lundi 23 décembre 2013

Aux anges, citoyens !




La puissance extatique ou : “Aux anges, citoyens !”

À propos des sentiments océaniques du fœtus : il me semble que l'on exagère beaucoup la béatitude absolue du fœtus qui me paraît plutôt un être en perpétuelle mutation accélérée ; il faut plutôt voir dans cette surestimation des capacités extatiques de la vie prénatale une forme de fantaisie sur cet âge de la vie qui prend naissance chez des gens — les injouissants contemporains — rendus incapables, par toute leur existence, de s'y abandonner, ou, pour le dire peut être plus justement, souffrant d'impuissance extatique.

La puissance extatique — poétique, amoureuse — est, à mon avis, un état spontané possible de la conscience de l'homme — qui se développe ou s'atrophie, sous les coups du destin, mais qui existe tout au long de l'existence ; il me semble que la vie du fœtus est tout aussi transformée, et travaillée par la transformation — et, qui plus est, accélérée —, que celle de l'homme âgé, par exemple ; le désir et la sensation de croissance, le désir et la sensation d'expansion, le désir et la volonté de naître pour connaître, à son tour, l'ample amour, le vaste monde, me paraissent tout autant marquer ce moment intense et profond de la vie qu'une aptitude à l' extase océanique, et représenter ce qui occupe et anime la vie fœtale.

La puissance créatrice du vivant qui auto-bouleverse constamment le nouveau-né, ensuite, est, elle aussi, marquée par l'appétit, la soif de volupté, le rire, le désir tout autant que par la capacité à l'extase océanique, que par cette capacité, que l'on voit aux nourrissons, à être “aux anges”.

Cette corrélation entre le sentiment de la puissance se déployant voluptueusement et l'accès à la béatitude, cette capacité à être “aux anges”, est une constante de la vie humaine, et la vie prénatale ne me paraît pas devoir être, absolument, le lieu privilégié de cette béatitude.

« À ce point de précision, on voit bien pourquoi rien, ni les consolations des bouddhismes, les calculs du tantrisme, les blasements de l'alcoolisme, les absences excitées de l'échangisme, les terreurs du conformisme, ni non plus les stupéfiances des substances hallucinogènes, pas plus que les ivresses de la cocaïne, de la gloire, du succès, ni la puissance de l'argent, le calme de l'étude, les joies aigres de la misanthropie et celle des collections patiemment rassemblées, ni non plus la jouissance du pouvoir pas plus que les défoulements athlétiques ou les agencements méticuleux des utopismes, et tout le reste que je ne nomme pas, ne peut se comparer aux charmes de l'humanité réalisée dont je parle en ce moment. » Manifeste sensualiste. (Note de 2013)

Seul le traumatisme de la naissance — que je ne crois pas être non plus une donnée biologique (comme la nécessité de l'oxygène pour notre vie l'est, par exemple) mais plutôt une donnée de beaucoup de civilisations patriarcales me semble avoir donné cette surévaluation des capacités à l'extase chez le fœtus, alors que j'y vois plutôt un moment de vie électrisée par un mouvement de transformation perpétuelle et accélérée.

Sans doute faut-il voir dans cette exagération de la paix prénatale une expression du besoin de dormir (non pas au sens d'un sommeil voluptueux mais d'un désir, compréhensible, d'oubli) qui frappe ceux que la vie ne laisse jamais en repos, dans un monde inadapté à la sensualité du vivant, et un reste de cette époque où l'on imaginait encore le nouveau-né, et, a fortiori, le fœtus, seulement animé d'une vie purement végétative, sans émotions et dépourvu de sens et de sensibilité.


R.C. Vaudey

Avant-garde sensualiste 2

Janvier/Décembre 2004




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