mercredi 28 mars 2012

Le “Mobile ontologique.”











MOBILE ONTOLOGIQUE
 Spire d'inox ; boule de cristal (de bohème)

 Héloïse Angilbert & R.C. Vaudey

Octobre 2007










L'optimisme scientifique du XIXe siècle s'est écroulé sur trois points essentiels. Premièrement, la prétention de garantir la révolution comme résolution heureuse des conflits existants (c'était l'illusion hégélo-gauchiste et marxiste ; la moins ressentie dans l'intelligentsia bourgeoise, mais la plus riche, et finalement la moins illusoire). Deuxièmement, la vision cohérente de l'univers, et même simplement de la matière. Troisièmement, le sentiment  euphorique et linéaire du développement des forces productives.”
Guy Debord. La planète malade. (1971).






On a dénoncé dans nos textes, je cite : “l'adoption d'un ton grand seigneur en philosophie”, textes qui eux-mêmes représenteraient une nouvelle manifestation de ces “philosophies poétiques... procédant sur le mode génial..., consistant à écouter l'oracle qui est en soi... et à proposer de haut de gratuites apothéoses”.

Et on a opposé à ce style et à ce ton prophétiques et grand seigneur, la philosophie sérieuse et “travailleuse”, lente, prudente, “informée” et par conséquent “prosaïque” qu'évidemment, nous abandonnons bien volontiers aux bêtes de somme(s) philosophiques. À ceux que Nietzsche aurait appelé des “chameaux”.

Les critères esthétiques, de la grâce et du style, sont, effectivement, dans nos appréciations des uns et des autres tout à fait déterminants et sans appel.

Le même penseur a fait également remarquer que: “proposer aujourd'hui de se remettre à philosopher poétiquement reviendrait à proposer à un boutiquier de ne plus écrire désormais ses livres de comptes en prose mais en vers”.

Et, de fait, nous pensons que les boutiquiers ont fait leur temps, dans tous les sens du terme même si l'actuelle période de frénésie marchande ouverte avec ce que l'on appelle communément la mondialisation semble prouver le contraire —, et qu'il est temps d'en finir avec les livres de comptes, qu'ils soient en prose ou en vers, que le temps des boutiquiers, qu'ils soient informatisés ou restés aux livres de comptes, est historiquement dépassé.

Ces remarques que l'on doit à celui que nous nommerons Monsieur K. , afin de ne pas l'accabler davantage qui sentent la sueur et leur râtelier d'origine, qui sentent donc la philosophie de boutiquier à l'usage des boutiquiers dont le règne, après deux siècles de domination sans partage va, d'une façon ou d'une autre, s'achever ne nous ont ni choqués ni étonnés.

Il est évident que les intuitions sensualistes grâce à la perception immédiate du goût de la vie qui les nourrit et les inspire remontent très loin en amont dans l'histoire des constructions, suprasensibles et sensibles, des grands systèmes religieux et/ou philosophiques élaborés par les différentes sociétés patriarcales avec le début de ce qu'il est convenu d'appeler l'Histoire. Tout comme elles remontent très loin dans l'archaïque de l'histoire individuelle de ceux qui déploient la théorie, la poésie et l'art de l'Avant-garde sensualiste

Jusqu'à ce point où s'est perdue dans l'histoire collective de l'humanité et que reproduit chaque histoire individuelle une forme immédiate et intuitive de la présence au monde et de la jouissance du Temps qui se manifeste tant dans le délié des grâces intellectuelles et poétiques que dans celui des grâces corporelles.

C'est cette perte qui a nourri les différentes formes de folies collectives et individuelles de la consolation ou du sado-masochisme philosophique ou religieux et, tout aussi bien, l'étude et l'analyse de leur histoire et de leur genèse. Depuis les constructions religieuses de l'ancienne Égypte et même au-delà, jusqu'aux formes les plus récentes des considérations sur l'histoire des productions suprasensibles et sociales.

Pour le dire rapidement, on peut toujours trouver une multitude de spécialistes “laborieux et prosaïques” (travailleurs infatigables et acharnés), spécialistes des différentes formes de délires sensibles et suprasensibles qu'ont produit le manque d'air poétique et l'étouffement individuel dans les carcans identificationnels, sociaux et familiaux des civilisations patriarcales esclavagistes-marchandes, mais pas un homme à qui l'expérience du goût immédiat de la vie permettrait de qualifier ces grandioses délires civilisationnels et suprasensibles justement pour ce qu'ils sont : des symptômes, certes impressionnants, de la vie et de la jouissance poétiques asphyxiées, des déjouements grandioses de l'angoisse de mort qui s'empare de l'homme dès l'origine de sa collectivisation, collectivisation qui produit cette perte des capacités poétiques et cette injouissance.

Celui qui veut mesurer à cette aune les œuvres des hommes et leur histoire n'a pas besoin de s'encombrer beaucoup.

Ce qu'il lui faut tout d'abord c'est posséder la vue juste et l'art du diagnostic. Qui se nourrissent bien plus évidemment de la puissante intuition du présent que du travail lent, prudent et obstiné. Il doit plutôt en quelque sorte se désengourdir, se décuirasser, s'alléger, se dégager.

Ayant ainsi obtenu la vue juste et l'art du diagnostic, il lui sera aisé ensuite de reconnaître, à l'ouïe et à l'odorat, après un rapide examen, les antécédents et l'origine des uns et des autres.

Les Libertins-Idylliques sont de cette sorte d'hommes-là.

Comme troisième forme historique de libertins, et à l'opposé des libertins du XVIIIe siècle, même des plus radicaux, ils agissent en artistes, et créent le tableau du monde selon leurs intuitions et l'expérience sensible qui les guident.

Le libertin matérialiste avançait encore ses raisonnements selon des lois qui n'étaient pas les siennes, mais soumis à celles de la “nécessité” tant il était imprégné de cette servitude inconsciente qui avait marqué les siècles religieux et métaphysiques. Qui eux avançaient leurs raisonnements selon les lois divines. Ou métaphysiques. C'est-à-dire selon les projections, dans l'ordre de “la vision du monde”, du sado-masochisme tout à la fois produit et grand organisateur de l'ère politique et historique.

Il ne savait  pas encore que “Dieu est mort” et que ce néant offre enfin à l'homme la possibilité de danser son tableau, son poème, son système “ontologique” ou philosophique, non seulement selon son “libre arbitre” mais plus encore selon son bon plaisir, et que la seule règle qui puisse valoir pour les nouveaux esprits libres c'est que ce bon plaisir soit aussi dénué de négativité (évidente ou secrète), de ressentiment, que possible. Et qu'il soit, autant que faire se peut, l'expression de la jouissance ineffable du Temps puisque l'on sait, depuis Sade, que sans cette jouissance-là, tout à fait divine, l'Homme (femelle ou mâle) libre, le libertin, sans Dieu ni maître donc, finit en diable.

