrases de réveil » — ces phrases qui apparaissent, parfois, lorsque notre esprit émerge du sommeil, et que la « raison raisonnante » ne contrôle pas, ce qui importait beaucoup à Breton, qui voyait en elles l'incitation et l'inspiration à écrire un poème, dont elles donnaient le début — et cette expression : « le sommeil d'amour » tirée du poème de Rimbaud, Bonne pensée du matin (1872) :

« À quatre heures du matin, l'été,
Le sommeil d'amour dure encore.
Sous les bosquets, l'aube évapore
L'odeur du soir fêté. »


Tous ces poèmes, donc, que j'écris, ne procèdent pas d'une inspiration multiforme, [...], mais sont, tous, ou presque, des « phrases de réveil de sommeil d'amour » qui me viennent dans cet état poétique particulier que donnent, dans les heures et les quelques jours qui les suivent, ces formes particulières de l'amour et de la jouissance amoureuse dont je fais l'éloge parce que je ne peux pas faire autrement et parce que je les trouve les plus belles du monde — et qui n'intéressent personne, dans une époque qui est plutôt occupée à redécouvrir l'orgiastique, l'orgie donc, ou les caprices infantiles sexuels et la consommation de multiples « partenaires » pour les satisfaire, qui sont précisément ce avec quoi les gens de ma génération et de mon genre ont commencé leur vie sentimentale — en 72, également, mais pas du même siècle que Rimbaud… —, et qui sont justement ce à quoi il m'a fallu échapper pour trouver enfin « l'intimité » et « la pulsation des cœurs dans l'amour accordé… ».

J'ai rencontré cette forme accomplie de l’amour, il y a 20 ans, en rencontrant Héloïse, et depuis il ne nous a pas quitté. Ni l'inspiration qu'il donne. Le poème daté du 15 décembre 1992 : « Sur la plage du ciel l'âme étoilée… » et la toile Woman — que l'on trouve tous les deux sur le site, à la date du 18 avril 2012 — sont parmi les tous premiers poèmes et les toutes premières toiles qu'Héloïse et son amour m'ont inspirés.
Mais je me souviens tout à fait de ce que l'on peut penser lorsque l'on est sous l'influence de l'alcool et, également, d'à peu près toutes les sortes de drogues que l'on peut imaginer, ou dans un lit avec des filles charmantes, même si elles sont parfois un peu perturbées, et je sais, en conséquence, ce que pourrait inspirer ma poésie à des gens qui sont dans ces mêmes situations, aujourd'hui, et qui découvriraient ainsi, sur Internet, les formes poétiques que produit ce que j'ai appelé le libertinage idyllique, qui est ce que l'on découvre par-delà les plaisirs infantiles de la transgression et de la régression que, vous l'avez bien compris, je ne condamne pas, et certainement pas pour des raisons morales, mais dont je pense seulement qu'ils manifestent une forme d'immaturité, et donc d'indélicatesse — une forme de défouloir, aussi, aux souffrances du passé, du présent, et de celles que l'on craint de l'avenir — qui mérite d'être dépassée : c'est pour cette raison, entre autres — pour que de jeunes ou de vieux attardés ne viennent pas s'y défouler —, que les commentaires sont fermés sur notre site. Je connais, heureusement et malheureusement, « un peu beaucoup » le monde.

J'hésite maintenant aussi à publier ces poèmes parce qu'ils sont le reflet de la plus « intime intimité » — tellement qu'Héloïse, qui est une femme tout à la fois lyrique et d'une grande pudeur, évite de les lire… Avoir des lecteurs lorsque l'on publie est une chose : on ne les connaît pas. Ils vous écrivent éventuellement par le biais de votre éditeur, mais c'est tout.
Sur Internet, on finit par se parler, dans les commentaires, et, du coup, je ressens une gêne à publier certains textes parce que j'ai l'impression d'en connaître un peu les lecteurs éventuels.
[...]

Ces poèmes, vous l'avez compris, sont en fait, pour la plupart, des lettres d'amour : on a moins de mal à les rendre publiques lorsque l'on ne voit pas le public. Pourtant, nous avions décidé, dès le début, de le faire, et qu’il nous fallait écrire, ou peindre, ce Traité de savoir-jouir à l’usage des jeunes générations, comme je l’ai intitulé, en détournant le titre célèbre d’un livre fameux d’un situationniste.

