lundi 14 novembre 2016

Avec vue panoramique








À la suite du précédent billet, que nous terminions par une citation d'un article, daté du 21 septembre 2016, du gauchiste Ignacio Ramonet, à propos de l'élection américaine, article envisageant le cycle identitaire-autoritaire que l'élection du candidat républicain pourrait inaugurer, billet  que nous concluions par un « pas mieux » (qui traduisait autant le fait que nous partagions son analyse sur ce qui vient que celui que nous désirions mettre ce billet en ligne, sans nous appesantir plus longuement), un lecteur nous fait aimablement remarquer que nous avions écrit et mis en ligne, le 3 avril 2015, un article exposant un point de vue bien plus panoramique que celui que nous citions dont l'auteur, rappelons-le, n'envisageait pour sa part que les élections américaines.

Nous remettons donc en ligne le billet en question.




 


Cornucopianisme et national-festivisme — ou non










Cher ami,





Je sens bien tes objections mais je crois que tu confonds simplement des niveaux d'analyse différents.


Par exemple, si nous considérons le court terme, nous voyons qu'une des possibilités qui se profilent pour les prochaines années, c'est la concrétisation de cette fameuse contradiction essentielle du capitalisme que Marx avait évoquée dans les Grundrisse — et qui provoquait entre nous ces discussions si passionnées, qui tournaient autour de la question de la négation du travail salarié par le jeu de la concurrence productiviste, aboutissant à l'automatisation totale du processus de production —, et que Marx évoque à la page 222 du tome II des Fondements de la critique de l'économie politique, dans l'édition Anthropos, celle-là même que nous lisions et qui ne m'a pas quitté depuis tout ce temps :


« Le capital est une contradiction en procès (c'est moi qui souligne) : d'une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et d'autre part il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. Il diminue donc le temps de travail sous sa forme nécessaire pour l'accroître sous sa forme de surtravail. Dans une proportion croissante, il pose donc le surtravail comme la condition — question de vie ou de mort (en français dans le texte) — du travail nécessaire.
D'une part, il éveille toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales, afin de rendre la création de la richesse indépendante (relativement) du temps de travail utilisé pour elle. D'autre part, il prétend mesurer les gigantesque forces sociales ainsi créées d'après l'étalon du temps de travail, et les enserrer dans des limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. »


Et un peu plus haut, auparavant :


« Dès que le travail, sous sa forme immédiate, a cessé d'être la source principale de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d'être sa mesure, et la valeur d'échange cesse donc aussi d'être la mesure de la valeur d'usage. Le surtravail des grandes masses a cessé d'être la condition du développement de la richesse générale ; tout comme le non-travail de quelques-uns a cessé d'être la condition du développement des forces générales du cerveau humain.
La production basée sur la valeur d'échange s'effondre de ce fait, et le procès de production matérielle immédiat se voit lui-même dépouillé de sa forme mesquine, misérable et antagonique. C'est alors le libre développement des individus. Il ne s'agit plus dès lors de réduire le temps de travail nécessaire en vue de développer le surtravail, mais de réduire en général le travail nécessaire de la société à un minimum. Or, cette réduction suppose que les individus reçoivent une formation artistique, scientifique, etc., grâce au temps libéré et aux moyens créés au bénéfice de tous. »


Nous comprenions cela ainsi : contrairement à ce qui était le cas pendant l'époque féodale où les hommes se battaient pour l'honneur, l'amour, ou telle ou telle vision religieuse du monde, la révolution industrielle et capitaliste implique qu'ils se battent pour l'argent — chacun de ces deux termes soutenant l'autre : l'industrie ayant besoin de capitaux pour se développer, le capital d'industries pour se multiplier, par le jeu de la production de surtravail, donc de la plus-value, qui se résume, pour le dire grossièrement, au fait que les producteurs sont payés beaucoup moins que ce qu'ils ne rapportent, c'est-à-dire seulement ce qui est nécessaire, dans un premier temps du jeu capitaliste, à la reproduction de leur existence, et, dans un deuxième temps de ce même jeu — par l'exploitation de leurs souffrances, de leurs fantasmes, auxquels on fournit des consolations et dont on satisfait les caprices, sous forme de marchandises spécifiques — ce qui est nécessaire à la reproduction du jeu capitaliste lui-même.