Par exemple, que “l'Être” et l'intelligence humaine doivent être en adéquation, ou que la pensée ne puisse être contradictoire, voilà, pour ces nouveaux libertins du XXI siècle, de bien d'étranges préjugés, humains, trop humains, comme l'avait déjà fait remarquer Nietzsche, qui notait que le principe de contradiction “consiste à affirmer une chose au sujet du réel, de l'Être, comme si l'on en avait une connaissance préalable autrement dit comme si l'on savait qu'on ne peut pas donner à l'Être des attributs contradictoires.”

Pour les nouveaux libertins (plus proches en cela de certains baroques), le fait que l'Être ne soit pas une vapeur illusoire (ni un “vertébré gazeux”) n'implique pas que l'intelligence humaine doive trouver les “lois” régissant le monde, ou plus prosaïquement, une explicitation “véritable”, philosophique, ontologique, scientifique du monde, explicitation dont le besoin découle plutôt, à leurs yeux, d'une vision très bassement utilitariste et plutôt idolâtre de ce que sont l'homme et l'intelligence humaine. Et le monde.

Qu'en affirmant cela on s'interdise tout discours théorique relève, pour ce nouvel esprit libertin, d'un même goût plébéien ou religieux, qui s'ignore, pour la pensée utilitariste, “providentielle” ou matérialiste dont on voit, avec leur lourde assurance, où, l'une et l'autre ont mené : aucun peintre ni aucun musicien n'a jamais prétendu trouver et exposer la “Vérité” du monde,  et pourtant ni les uns ni les autres n'ont jamais hésité à créer. 

En artiste, pour la beauté et la joie du monde, le libertin, idyllique, doit, avec ses livres et ses œuvres, apporter la beauté et la joie, dans ce monde qui en manque tant.

La Vérité doit être une promesse de bonheur.

Et il n'y a que des autoportraits.


Voilà donc l'approche élégante de ces questions par le Libertin-Idyllique du XXIe siècle.

Reste un certain nombre d'évidences pragmatiques dont on se sert. Que l'on “étudie”. Avec lesquelles on compose. Et d'illusions qui fonctionnent plus ou moins bien.
N'a-t-on pas construit (et ne construit-on pas), depuis des siècles, des palais ou des horreurs selon les “lois” illusoires d'une géométrie non moins “illusoire”?

La spire ascendante et la sphère de cristal du Mobile Ontologique représentent une parfaite illustration de la conception de la Vérité” philosophique qu'il traduit, qu'il exprime, qu'il expose : ce que l'on voit et ce que l'on comprend est parfaitement évident : une boule dans une spire, qui semble s'élever dans un mouvement  perpétuel et ascendant ; tout est parfait dans sa cohérence, tout fonctionne et pourtant ce n'est qu'une illusion. 

Malgré tout, il n'y a rien à redire à cela parce que c'est en même temps un objet parfait et fascinant, beau : une œuvre d'art à laquelle il n'y a ainsi rien à reprocher.

Qui charme, séduit, représente parfaitement ce qu'elle veut démontrer, dans un mouvement parfait mais qui n'est cependant qu'une illusion : un jeu d'optique ou d'autre chose.

Qui vous attire dans la spire plus ou moins fascinante de son illusion.

Un jeu, de toute façon.

Ainsi, pour nous, des constructions philosophiques, des systèmes de représentation du monde, et donc du nôtre également.

Ce qui est évidemment contradictoire dans les termes, c'est-à-dire, pour nous, koanique.

Donc, menant là où le néant se révèle finalement et où l'esprit peut enfin passer à autre chose.

Ainsi, et puisqu'il n'y a, au mieux, que des autoportraits possibles quoique beaucoup peignent, humblement, sous le couvert de l'exposition de la Vérité” ou de l'exégèse, d'immenses fresques immodestes à leur propre gloire, le plus souvent chafouinement, sans avoir le juste orgueil de le dire, et avec les pinceaux et les couleurs de leurs maîtres nous les avons vus, nous les voyons, nous les verrons venir, les uns après les autres, sur la scène du monde, chacun avec son caractère et son petit harnachement, lourd, pesant, plaisant ou volontairement obscur, délicat, émouvant, qui nous donnent souvent envie de rire puisque la plupart sont de “nobles gentilshommes” qui s'ignorent mais qui aussi peuvent nous faire vomir. C'est selon.

Ainsi apparaissent les philosophies, et toutes les explications belles ou horribles du monde. Et nous-mêmes, qui, de temps en temps, ne dédaignons pas de monter, à notre tour, sur la scène du monde, pour y faire quelques tours et l'entraîner à se parer, à danser, à jouir, à applaudir de joie ou à rester sans mot dire, dans ce sacré, immémorial, auto-mouvement du monde.

L'“ontologie” sensualiste, telle que nous l'exposons, ne relève ni de l'agnosticisme ni du constructivisme : c'est l'inverse qui est vrai.






R.C. Vaudey, in Avant-garde sensualiste 4 (Juillet 2006-Mai 2008). 

(première mise en ligne : mercredi 28 mars 2012)





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vendredi 23 mars 2012

LA SPLENDIDE RENAISSANCE DU MONDE...



Commencer un rendez-vous galant
En examinant les probabilités et les raisons
D’une guerre civile ou d'une révolution
En se disant
Qu'au regard de la situation actuelle de ce pays
– Et de celle qu’il connaissait
Lorsque l’avait saisi
Il y a près d’un demi-siècle 
(Alors qu’il était dans l'euphorie et la passion de la technique et de la consommation)
Son dernier grand ébranlement
Et alors qu'aujourd'hui
Se dévoile
À tous
Tout l'atroce des conséquences de cette euphorie et de cette passion
Dans le même temps que leurs manipulateurs
En boucs émissaires
Bien en évidence
Se dégagent
Insolemment –
Tout semble donner mille fois plus de raisons
Aujourd'hui qu'alors
À l'explosion de la colère des hommes
Ou à leurs affrontements…
Commencer ainsi un rendez-vous galant
Est vraisemblablement d'époque…

Le continuer en plaisantant
Sur une possible radio sensualiste
Sur le Net
Que nous ferions
Vous
Terrassée de rire
Rien qu'en devinant
Mes gestes de professionnel
Et mes lancements
Voilà ce que jamais
On n'aurait pu imaginer
Auparavant

Ce qui nous entraîne hors du siècle
Et qui nous ouvre au Temps
Ce sont les baisers qui suivent
Dans le printemps
Et tout ce grand mouvement
Ce merveilleux ébranlement
Où je vous gâte
Et je vous aime
Comme on doit aimer celles qui aiment qu'on les aime
Vraiment
Et qui ne se rencontrent pas si souvent

L’union d'un homme et d'une femme
Où la gaucherie
L'inexpérience
La peur
Le ressentiment
Les malheurs précédents
Et les réflexes de clans
N'entraînent pas
Immédiatement
Des attitudes
– Psychophysiologiques –
De soumission ou de domination
Avec tous les scénarios qu'elles entraînent
On le sait
Est l'exception

Je vous aime comme on aime en commençant
Dans la délicatesse et dans l'ivresse du moindre effleurement
Je vous aime comme on aime à seize ans
Avec cette différence tout de même
Que je connais parfaitement tout le beau
Puissant mais délicat mouvement
Qui mène
En m’y abandonnant
À la jouissance suprême
Celle dont on rêve  à peine à seize ans
Celle dont nous savourons ensuite encore longuement
Les infinies rythmiques constrictions

Le soir et le jour qui suivent
Vous me câlinez dans l’abandon

Ensuite il y a notre jardin
Couvert de violettes
Dont nous nous enivrons

Enfin
Aujourd'hui
Dénudé dans le soleil
Je goûte la splendide renaissance du monde
Et le printemps…
Tout en vous écrivant…



Le 23 mars 2010.

dimanche 18 mars 2012

R.C. VAUDEY ou L'ANTÉSADE. (Suite.)






