dimanche 16 septembre 2018

Le sourire du nouveau-né










François de Troy
Portrait d’Élisabeth Jacquet de La Guerre







Chère amie


Que ce soit chez le premier Reich, chez qui la question centrale était de soigner la névrose caractérielle en permettant, par le travail analytique, l'accès à la génitalité et le rétablissement, ou plutôt l'établissement de la « puissance orgastique » (chez les hommes aussi bien que chez les femmes), ou chez Janov, chez qui cette question centrale était liée aux traumatismes archaïques, pré et périnataux (et finalement à l'éventuel traumatisme de la naissance), ou encore chez Leboyer, qui considérait que la naissance n'était pas nécessairement un traumatisme (et qui le prouva, en montrant un sourire chez un nouveau-né, ce qu’une certaine science médicale, hygiéniste, niait jusque là être possible), tout en montrant pourquoi les conditions de la venue au monde étaient généralement traumatisantes pour les enfants de la plupart des Occidentales (Leboyer, qui montra également le soin que l’on devait prendre des petits enfants), que ce soit chez les uns ou chez les autres, dans ce corpus théorique où notre « sensualisme » prend ses racines ces trois questions (méprisées par les hommes et une certaine approche scientifique ((et donc aussi par les femmes, ayant intériorisé, depuis longtemps, les préjugés et les valeurs de la domination masculine)) sont déterminantes, comme elles le sont dans notre réflexion :

la jouissance génitale partagée (ce que nous avons appelé « l'extase harmonique » dont il nous revient d'avoir exploré pratiquement, d'abord, théoriquement, artistiquement, ensuite, les résonances poétiques et mystiques ((cet accès particulier qu'elle ouvre à la « jouissance du Temps »))
la « qualité » de la naissance
le soin accordé à la toute petite enfance (relisez les pages 120 et 121 du Manifeste)

qui ressortissent, au moins pour les deux dernières, au domaine du « féminin », compris et intériorisé par les femmes elles-mêmes comme étant inférieur aux domaines « masculins » des affaires, du pouvoir, du « savoir » philosophique (« l'impérialisme du concept », pour le dire comme Cioran, que nous devons à une bande de Grecs plutôt pédophiles, si l’on suit en cela l’opinion de Lacan, dont La République a servi de modèle à une forme d’organisation du savoir et du monde qui a dominé pendant près de mille ans en Europe, et dont on accuse aujourd’hui encore régulièrement le clergé d’avoir conservé ce goût, pour ainsi dire constitutif, pour les mentons imberbes).

Donc, oui, effectivement, pour reprendre votre expression, le sensualisme, tel que nous l'avons défini, serait assez proche de ce que vous appelez, semble-t-il après d'autres, un écoféminisme, dans la mesure où toute la sphère du féminin (la jouissance, la vie, l'acte de donner la vie, la petite enfance) y sont les questions capitales, non pas dévalorisées mais au contraire posées comme la manifestation (et la condition) de la puissance de l’accord et du déploiement du féminin et du masculin ; plus près en cela des utopies du genre de l'An 01, que vous citez, que des phantasmes d’ectogenèse des financiers et des propagandistes qui écrivent dans leurs journaux, ou encore depuis les universités américaines, et de ceux qui ne sont que leurs « idiots utiles », — littéraires ou philosophiques.

Un écoféminisme, donc, à ce simple détail près que notre sensualisme n’est pas un féminisme mais bien plutôt une Aufhebung, une subsomption délicate et raffinée tant du féminisme que du masculinisme, du patriarcat que du matriarcat, subsomption où « il n'est question que de ce qui touche à la grâce, expérimentée en comme-un dans l’extase harmonique, et à la jouissance du Temps qui suit et accompagne cette forme sentimentale et accomplie de l'amour charnel que nous célébrons, et qui dévoile les chants d'un nouvel amour, refondé par l'accord des sexes opposés, sur la base de la délicatesse et de la puissance réciproques et partagées, l'égalité des amants, la plénitude et non plus la déchirure. »

Maintenant, si, comme le remarque M. Gauchet auquel vous faites référence, les jeunes hommes, adolescents attardés qui ont perdu les rôles que leur assignait la domination masculine et qui assistent, impuissants (mais surtout injouissants… ), à la montée en force d’un féminin autonomisé et sous-produit malformé caractériellement de (et par) l’ancienne domination patriarcale, si ces jeunes et moins jeunes hommes passent leur temps à se revancher par le biais de la pornographie, seuls ou avec leurs « partenaires », consentantes voire enthousiastes, ou à jouer, virtuellement ou non, à la guerre, à se défoncer et à attaquer « sexuellement », plus ou moins en meute, les femmes, il est évident que cela ne favorise pas la rencontre flamboyante des sexes opposés dont nous parlons mais, à l'inverse, le non-déploiement des personnalités et leur repli sur des positions communautaristes ou égotistes de toutes sortes : que cette opposition soit entretenue, là où c’est nécessaire, ne fait pas de doute : diviser pour mieux régner est une technique qui a fait ses preuves.



Plus généralement, vous avez raison, nous portons une utopie (post-dystopique, si cela vous convient mieux) plus patricienne que plébéienne.
Caraco, autre utopiste post-dystopique, imaginait un retour au matriarcat après l’effondrement du patriarcat religieux et techniciste : pour notre part, nous envisageons une utopie surtout marquée par ce dépassement, cette subsomption, tant du patriarcat que du matriarcat, que j’évoquais précédemment.

Quant à notre « écologisme », il est de la même veine patricienne plutôt que plébéienne : j’ai écrit ici (clic : « et puis Venise n'est-elle pas le modèle minimal de la cité "écologique" du futur, tout en matériaux recyclables… » parce qu’il me semblait que l’individu « hors-sol », produit par près de trois siècles d’utilitarisme techniciste, dans ses expérimentations écologiques détachées de tout le raffinement du savoir artisanal plus ou moins perdu réinventait en laid ce que les périodes précédentes avaient créé en beau (par exemple, les poêles de masse en terre crue plutôt que les Kachelofen en céramique, la musique électrique-nucléaire, les synthétiseurs plutôt que le théorbe ou la viole de gambe, les festivals ((que Nietzsche, qui vomissait Bayreuth, assimilait à un haschich et un bétel européens)) plutôt que la musica da camera etc.)



Pour ce qui est de la remarque de votre correspondant vous écrivant que la meilleure mesure écologique serait de diviser par dix la population mondiale, j’en mesure tout l’humour amer… Pour nous, vous savez que seul importe le dépassement de l’injouissant contemporain… quelle que soit la masse démographique qu’il représente




Avec mes respectueux hommages,




R.C. Vaudey, le 15 septembre 2018




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