Donc, des hommes se battent pour savoir qui produira plus pour beaucoup moins cher. En recherchant toujours de nouveaux marchés et de nouveaux filons de misère — « matérielle », émotionnelle, sentimentale, « sexuelle » etc. — à exploiter ; ou de rage, à satisfaire, Pour cela, ils mobilisent d'autres hommes. Pour le moment, négligeons les façons — qui sont nombreuses — dont ils les soumettent à leurs entreprises.


Pour gagner cette guerre que se mènent ceux qui ont les moyens de se battre, ces derniers doivent équiper leurs troupes — techniquement. C'est le point essentiel.


À la fin — et c'est cette concurrence à produire toujours plus, avec des machines de plus en plus sophistiquées et qui emploient le moins d'hommes possible —, à la fin la guerre se joue toute seule, et les hommes ne sont plus nécessaires ; et là est le capital comme double contradiction en procès, puisque, premièrement, la plus-value — qui nourrit la Banque — est extraite du travail vivant et que, deuxièmement, le travail vivant, c'est-à-dire les non-possesseurs de capitaux, les salariés, sont des esclaves qui se nourrissent exclusivement de marchandises, marchandises qu'ils ont pour tâche de produire mais également, afin que le jeu puisse continuer, de consommer, — marchandises qu'ils ne peuvent se procurer qu'avec de l'argent — argent qu'ils ne peuvent obtenir qu'en travaillant…


Donc, automatisation (robotisation) du processus de production et d'incitation à la consommation signifie suppression du travail. Pas de travail signifie pas d'argent. Pas d'argent veut dire pas de marchandises, et bientôt plus de salariés. Morts d'inanition. Fin du « jeu du Kapital dans les palaces… » Pour reprendre ton expression de l'époque.


Nous voyions dans cette contradiction fondamentale du jeu capitaliste la nécessité d'une révolution de la vie quotidienne — que Marx évoque dans cette même page — rendue nécessaire par les lois même du développement du productivisme capitaliste, et, assurés de ce dénouement pour ainsi dire préprogrammé par les règles même du « jeu économiste », nous nous sommes attachés, chacun à notre façon, avec plus ou moins de bonheur, et plus ou moins longtemps, selon les aléas de l'existence, à imaginer, à peindre et même à vivre cet au-delà — dont nous rêvions — d'un monde dominé par le travail et la spéculation financière sur le travail.


Les quarante dernières années — qui nous séparent de ces discussions passionnées autour de cette question — ont plutôt vu la ruine des États-nations et la victoire d'un capitalisme financier, casinotier et mondialisé. Le temps historique n'est malheureusement pas le temps des hommes. Et notre assurance que cette contradiction fondamentale du capitalisme entraînerait son dépassement, dans le cours de notre existence, s'est trouvée en quelque sorte démentie. Ne soyons cependant pas trop sévères avec les rêves des jeunes gens idéalistes que nous étions, et avec notre réflexion de l'époque, car un des problèmes qui se profilent pour les tenants de l'ultralibéralisme — particulièrement aux États-Unis — est justement cette révolution en cours de la robotique qui risque, à très court terme, de rendre inutile, dans une multiplicité de secteurs, le travail humain, et à une vitesse telle que rien ne pourra être fait pour réorienter le « capital variable » (le travail vivant) vers de nouveaux secteurs d'activité, comme cela fut le cas pendant le siècle dernier qui, tout en réduisant à presque rien le temps du travail agricole — qui était presque tout dans les sociétés traditionnelles du temps cyclique — a réorienté sinon l'ensemble du moins les 80 % de l'activité sociale que représentait l'agriculture, dans de nouveaux secteurs d'activité.


Cette fois, le temps manquera.


La révolution de la robotique qui est déjà en route menace de supprimer près de 50 % des emplois aux États-Unis, d'ici vingt ans. Plutôt qu'un long discours, je te laisse consulter le tableau ci-dessous.







On peut certes penser que se créeront d'autres besoins, et que se créera une migration, en quelque sorte, des populations vers de nouveaux secteurs, comme ce fut le cas pour l'agriculture. La différence, encore une fois, c'est la brutalité et la rapidité du processus en cours de la robotisation du monde, qui avec les recherches sur la génétique et les nanotechnologies représente un des plus grands « risques » de mutation pour la société telle que nous la connaissons.