41.


Jouir n’est pas toujours jouir.
Ce dépassement qu’offre cette pensée libertine et poétique européenne, de “l'assimilation corporelle des erreurs fondamentales”(Nietzsche), dans ce mouvement délié de l’expérience sexuelle de la puissance jouissante, cette ouverture à la joie qu’offre cet abandon à la même jouissance en commun, ce “lâcher prise”, ce laisser-aller, ce laisser-faire, en même temps, à la même pulsation puissante, clonique, involontaire, chez l'un et chez l'autre, avec la totale ouverture du monde poétique que cela entraîne, est ce que ne permet jamais la satisfaction des pulsions prégénitales avec ce qu’elles sous-entendent, chez un adulte, de souffrances inconscientes, refoulées, physiologiquement refoulées : dans le “jeu prégénital” cette forme-là de la jouissance n'est jamais atteinte, quelle que soit la violence du spasme, de la transe etc. (puisqu'il s'agit inconsciemment de rejouer une ou plusieurs scènes traumatiques plus ou moins archaïques – qui ont fixé la maturation voluptueuse à ce stade –, en déjouant des sentiments qui y renvoient, et que le corps est contraint pour refouler cela), l'amplitude sentimentale commune associée à l'emportement physiologique amoureux manque, la magie n'opère pas, on n'observe pas d'ouverture “conséquente” du champ poétique, (la vitesse à laquelle vous ressaisit le monde est à cet égard significative), l'individu se replie rapidement sur lui-même et sur son univers personnel (qu'en fait il n'a pas quitté), juste un peu plus profondément, plus ou moins consciemment, désespéré pour avoir une fois de plus raté l’ “amplitude-tellement” rythmée, de sorte que l'expression post coïtum animal triste est parfaitement adaptée à cette forme prégénitale, encore infantile, de la “jouissance”.


42.


Being Beautous.
La Mettrie avait tenté de décrire l’emportement physiologique amoureux  de la forme suprême de la jouissance, cette “extase harmonique” pour le dire comme Rimbaud, en parlant de la “longue catalepsie” de l'amour – ce qui semble une expression inappropriée puisque si la catalepsie (en grec : attaque) désigne bien une perte momentanée de l'initiative motrice, elle implique que le corps reste figé dans son attitude d'origine, ce qui ne correspond évidemment pas à la réalité de la jouissance génitale.


43.


W. Reich l’avait, de son côté, de façon très peu poétique et tout à fait clinique, qualifiée de réflexe orgastique ou plus exactement encore, et toujours aussi cliniquement et aussi peu poétiquement, de clonus orgastique, expressions par lesquelles on peut effectivement entendre la contraction répétée d'un muscle, et donc par extension d'un organisme, son battement et son péristaltisme puissant et involontaire. 


44.


L’échelle de Riche Terre.
A propos de cette “extase harmonique”, de ce degré suprême sur l’échelle de la jouissance et de sa manifestation physiologique particulière caractérisée par l'abandon à la gratuité, à la spontanéité et à la non-intentionnalité des mouvements du “laisser-faire” parfait des grâces corporelles, il faut souligner un point qui ne l'a que rarement été.
Cet emportement d’amour, ce “clonus”, par définition involontaire, qui saisit, au final, plus ou moins simultanément, les amants de sexes opposés dans la conjonction génitale – l'intensité et la puissance de l'abandon de l'un amplifiant et intensifiant la puissance et l'amplitude de ce même abandon chez l'autre – ce mouvement pulsatoire, rythmique n'est pas anodin ; il est évidemment lié à ce qu'il y a de plus prodigieux, de plus “sacré”, et de plus terrifiant aussi, pour l'être humain, dans la mesure où il est très exactement du même ordre, primordial, que ceux que l'on observe, à l'origine de la vie puisque c’est cette même pulsation du vivant qui se manifeste dans les mouvements physiologiques spontanés de la mise au monde, lorsque celle-ci  n'est pas contrariée et/ou perturbée par les drogues, les angoisses, les contractures de la cuirasse musculaire et caractérielle.


45.


A l'opposé extrême, et de façon tout aussi saisissante et bouleversante, c’est une autre variation de ce même mouvement spontané de l’univers que l’on observe, dans certaines situations, lorsque la vie quitte un corps, dans les derniers spasmes de la vie. Chez l'animal comme chez l'Homme. C'est d'ailleurs vraisemblablement de là que vient cette appellation de “petite mort” donnée à l'orgasme


46.


L'appariement des sexes opposés, lorsqu'il ne répond plus à aucune instrumentalisation par le groupe social, par le clan des hommes et celui des femmes, par les intérêts grégaires de l'individu ou par l'auto-érotisme infantile de chacun, correspond à cet acte à la fois “divin” mais spécifiquement humain et en même temps parfaitement aisé et tendre qui consiste, en s'y abandonnant, à apprivoiser, à explorer, à civiliser, à raffiner, à rendre – et surtout à laisser être – puissant, aisé et familier ce rythme primordial de la vie en général (qui terrorise tellement l'humain cuirassé qu’il a inventé une infinité de “jeux” “érotiques” pour son évitement) et qui montre toute sa puissance dans ces mouvements fondamentaux du monde : dans les mouvements rythmés, pulsés qui accompagnent l'apparition de la vie ; dans ceux qui accompagnent, dans certaines situations, sa fuite et sa transformation ; et, enfin, dans ce troisième dans lequel la vie (dans ces conditions particulières que je viens de décrire) s'explandit à son plus haut période : celui de la jouissance génitale.


47.


Le grand huit du grand oui.
Si l'on peut penser toute l'histoire de l'humanité comme devant dépasser l'ancestrale séparation et l'immémoriale guerre des sexes pour aller vers cet accord, physiologique et sentimental, si particulier, des sexes opposés, et si l'on peut voir dans l'accord amoureux tel qu'il se manifeste magnifiquement dans l’abandon “génital”, “harmonique”, une forme de voie royale qui s'ouvre à l'humanité tout autant que l'humanité y ouvre – et pour laquelle toutes les autres entreprises ne peuvent être que des objectifs secondaires dont l'unique objet ne doit être que de participer à cette entreprise supérieurement humaine – c'est parce que dans l'humanisation et le raffinement de la jouissance amoureuse telle que je viens de la définir se trouve portée à son plus haut degré ce qui constitue la spécificité même de l'humain : son “appropriation” souveraine, artiste, raffinée et caressante du mystère et du sacré immémorial du merveilleux auto-mouvement du monde que manifestent les mouvements de la pulsation de  la vie : dans son apparition ; dans sa disparition-transformation, parfois ; et enfin dans le magnifique abandon aux tout-puissants emportements spontanés de la jouissance – dans lesquels s’expriment le déploiement, et l’ouverture à la grande santé, de l’Homme – qui manifestent ainsi cette irrépressible puissance primordiale qui trouve là, enfin, dans cette jouissance de l'humain, sa douceur, sa tendresse, sa splendeur et son sens.