Vous me dites de façon très belle : « Si tous les maux de ce monde sont, à ce qu´il se voit, contagieux, il me reste à espérer que la beauté de votre poème l'est aussi », et c'est, étrangement, ce qui nous a décidés avec Héloïse — en riant, comme des amants heureux — à « fonder », le 15 décembre 1992, justement, « sur les rivages de l'océan Indien », où nous avons passé six mois cette année-là, l'Avant-garde sensualiste — et peu de gens perçoivent l'humour un peu sans espoir qui se dissimule sous ce titre ronflant — : nous voulions intervenir, avec nos façons poétiques, dans l'évolution des relations entre les hommes et les femmes… En espérant que nos découvertes émerveillées et poétiques seraient, comme vous le dites si joliment, contagieuses — au moins pour les jeunes générations… Héloïse avait vingt-deux ans…

Pendant 10 ans, nos activités sont restées très belles mais très secrètes ; en 2001, j'ai envoyé, par la Poste — comme dans les légendes —, le manuscrit du Manifeste à Gallimard, et plus précisément à Philippe Sollers qui venait de publier un livre sur Casanova et un film sur Guy Debord — deux écrivains, deux poètes à leur façon, qui, d'une façon ou d'une autre, ont influencé, dans ma jeunesse, ma poésie et ma théorie — : c'était la première fois que l’idée me prenait d’envoyer un manuscrit quelque part — ayant surtout publié, par moi-même, des plaquettes philosophico-poétiques dans la bohème artistique parisienne des années 80 — et Sollers, qui habituellement ne répond pas avant des mois, et toujours, ou presque, par la négative, m'a répondu deux semaines plus tard qu'il serait heureux de me publier dans sa collection. Ce qui était fait trois mois plus tard.

Lorsque l'on sait l'attachement de Sollers pour Sade — il a travaillé pour que l'œuvre complète du marquis de Sade soit publiée, par Antoine Gallimard, dans la prestigieuse collection de la Pléiade — on peut comprendre que, quoi que l'on pense de ses positions politiques (il était maoïste, il y a 40 ans, c'est aujourd'hui un « socialiste », catholique romain, papiste, fidèle de Benoît XVI), ou de son rôle dans le monde de l'édition, je suis assez content, en tant qu'Antésade, comme je me suis nommé moi-même — en inventant pour le coup le nom d'après l'Antéchrist de Nietzsche, et avec la modestie qui me caractérise — d'avoir été publié par lui. Précisément.

Je le crois un « grand écrivain », malgré tout ce qu'on peut dire de lui, et un grand connaisseur de la littérature, même s'il est, et a été — dans la lignée du marquis de Sade, de Georges Bataille dont il fut un proche, et, aujourd'hui, d'une Catherine Millet, dont il est un ami intime depuis 40 ans, ou d'une Angot, qu'il soutient — le fer de lance, en quelque sorte, de cette littérature de la transgression et de la régression dont je pense qu'elle a fait son temps avec les mœurs qui la portent et qui — ces mœurs et cette littérature — doivent être dépassés dans une nouvelle rencontre amoureuse — qui se situe au-delà, et non en deçà, de cette régression et de cette transgression — et qui soit égalitaire, sentimentale, abandonnée, entre des hommes et des femmes enfin parvenus à maturité.

Mais, parmi tous les maux du monde que nous évoquions, et qui ne favorisent en rien ce « nouvel amour », pour le dire comme Rimbaud, je vois bien le sort qui est réservé maintenant aux femmes.

Quoi que l'on pense des années 70 et de sa jeunesse, j'ai connu alors des femmes très libres et très fortes. J'ai vécu, plus tard, au milieu des années 80, entre Paris et ma campagne. J'habitais Montmartre. En descendant la rue Lepic, je retrouvais la place Blanche et le café où se réunissaient André Breton et les surréalistes. Mais j'étais aussi dans ce « quartier chaud » de Paris, à quelques centaines de mètres de la place Pigalle — ; et, aujourd'hui, je vois bien que certains voudraient bien habiller les petites filles pré-pubères comme s'habillaient les dames que l'on y croisait alors, que l'on appelle des putains, et avec lesquelles je me flatte, bien que je les respecte, de n'avoir jamais eu, de ma vie tout entière, aucun commerce. Je suis parti à 18 ans avec l'idée, héritée de Breton, que ce serait « l'amour et le merveilleux », sinon rien : je m'y suis tenu. Et même dans mes dérives sensuelles, je n'ai jamais été entouré que par des jeunes femmes que j'aimais… Et, finalement, j'ai bien fait de m'y tenir puisque cela fait 20 ans que je suis ancré, en tête-à-tête avec Héloïse, dans l’amour et dans le merveilleux.