Déjà les drones (qui, eux, n'ont pas une femme ou une mère qui les attend à la maison) prouvent que les profits du complexe militaro-industriel se réalisent tout aussi bien sans les hommes, dont la mort chagrine parfois d'autres hommes — ce qui rend la guerre quelquefois impopulaire et donc difficile à faire — : demain, avec les véhicules autonomes, sorte de Google-cars militarisés, s'autoguidant, programmés pour choisir et éliminer leurs cibles, avec les robots-tueurs sur pattes, qui ressemblent à des chiens, et surtout avec les minis-drones, gros, dans un premier temps, comme des scarabées, équipés pour tuer, téléguidés par des computers à reconnaissance faciale, vocale, faceboucale etc., puis, dans un deuxième temps et un peu plus tard encore, avec les nanorobots — la fameuse « gelée grise » —, le complexe militaro-industriel pourra se passer toujours davantage des humains, même s'il ne pourra pas se passer des « méchants » — qui, on le sait, n'ont rien d'humain, et à la mort desquels – tout au contraire de celle des troufions – les foules applaudissent…).


Les robots-traders, de leur côté, prouvent, déjà, que le complexe financiaro-casinotier peut se passer de plus en plus de traders « humains » — ce qui tombe bien puisque « trader humain » est une contradiction dans les termes —, mais les robots-traders claquent-ils leurs primes en montres tape-à-l'œil et en art financiarisé ? Là est le hic : ils ont été inventés pour supprimer les primes ; ici comme ailleurs, moins d'hommes signifie plus d'efficacité, plus de profit.


J'imagine une de tes objections : tu me diras qu'il existe un frein énergétique et écologique à ce développement. Épuisement des ressources, réchauffement climatique par la combustion des énergies fossiles etc.


Permets-moi de te rappeler qu'en 2010 la firme américaine Lockheed a annoncé qu'elle travaillait sur un concept de réacteur compact de fusion nucléaire qui serait dix fois plus efficace que les modèles actuels basés sur la fission nucléaire.


On peut bien sûr penser que c'est un coup d'esbroufe pour attirer les capitaux. Cependant, Lockheed avait racheté en 2006 la société Sandia, dont les laboratoires avaient, par hasard, réussi à produire une température équivalente à deux milliards de degrés, quand cent millions de degrés (seulement !) sont nécessaires pour réaliser cette fameuse fusion nucléaire.


Ce type de réacteur, toujours selon Lockheed, pourrait tenir dans un semi-remorque et générerait suffisamment d’énergie pour éclairer l’équivalent de 80 000 foyers, en consommant seulement 20 kilogrammes de combustible par an. Ce combustible, le deutérium, serait fourni en abondance par l'eau de mer qui en contient 33 grammes par mètre cube ; le seul rejet, si j'ai bien lu, de ce type de réacteur est l'hélium.


À vingt ans, nous avons eu affaire à des jeunes gens, j'allais dire, tout à fait républicains, qui prenaient les fondements de la République (liberté, égalité, fraternité) tout à fait au sérieux, et qui voulaient les mettre en pratique. Radicalement. Au grand dam de leurs pères et de la société bien établie… On aurait pu, tout aussi bien, les dire chrétiens, mais au sens des premiers Chrétiens… Christiques leur aurait d'ailleurs mieux convenu : beaucoup vivaient en petits groupes, plus ou moins nomades, tels de nouveaux Jésus, les filles étaient belles et, comme Marie-Madeleine, elles avaient plus souvent le genre bohémien que le genre aristocrate, grand-bourgeois, petit-bourgeois ou encore ouvrier qui avait été celui de leurs mères. Ces gens, auxquels nous ressemblions, par certains côtés, voyaient la révolution du monde, et l'amour, au coin de la rue. À un tournant prochain de leur vie.


Aujourd'hui, à l'inverse, nous avons affaire à des vieux — il me semble que, dans cette société, les gens se sentent vieux à quarante ans, mais je ne m'avancerais pas car c'est une société que je ne connais guère —, des vieux, donc, j'allais dire tout à fait antirépublicains, qui prennent les fondements de la République (liberté, égalité, fraternité), tout à fait pour une blague, et qui, en pratique, s'en moquent. Radicalement. On pourrait, tout aussi bien, les dire chrétiens, mais au sens des pires Chrétiens… Et l'Histoire ne manque malheureusement pas d'exemples, à commencer par ceux qui boulottaient de l'enturbanné, bien mijoté au court-bouillon, pendant les Croisades. À l'inverse des christiques dont je parlais, ceux-là n'attendent pas le Paradis sur Terre pour demain, mais plutôt l'Enfer, au même endroit, et à la même date.