Le sens de l’Éternel Retour.


Le grand oui de la vie à la vie.


 






R.C. Vaudey. La société de l'injouissance.


In Avant-garde sensualiste 3. Janvier 2005/juin 2006






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dimanche 11 mars 2012

L’originelle Beauté ou le Charme du Temps des galantes équipées




Tandis qu'allongés
Dans les plumes et les parfums
Mélangés
On évoque Venise
On y est !

C'est un grand sentiment parcouru de baisers
Qui nous saisit alors
Rien qu'à nous remémorer
Ces heures délicieuses passées assis l'un contre l'autre
Sur notre banc
Dans le soleil de juillet
En silence
Mélangés
Perdus dans la beauté
Du vide parfait
 
Et ce malgré la grossièreté
Qui nous fait encore nous gondoler –
Des deux affreux enseignants français
Elle sèche
Lui laid
À San Giacomo dell'Orio
Abandonnés et sans pensées
Nous mangions aussi des glaces...

Une autre fois
Nous sommes sur le Grand Canal
Ou bien on revient de la plage et du Lido
Et là
Pour rentrer
On avance dans la grandeur et l'amour mélangés...

Le soir encore
On est assis
Sur les grandes pierres des Frari
On savoure des « cremino » …
Et tout est puissamment beau
Dans les jours et les soirs qui passent...

Pour que tout nous revienne
On est de retour
Aussi
Au pied des fabuleuses falaises lusitaniennes
Avec leurs plages infinies
Où je projette dans les cieux
Ma joie
Ma puissance
Ma grâce
Et mon frisbee…
En bénissant les dieux…
On plonge
On nage dans l'océan
On prend des vagues
Et on imagine Madère
Au loin...

En s’embrassant
Ainsi
Démesurément
Dans notre grand lit
On mesure de l'année qui s'achève
Le bien infini
Très émus de nos aventures
On s'étreint
Si fort et si bien
Qu'à la fin je pénètre de nouveau
Dans la splendeur et l'amour confondus
Le Grand Canal
Qui est cette fois tout serpentin
Étroit caressant et câlin
Puissant et fort
Comme un constrictor
Dont
Très remonté mais le cœur tout ému
J'entreprends la remontée…
Sans effort…

Nous nous aimons si fort...

La bouche ouverte
La langue probablement dehors
Les bras derrière la tête croisés
J'avance je danse ou je savoure
Les yeux fermés
Tandis que m'aspire et que m'inspire
Du monde toute la force et la beauté

Bien sûr nous voudrions voguer ainsi toujours
Ardents généreux et sans efforts
Au milieu des merveilles et des palais
Mais c'est sur une eau de feu
Qu'on se consume maintenant tous les deux
De sorte que
Nous finissons dans un brasier
Que rien ne semble pouvoir éteindre jamais
(Pas même l'eau de vit
L'eau de vie et de feu)
À la fin
Nous jetons les beaux cris
Qui saluent l'Originelle Beauté
Et où
Sans arrêt
Nous jouissons
Comme jamais

Ce n'est que bien plus tard
Le soir
Qu'enfin réveillés
Et un peu revenus
Nous pourrons goûter
La douceur la splendeur et tout l'indicible charme du Temps des galantes équipées  




Le 18 décembre 2011.




R. C. Vaudey ; Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2009-2011







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vendredi 9 mars 2012

Renaissance sensualiste









Voilà la future Renaissance sensualiste que nous envisageons : le dépassement dialectique de la vieille opposition entre le patriarcat et le matriarcat qui, chacun à sa façon, auront préparé ainsi l'avènement de cette ère sensualiste qui vient : le patriarcat –- dans ses versions monothéistes –- en imposant la Loi et le Livre, et en posant ainsi les prémices du déploiement de la Raison (mais en provoquant, par son organisation rigide et castratrice, la peste émotionnelle, les malformations et la détresse caractérielles, émotionnelles, poétiques, sentimentales, amoureuses, avec les réactions religieuses, guerrières, idolâtres, "économiques" qu'elles impliquent, que le XXe siècle a parfaitement analysées) contre le matriarcat, ses transes paganistes et son univers halluciné –- qu'ont ressuscité massivement –- en fin mot de tout le XXe siècle –- depuis les années soixante, les gens des courants “new-age”, tous les genres de sectateurs de la transe sous stupéfiants, de Gaïa, des puissances féminines "occultes", etc. –- matriarcat dont l'apport à cette nouvelle ère qui pourrait s'ouvrir pour l'humanité, après les luttes religieuses, culturelles et économiques qui nous occupent, consistera en l'accent indispensable que ce courant met sur la reconnaissance et l'acceptation des rythmes biologiques primaires, impétueux, impérieux, et sur la célébration de la puissance vibrante, palpitante, ondulante, péristaltique et extatique du vivant.


La volupté et la sensualité alliées à la raison, l'humanisation de l'amour, c'est aujourd'hui pour quelques happy few, le plus souvent, et pour tous demain, éventuellement. Mais, pour les masses, aujourd'hui, ce sont le kitsch sirupeux ou le désabusement, ou la violence sexuelle que les derniers aristocrates libertins ont rendue depuis deux siècles "chic" aux yeux de tous ceux qui, aujourd’hui, partis de rien et arrivés très vite à la misère poétique, sensuelle, sentimentale, sexuelle, s'empressent de l'exercer dès qu'ils atteignent au moindre pouvoir sur autrui (leurs "partenaires", ou les enfants pauvres de leur province, ou de quelque région du monde que ce soit), violence sexuelle que des gens comme le jeune Montesquieu ou Madame de Scudéry pensaient à juste titre être le fait des miséreux puisqu'ils pensaient que "l'amour" était toujours "plus grossier, plus brutal et plus criminel parmi les gens qui n'ont aucune politesse et qui sont tout à fait ignorants de la belle galanterie" (et il convient à chacun de reconnaître, sur ce point, le miséreux, en lui-même), violence sexuelle dont on voit bien qu'à un autre niveau, celui de la phylopsychogénèse, elle est irriguée, d'un côté, par toute la mythologie et l'histoire de la violence dominatrice patriarcale avec sa terreur, au fond, de la jouissance, et sa rage concomitante de tout soumettre –- et surtout les femmes –- et, d'un autre côté, par celles de la violence hystérique et extasiée du vieux matriarcat préhistorique enfermé dans cette forme particulière de la non-réalisation de l'humain et de la folie.