Notre poésie n'a pas été contagieuse. Il suffit de considérer le rôle qui est dévolu aujourd’hui aux femmes européennes — concurrencées par de pauvres filles que l'on fait venir des pays de l'Est, d'Afrique, d'Asie — que la pornographie humilie, viole, traite comme des bêtes (il y a quelques années, est paru un livre intitulé Enquête sur la pornographie de la démolition, je crois, écrit par un ancien partisan et défenseur du genre, dans les années 70 justement, effrayé par ce qu'était devenue ce qu'il avait tout d'abord cru être une libération).

Bref, la guerre des sexes n'a jamais autant fait rage.


En 2002, au moment même où sortait le Manifeste sensualiste, sortait un « manifesto », d'une très jeune réalisatrice de films pornographiques, probablement spécialisée dans le sadomasochisme : tous les vieux grigous du journalisme parisianniste se sont jetés sur le gâteau, espérant sans doute finir par des travaux pratiques avec l'auteur — après l'interview.

C'est l'époque, et encore une fois ni moi ni Héloïse n'accepterions d'avoir à faire les singes « sensualistes » au milieu du microcosme parisien qui est, comme on le sait, composé de bonobos orgiastiques… et en rut… (l’image vous fera rire…)

Ce que je dis pour la poésie, la littérature et la philosophie, est tout à fait valable pour l'art contemporain, qui est tenu par les mêmes, où l'on retrouve Catherine Millet ou un milliardaire de l'Internet, et sa Demeure du chaos, un autre spécialiste et sectateur, je crois, de l'orgie — sadomasochiste, vraisemblablement.

Donc, comme nous ne voulons pas faire rire les singes en question, ni avec notre art, ni avec notre poésie, ni avec notre philosophie, nous restons à vivre ce que nous avons à vivre, bien isolés du monde. Ce qui nous convient parfaitement.
Ce qui nous convient moins, c'est que les mécènes et les « phynances » aillent toujours à la même clique… et que cela ne soit pas la nôtre.

Comme vous l'avez lu sur notre site, j'imagine, je suis mort en juillet 2010, et il m'a fallu quelques mois pour ressusciter. Avec, pour toute séquelle, cette expérience du toujours possible arrêt brutal de la lumière — pour ainsi dire. C'est ce qui a motivé, pour moi, je crois, en partie, la création du site : pour être contagieux, encore faut-il que vos écrits ou que vos œuvres — les miennes ou celles d'Héloïse — soient à la disposition du public. Vous savez tout maintenant : pourquoi notre site est un site de présentation, et même pourquoi les commentaires sont fermés.


Comme vous ne pouvez pas vous en rendre compte, sauf à la longueur de cette lettre, j'ai retrouvé, aujourd'hui, mon « secrétaire particulier » : un logiciel de dictée, en fait, qui transcrit dans Word — tandis que je parle dans mon oreillette, bien tranquillement, sous mon tilleul — tout ce que je lui dicte : le genre de facilité avec laquelle une lettre se transforme aisément en roman. Vous lui pardonnerez ses éventuelles fautes d'orthographe, parce que j'avoue avoir du mal, même à la relecture, à les détecter : mon esprit corrige et je ne vois rien, tandis que lorsque j'écris — de façon illisible, même pour moi — à la main, ou, très lentement, au clavier, eh bien, je suis meilleur que ce « secrétaire particulier ».
Lorsque j'avais 20 ans, nous rêvions de ce genre de « machines idylliques », ainsi que nous les appelions : j'avoue que j'y ai pris goût, et que j'ai écrit beaucoup de poèmes, comme cela, dans une sorte d'état second, tout en parlant, les yeux fermés dans la douceur du temps qui suit l'amour.

Vous le voyez, votre mot m'a donné beaucoup de plaisir, et m'a beaucoup inspiré.
Vous m'excuserez d'avoir abusé de votre temps : vous picorerez cette lettre au gré de vos humeurs.

[...] 


R.C. Vaudey 

2012
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