En attendant cette subsomption raffinée et délicate, dont nous parlons, de ces courants historiques mêlés et opposés, c'est donc la guerre, et la bêtise des générations d'imbéciles morts pèse lourd dans le cerveau des crétins vivants ; la préhistoire ne nous lâche pas ; le troupeau bêle à la mort ses vieilles pleurnicheries enragées, et nous, tranquillement, nous ensemençons l'avenir.
Pour qu'y brille un jour de tout son éclat l'or du temps dont nous parlait André Breton.


Partir, agir, aimer, jouir, créer. Nager, jouer, danser, marcher, voyager, dormir. Ne rien faire, mais ébloui. Lâcher tout, si nécessaire.
Avant tout, organiser la vie dans le sens de la vie, vibrante, vivante : voilà, nous semble-t-il, quelques-unes des voies qui mènent à trouver l'or du temps dont on trouvera peut-être quelques traces dans cette ébauche de "Programme Hors du commun", dans lequel Breton, justement, définit les buts et les moyens de l'Avant-garde sensualiste, où Duchamp commente la position de Breton vis-à-vis de l'amour -– qui est aussi la nôtre –- et où Nietzsche, très en forme, rappelle le type de regard que nous portons sur les Hommes et l'Histoire, donne le sens de "l'opéra fabuleux" et le but du "Coup du monde."


[ Le début de ce "Programme Hors-du-commun" a été donné ici, à la date du  6 janvier 2012, sous le titre : Amants de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution... ; la suite faisait ceci : ]


Le Chœur des Libertins-Idylliques entame alors ce discours à leur propre gloire :


L'opéra fabuleux de l'extrême et joyeuse fécondité de l'Homme.


Le Manifeste sensualiste scelle définitivement la fin du premier acte de cet opéra fabuleux de l'apparition du Je, de l'individu, sur la scène du monde et de l'Histoire, premier acte marqué –- après l'apparition de l'individu sur les ruines de la famille clanique et de l'ordre féodal et divin -– par l'exploration que l'individu, l'humain dans son unicité, a faite de lui-même par les moyens de l'art, de la littérature, de la réflexion philosophique et aussi, bien sûr, de la pensée et des techniques exploratoires analytiques, et qui selon nous s'est terminé au tournant des années soixante et soixante-dix ; il était difficile de se servir, dans ce but, de l'écriture, de la langue, et même du corps, plus intensément que ne l'avait fait Artaud après la guerre ou dans un autre domaine de l'art, et pour ne citer qu'eux, les actionnistes viennois dans les années soixante.


Bien sûr, certains viendront encore longtemps, et de plus en plus, se faire hara-kiri, sur scène ou dans des livres ou se livreront à d'autres délicatesses du même genre : c'est un filon rentable ; mais dans cette apparition de l'humain dans l'Histoire que traduisent, tout en les rendant possibles, à la fois l'art, la philosophie et la littérature, le moment était arrivé où il fallait sauter le pas, où il n'était plus possible de tourner autour du gouffre du "noyau de nuit sexuel" et du reste, dont parlait Breton -– gouffre qu'il pensait infracassable alors que la suite a montré qu'il ne l'était pas –- où il n'était plus possible donc, de tourner ainsi, dévoré par le feu, même gavé de laudanum, de LSD ou de mescaline (Michaux, Huxley etc.) scandant, avec "la boule à cris" et le marteau d'Artaud, la peur d'entrer dans le véritable labyrinthe infernal de la souffrance infantile et existentielle, le tout esthétisé par des littérateurs et des spectateurs tout à fait pénétrés du sentiment de leur indignité devant un si beau martyr, et qui –- comme Gide l'avait dit, textuellement, au sortir de la conférence au Vieux-Colombier en 1947 où il avait du relever Artaud effondré –- se sentaient, devant cela, devant une si grande détresse, des jean-foutre ; il fallait –- au moins pour ceux qui tournaient autour de ce pot, pourri de chagrin et de souffrance –- pour retrouver les grâces infinies, la puissance infinie de la poésie vécue, réaliser, et sans art ni spectateurs, ces plongées verbales et non verbales dans les profondeurs de l'histoire individuelle, à la recherche de ce qui avait pu entraîner, provoquer le déclenchement, le refoulement, l'accumulation de cette violence et de cette souffrance. Non plus esthétiser mais revivre, nommer, comprendre ; ramifier, et, finalement, raffiner la conscience. Et il fallait, dans le même temps, redéfinir l'Histoire et son intelligence.


Bien entendu, le "bon ton de la noirceur et de la névrose" ne passera pas de sitôt puisque les conditions mêmes de la vie, et tout le reste que nous connaissons bien maintenant, le produisent et le reproduisent sans cesse. Cependant, le Manifeste sensualiste en marque, pour ceux que l'histoire des idées et des avant-gardes intéresse, le terme théorique, poétique et artistique.


Évidemment, le résultat théorique, poétique et artistique de cette confrontation individuelle –- et non médiatisée par les moyens de l'art –- avec l'enfer personnel marque seulement un saut qualitatif dans l'histoire de ce courant particulier des arts, de la philosophie et de la poésie qui, d'une façon ou d'une autre, avait été concerné par les puissances du nihilisme dans l'Homme (Sade en ayant été, avec les moyens de la littérature, un de ses premiers explorateurs) ; un autre courant, lui, ne s'était jamais laissé séduire ou impressionner par le désespoir et la souffrance et leur pauvre rejeton qu'est le nihilisme, vraisemblablement parce que ceux qui le représentaient étaient de plus belles et de meilleures natures.


Aujourd'hui, et c'est ce que l'on constate avec les Libertins-Idylliques, il y a une convergence entre ces deux courants : celui de ceux qui n'avaient jamais perdu le goût de "l'amour du merveilleux et du merveilleux de l'amour" et celui de ces autres qui, tourmentés dans un premier temps par leur souffrance et leurs misères, mais revenus de cette confrontation directe avec l'enfer de la névrose individuelle –- aux causes sociales, familiales, historiques que nous connaissons -– ont retrouvé, eux aussi, le goût du gai savoir et du bel amour.


Nous constatons partout que tout ce qui souffre a pris un goût masochiste -– que la fureur du monde encourage -– pour sa souffrance, et même s'en est fait une raison de vivre et un fonds de commerce, et que la société de l'Injouissance (note de 2006) dont nous parlons, non seulement produit cette perception-là de la vie et du monde, mais encore qu'elle en favorise largement l'expression ; qu'elle est construite en partie sur et par cette misère. Mais ce goût spectaculaire, marchand et finalement esclavagiste -– et ne tendant nullement à la fin de l'esclave moderne, au contraire –- pour la noirceur et la névrose, si habilement médiatiquement exploitées, a fini par lasser les plus vivants.


La Renaissance sensualiste qu'annonce le Manifeste sensualiste est donc bien, dans ce sens, le deuxième acte de cet opéra fabuleux, même si l'on sait aussi que l'on s'affronte dans la salle et sur la scène, que cette scène et cette salle elles-mêmes sont menacées par ces affrontements, bref que rien n'est encore joué.


Pour exemple de ceux qui ne s'étaient jamais laissés impressionner par la souffrance et la misère citons La Mettrie :
"La volupté a son échelle, comme la nature ; soit qu'elle la monte ou la descende, elle n'en saute pas un degré ; mais parvenue au sommet, elle se change en une vraie et longue extase, espèce de catalepsie d'amour qui fuit les débauchés et n'enchaîne que les voluptueux." L'art de jouir.


Ajoutons enfin que l'attachement des autres aux aspects méphitiques de l'âme humaine a finalement amené à leur compréhension, et donc à un déploiement essentiel de la raison dans ces régions désolées du monde.




Nietzsche, très en forme et tout à fait au fait des choses, pour finir par la belle utopie, conclut ainsi :


L'arbre de l'humanité et la raison.


"Ce surpeuplement de la terre que vous redoutez avec votre myopie sénile fournit justement leur grande tâche aux plus optimistes : il faut qu'un jour l'humanité devienne un arbre qui couvre tout le globe de son ombre, avec des milliards et des milliards de fleurs qui, l'une à côté de l'autre, donneront toutes des fruits, et il faut préparer la terre elle-même pour nourrir cet arbre. Faire que l'ébauche actuelle, encore modeste, grandisse en sève et en force, que la sève circule à flot dans d'innombrables canaux pour alimenter l'ensemble et le détail, c'est de ces tâches et d'autres semblables que l'on déduira le critère selon lequel un homme d'aujourd'hui est utile ou inutile. Cette tâche est indiciblement grande et hardie ; nous en prendrons tous notre part, afin que l'arbre ne pourrisse pas avant le temps. Un esprit historique réussira sans doute à se mettre sous les yeux la nature et l'activité humaine dans toute la suite des temps, comme nous avons tous sous les yeux le monde des fourmis, avec ses fourmilières artistement édifiées. À en juger superficiellement, l'Humanité aussi donnerait lieu dans son ensemble, comme les fourmis, à parler "d'instinct". Nous nous apercevons, à un examen plus serré, que des peuples, des siècles entiers s'évertuent à découvrir et expérimenter de nouveaux moyens par lesquels on pourrait faire prospérer un vaste groupement humain et en définitive le grand arbre fruitier de l'humanité dans sa totalité ; et quelques dommages que les individus, les peuples et les époques puissent subir lors de ces expériences, c'est chaque fois pour certains individus le dommage qui rend sage, et leur sagesse se répand lentement sur les mesures prises par des peuples, des siècles tout entiers. Les fourmis aussi se trompent et se méprennent ; l'humanité peut très bien dépérir et se dessécher par la stupidité des moyens, avant le temps ; ni pour celle-là ni pour celles-ci il n'y a d'instinct qui les guide sûrement. Ce qu'il faut, c'est plutôt regarder en face cette grande tâche de préparer la terre à recevoir cette plante d'une extrême et joyeuse fécondité –- tâche de raison pour la raison !"










R.C. Vaudey. Décembre 2002.


In Avant-garde sensualiste 1. Juillet-Décembre 2003.










dimanche 4 mars 2012

R.C. VAUDEY ou L'ANTÉSADE. (Suite.)






Acte I : Héloïse Angilbert, R.C. Vaudey — Antésades


















Cher ami,


Suite à tes réflexions, j'ai fait, comme tu me le demandais, ce petit texte (en forme de private joke et imprécis à souhait) pour un futur dictionnaire, indien ou chinois probablement, du IIIe millénaire, qui reprend notre idée de l'Avant-garde sensualiste comme manifestation consciente, déterminée, résolue, de cette pulsion vers la grâce, la délicatesse et l'abandon dans la jouissance (jouissance de la vie, du Temps, et de l'amour charnel) que l'envahissement et la domination de l'histoire et du monde par les pulsions sadiques et masochistes avaient, depuis bien longtemps et pour presque tous, occultée.


Tu m'écrivais également que la destructivité et l'auto-destructivité ayant formé (pour mieux frapper les esprits) des noms et des adjectifs à partir des noms des écrivains ou des poètes, comme l'on voudra, qui les avaient exposées mieux et plus que quiconque, il fallait en créer d'autres pour qualifier cette pulsion, la plus primitive de toutes, qui veut l'abandon à la joie, à la douceur et à la puissance dans la non-intentionnalité et dans l'amour charnel, et, aimablement, tu suggérais, par exemple, vaudéen pour l'opposer à sadique ou masochiste, puisqu'il est certain, écrivais-tu, que j'ai le premier et plus que quiconque osé, poétiquement, définir, affirmer, exposer, célébrer, dans son détail et son mouvement même, cette pulsion qui veut et qui mène de la reconnaissance tendre et passionnée de l'autre à la contemplation extasiée, immergée dans la source profonde du Temps, en passant par l'extase harmonique que j'ai ainsi définie et dégagée de tout le reste, les autres ne l'ayant pas connue ou l'ayant oubliée, ou n'ayant pas cru devoir en parler sinon vaguement, parmi tant d'autres choses et sans insister. Ce qui, je te le fais remarquer, m'a permis de corriger, dans le même mouvement et pour la première fois, le fameux schéma binaire freudien, si universellement repris (quoiqu'il soit tout à la fois le signe de la misère des temps modernes et le schéma qui les reconduit), dans lequel s'opposent le principe de plaisir et le principe de réalité, en mettant en évidence le troisième principe (qui est en fait le premier, “hors de discussion”, le plus “primitif” et l'essentiel – même si totalement ignoré) : le principe de jouissance. (A.S 2. page 85 ; A.S 3. page 145)


C'est d'ailleurs cela que certains m'ont reproché : que mon œuvre peint ou mes écrits ne soient, en quasi-totalité, que cette transcription, toujours répétée, de l'expérience de l'une (l'extase harmonique) et de la manifestation de l'autre (le principe de jouissance et sa puissance extatique).
Mais tu sais que j'ignore ces critiques : tout d'abord, je crois que ni les écrits ni les œuvres ne doivent répondre à la demande sociale mais, au contraire, corriger cette dernière en éclairant ce qui lui reste étranger : ce principe de jouissance tel que nous l'avons dégagé, maintenant nommé et mis en pleine lumière, et les raisons diverses de son occultation pluriséculaire ; ensuite, mesurant l'incroyable chance qu'il y a à avoir rencontré la “Dame” et à avoir pu créer avec elle les situations (toujours incertaines et parfois même inconfortables) qui font que je suis si souvent et depuis si longtemps enjoint et en joie de faire cet Éloge de l'Insouciance, donc cet Éloge de la Jouissance, je crois qu'il faut partager cette chance ; enfin, je me dis que si Sade (en explorateur et en libérateur de la haine), de son côté, et dans le domaine qui était le sien, n'avait pas non plus hésité (il n'avait pas, je pense, le choix.) à insister et à ne pas démordre de ce qui l'enfermait en lui-même, pourquoi devrais-je donc (en explorateur et en libérateur de l'amour) ne pas insister sur ce qui me libère. Ai-je, d'ailleurs, le choix ?


Pour en revenir à cet adjectif de “vaudéen”, je te suggère cependant cet autre d'héloïséen (qui me fait penser à “élyséen”, relatif à l'Élysée, séjour des bienheureux... dans les mythologies grecque et romaine) puisque c'est à Héloïse et à sa grâce, son équilibre et sa puissance sans appel que je dois, exclusivement, tout ce que j'ai vécu, écrit ou peint de beau depuis la création de l'Avant-garde sensualiste, le 15 décembre 1992 (chez David, face à l'océan Indien), et cette grâce d'avoir le premier pu définir l'extase harmonique pour l'avoir vécue et pour la vivre, à l'exclusion de tout autre chose, comme un enchantement toujours ascendant depuis cette époque, et parce que, plus profondément encore, les œuvres d’Héloïse me paraissent transcrire plus délicatement que les miennes – qui trahissent une âme plus tourmentée – ce dépassement de l'antique séparation entre les sexes, d'une part, et, d'autre part, de l'enfermement du génie créateur de l'Homme dans la pauvre opposition entre conformisme bien-pensant et provocation plus ou moins délirante.


D'autres nous ont dans le même temps exposé les joies ou les fatalités du célibat, du libertinage léger, du “contrat libertaire”, ou de la “nuit” “sexuelle” mais sans jamais pouvoir nous révéler que la non-intentionnalité et l'abandon, en comme-un, aux puissants mouvements spontanés des grâces corporelles et sentimentales, dans l'amour charnel, seuls, lui donnent cette grâce d'ouvrir à l'extase poétique et à la jouissance du Temps ; d'autres encore se sont voulus les prêtres et les servants de la puissance féminine divinisée, autonomisée, quand d'autres, plus franchement tarés, venaient et viennent exalter les plaisirs mauvais (ils sont d'époque) qu'il y a à utiliser ou à “révéler” les “penchants destructeurs ou autodestructeurs, addictifs, anxieux” chez les unes ou chez les autres, pour les “jeter (ces unes ou ces autres) dans la luxure, les offrir à des “jeux” pervers, les maculer de sperme, de sang et d'excréments.”


Donc, dans notre étrange et mauvaise époque où il vaut mieux paraître (et être) haineux que gracieux, hargneux que galant, où l'affirmation du sadisme le plus extrême et le plus retors vous garantit d'exercer d'emblée la fascination la plus totale sur les masses atomisées, et où, à l'inverse, des excès, plus ou moins fabuleux, dans le masochisme vous assurent tout de suite le soutien fasciné de quelques milliards de zombies idolâtres, nous n’avons pas grand mérite à être plutôt uniques sur ces questions
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Il est regrettable d'avoir la nécessité de se faire les hérauts de cette nouvelle manifestation de ce courant libertin et poétique européen – qui trouve, pour partie, ses origines dans l'amour courtois – que nous manifestons, qui réapparaît ainsi riche de tous les enseignements que lui donne sa compréhension-dépassement du nihilisme particulier qui s'est déployé sur et à partir de ce continent, et comme délivré de ce qui l'entravait, et, aussi, pour ainsi dire, parvenu à maturité, jusqu'à une maturité telle qu'elle célèbre sans détours l'abandon au puissant mouvement de la volupté tendre, caressante et emportée, dans l'amour charnel. Il est regrettable d'avoir à faire cela dans une époque qui inspire un tel effroi, et si généralisé, que tous ou presque oscillent addictivement et  “ludiquement” entre ces deux attitudes : celle qui consiste à se transformer en terreur et cette autre qui consiste à s'entraîner à en subir les excès.

C'est un cercle de vices : puisque, visiblement, rien de bon n'attend les humains, ils s'entraînent déjà au pire, et, ce faisant, ils s'entraînent vers le pire.

L'apparition dans les arts, la théorie, la poésie, d'une volonté lucide, consciente et déterminée, de volupté, amoureuse, gracieuse, extatique, le chant ininterrompu qu'elle procure, tant qu'elle dure, que l'on voit se manifester au travers de nos œuvres et de nos écrits, traduit peut-être ce mouvement – qu'il me plaît de donner, comme une touche de Lumière heureuse, dans ce tableau que je peins des Hommes et de leur histoire : le monde, au travers de la décomposition et de sa violence destructrice quasi-inextinguible, va vers la reconnaissance de l'autre et la jouissance puissante et paisible du Temps.
Quelque chose s'élève, avec la reconnaissance de soi-même et de l'autre, à travers la vie, et quelques espèces.


Quelques très rares êtres vivants, sur cette Terre, sont capables en regardant un miroir de s'y reconnaître.
Nous autres humains mis à part, les grands singes, les éléphants, peut-être les dauphins. Dans très peu d'espèces – ce sont d'ailleurs les mêmes – les individus montrent de l'empathie pour leurs congénères.
À ce propos, j'ai vu récemment comment, dans un parc animalier, un jeune gorille de près de deux cents kilos (après seulement deux mois de vie en commun avec deux jeunes femelles qui au départ l'avaient rejeté et attaqué violemment et contre lesquelles il avait riposté tout aussi farouchement) faisait si délicatement l'amour à l'une d'elles, qui dans le dernier mouvement de leur accouplement l'attirait finalement dans ses bras, face à face, infiniment tendrement.


Le spectacle, dans notre espèce, d'avortons (mâles ou femelles) d'à peine 100 kilos qui peinent-à-jouir-à-peine d'en éclater d'autres (mâles ou femelles) et de femelles et de mâles tordus qui jouent à faire mal en se faisant, par des mâles ou des femelles, faire mal, et toutes les variantes de leur “sexualité” dans laquelle toujours une forme ou une autre de l'intentionnalité maladive et/ou mauvaise domine et empêche l'abandon aux puissants mouvements spontanés des grâces corporelles et sentimentales, ce spectacle, lorsqu'on le compare à la délicatesse de ces monstres de puissance et de force physique que sont les gorilles, quels que soient leur poids ou leur sexe, fait sentir à quel point l'assujettissement, la castration, l'esclavage ont rendu folle (de rage, de misère, de désespoir et de souffrance) l'espèce humaine dans son ensemble.


Ce qui explique, à son tour, pourquoi, parmi toutes les espèces, elle soit la seule pour laquelle infliger intentionnellement la souffrance ou la mort soit une source de plaisir et de distraction.


Les gorilles en captivité se reproduisent puisqu'on ne leur permet pas de faire autrement et qu'on encourage, à l'inverse, cette reproduction. Mais les femelles ont, dans ces conditions, le plus souvent, cette noblesse triste d'abandonner leur nourrisson.
Tout le malheur et la folie des hommes viennent d'avoir accepté de se reproduire en esclavage.
Et d'avoir tissé l'étoffe de leurs sociétés des mauvais rêves nés du goût et de l'habitude de la servitude et de l'oppression ; et de leur absence à eux-mêmes et au monde, dans ces conditions.
Ainsi ont-ils perdu “la suprême simplicité” qu'ils possédaient encore dans “la plus haute Antiquité”, pour le dire comme Shitao.


C'est à partir des résultats excessivement négatifs de toute l'histoire de cette perte, mais riches de sa compréhension et des différents trésors civilisationnels – que les humains ont créés ou découverts à travers cette histoire – qu'il va falloir construire les situations qui réconcilieront les Hommes, entre eux, avec eux-mêmes, et avec le monde, en les resensibilisant : à la merveille poétique du monde et à la leur.


Pour en revenir au texte (pour le dictionnaire, vraisemblablement indien ou chinois, du troisième millénaire, donc) dont je te parlais, le voici, en partie détourné d'un dictionnaire contemporain :


Sade (Donatien Alphonse François, comte de Sade, dit le Marquis de) Ecrivain français. Milieu du XVIIIe siècle. Début du XIXe siècle. Son œuvre, qu'on a longtemps considérée uniquement sous l'angle du sadisme forme le double névrotique et subversif selon certains (réactionnaire selon d'autres...) des philosophies naturalistes et libérales du Siècle des lumières.


Sacher-Masoch (Léopold, chevalier von). Ecrivain autrichien. XIXe siècle. Il est l'auteur de contes et de romans où s'exprime un érotisme dominé par la volupté de la souffrance (le masochisme).


Angilbert (Héloïse. Noblesse de fortune. Libertine-Idyllique.) Aventurière, “poète” et “artiste”. Française. Fin du XXe siècle – XXIe siècle. Son œuvre dans laquelle s'exprime un érotisme flamboyant dominé par la volupté, amoureuse, gracieuse, manifeste délicatement cette pulsion  héloïséenne qui, en passant par l'extase harmonique, veut et mène de la reconnaissance tendre et passionnée de l'autre à la contemplation extasiée, immergée dans la source profonde du Temps.


Vaudey (R.C. Gentilhomme de fortune et Libertin-Idyllique.) “Poète”, “philosophe”, “peintre” et aventurier. Français. Fin du XXe siècle - XXIe siècle.
Son œuvre, qu'on a longtemps considérée uniquement sous l'angle vaudéen, forme le double subversif selon certains (réactionnaire selon d'autres...), post-analytique et post-économiste, des philosophies technicistes, névrotiques, nihilistes (sadomasochistes) qui avaient fait de la Terre, du vivant et des humains leur champ d'expérimentation, particulièrement durant le(s) Siècle(s) des Ténèbres.


Dès le début du IIIe millénaire (Manifeste sensualiste. Achevé d'imprimer,  le 7 mai 2002 ; L'Infini. Gallimard.), au travers de la vie et des œuvres de ces deux Libertins-Idylliques (voir ce mot) – après deux siècles d'exploration, d'illustration sans partage et de débondement terrifiant des pulsions sadiques et des pulsions masochistes – on atteignit et se manifestèrent enfin, explicitement, dans l'amour charnel, dans les Beaux-arts et dans les Lettres, les pulsions qualifiées depuis d'héloïséennes ou de vaudéennes, premières expressions, revendiquées comme telles, tout à la fois du dépassement de l'ère de la métaphysique et donc du sado-masochisme, et, d'un même mouvement, de ce “premier” principe de jouissance, comme ils le nommèrent, que, dans le tableau qu'ils peignirent du monde, ils mirent (plus ou moins contrarié) au cœur de tout et du Temps.




Avant-garde sensualiste 4 (juillet 2006-mai 2008)








ACTE II : R.C. VAUDEY ou L'Antésade


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La rencontre amoureuse entre les hommes et les femmes est la plus belle promesse du temps car en ce qui concerne l’amour on n’a encore rien vu.


Voici la figure, telle que l’ont dessinée les Libertins-Idylliques, de ceux qui seront, éventuellement, l'au-delà de l'humain et en fait, selon eux, la vérité de l'humain, la figure de ce que d’autres ont appelé aussi l’Homme total : gracieuse, tendre, sans ambages, ombrageuse, découplée, pulsante et belle infiniment.
Mais ce n’est pas, là non plus, une prédestination de l’espèce, c’est une œuvre d’art !
Un jeu, une volonté, un vouloir, très bon. Notre très bon vouloir.


Cette figure, Nietzsche en avait déjà, dans un de ses bons jours, esquissé très véridiquement le caractère constitutif, dans Ainsi parlait Zarathoustra dans la parabole des trois métamorphoses de l'esprit qui, après avoir été chameau, subissant et recherchant le poids des arrière-mondes et de la morale est ensuite devenu lion, rejetant, pour le meilleur et pour le pire, toutes les valeurs millénaires brillant sur les écailles de l'épouvantable dragon du Tu Dois.
Le lion est celui qui nie fièrement ou furieusement, le nihiliste actif et furieux, dans le bon comme dans le mauvais sens du terme, et il trouve une de ses premières manifestations dans le libertin du XVIIIe siècle qui est, dans beaucoup de cas, une manifestation de ce nihilisme actif mais qui à la fin de son développement historique doit devenir idyllique. Finalement, la belle ou la dangereuse fureur et la belle ou la dangereuse liberté du lion doivent laisser la place à l'enfant, au plus jeune enfant, à la béatitude de l'enfant, à l'innocence créatrice de l'enfant, à la liberté du jeu, du jeu avec la liberté, de l'enfant. A son bon vouloir. Et les libertins deviennent finalement des Libertins-Idylliques.


Tout, dans cette parabole des trois métamorphoses de l’esprit, trace, parfaitement, d'un côté, le processus historique du déploiement de l'Humanité auquel nous assistons, avec ce à quoi il pourrait aboutir, et, de l'autre, tout le processus du voyage intérieur individuel, du travail analytique -– tel que le XXe siècle l’a découvert –- qui s’inscrit dans ce mouvement de libération et de négation plus général de l’ordre ancien, et qui prend donc place dans ce processus historique de l'espèce, avec, également, ce à quoi ce voyage intérieur doit aboutir. 
À la fin l'esprit doit retrouver, mais cette fois fondée, la liberté de l'enfant qui est alors, et alors seulement, le Je dans son plein déploiement –- c'est-à-dire le jeu et la jouissance, la béatitude, l'illumination et la contemplation –- qui est donc, aussi et en même temps, la toute-puissance du Je et sa comme-union, dans le mouvement du monde, avec l'Autre et le monde, son jeu avec l'Autre et le monde, la vérité ultime de l'Homme et du monde, la re-co-naissance vraie avec l'Autre et le monde, et, aussi, de l'Autre et du monde. Incessamment.
À la fin l'esprit, que plus rien ne tyrannise, sans dieux ni maîtres, recrée perpétuellement le monde : dans le jeu et la jouissance et l'émerveillement.
À la fin, qui n'est qu'un début, on va voir ce que l'on va voir, c'est le jeu, l'amour, la poésie, l'émerveillement. Infiniment.






R.C. Vaudey. La société de l'injouissance.


In Avant-garde sensualiste 1. Juillet 2003/décembre 2003








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