Bref, ils rêvent de la fin du monde comme les autres rêvaient de sa révolution. Ce sont parfois les mêmes, qui ont viré vinaigre, et qui projettent leur fin, qu'ils voient venir et qu'ils souhaitent, sur le monde — qui ne leur demande rien – et qui n'en fera, comme à son habitude, qu'à sa tête.


Donc après ceux qui rêvaient d'utopie, et qui, mordicus, la savaient pour demain, voici le temps de ceux qui rêvent de dystopie, et qui, tout aussi mordicus, la savent pour demain. Mais, les espoirs dystopiques des vieux pourraient être, demain ou après-demain, tout aussi bien déçus que le furent les espoirs utopiques des jeunes — hier.


Si — au moins depuis qu'existe l'arme nucléaire — la vie de l'humanité ne tient qu'à un fil qui peut à tout moment être rompu (mais je ne sache pas que les dinosaures aient disparu du fait de leurs névroses et de leurs rancœurs meurtrières techniquement suréquipées…), et si beaucoup veulent voir dans les problèmes énergétiques ou écologiques le début de la fin de l'ère techniciste, il n'est pas exclu que la fin de l'ère techniciste — ou la disparition de l'humanité, pour les plus enragés — ne prennent plus de temps qu'ils ne le rêvent.


Cette question de la fin de l'ultralibéralisme mondialisé et casinotier que pourraient entraîner les révolutions combinées de la robotique, de la génétique et des nanotechnologies est une question qui préoccupe d'ailleurs les ultralibéraux qui craignent le retour de l'État, dans sa forme la plus coercitive, État que les millions de désœuvrés — sans plus aucun « espoir » de pouvoir jamais s'adonner à quelque tâche bien répétitive, bien abrutissante, bien industrielle, bien commerciale ou autre — pourraient se donner, par leurs suffrages, pour redistribuer les richesses — robotiquement produites.


Google est déjà un exemple de ce genre de gigantesque robot à tout faire qui, à chaque instant, renseigne des milliards de gens, prend leurs commandes, fait leurs courses, tournent les pages de leurs livres, en même temps qu'il les sonde et stocke et exploite les informations qu'ils lui donnent — en en faisant ainsi une mine d'or —, gigantesque robot que les États, au moins en Europe, tentent de mettre à contribution, en lui faisant payer l'impôt, pour donner, chichement, à leurs masses déjà oisives, le pain et les jeux qu'elles réclament. Et voilà bien le point.


Marx avait analysé comment l'afflux d'esclaves, à Rome, après les guerres de conquête, avait permis à une minorité (dont César faisait d'ailleurs partie) qui possédait des bataillons d'esclaves composés des prisonniers faits pendant les campagnes militaires, de s'enrichir colossalement, en les revendant après les avoir formés à toutes les professions — de l'enseignement à l'agriculture —, ruinant ainsi tous les corps de métier, la plus grande partie des Romains, et la République avec.


C'est un exemple historique de ce qui est advenu d'une société dans laquelle brutalement le travail et les valeurs traditionnelles de liberté et d'indépendance qui s'y attachent ont été défaits par une forme d'automatisation, de robotisation — en quelque sorte primitive. Et qui a vu naître un État puissant, multiculturel, multiracial, s'appuyant sur un clientélisme de masse fondé sur la distribution gratuite du pain et des jeux.


Le mode d'ordre pour l'époque qui s'ouvre pourrait bien être : « Vous ne travaillerez jamais ! ». Les Ultralibéraux, surtout américains, craignent que cela ne s'accompagne d'une « soviétisation » de la société, et particulièrement des États-Unis. C'est d'ailleurs un facteur de déséquilibre politique interne prévisible pour ce pays, et le peu qu'a fait l'administration Obama dans ce sens, avec les réactions qui s'en sont suivies, le montre à l'envi. On connaît par ailleurs la violence dont sont capables les gens qui représentent ce courant de pensée.


Donc, à court terme, ce que certains appellent d'un méchant mot la robolution pourrait entraîner la re-création d'États forts, organisés autour du clientélisme, s'appuyant ainsi sur une plèbe oisive, et jouant des oppositions entre ses différentes factions, séparées et montées les unes contre les autres, par leurs différences ethniques, religieuses, etc., ou tout simplement par des haines de clocher. Le sport en donne déjà des exemples. Ce qui laisse présager l'apparition d'États nationaux-festivistes ou, à l'inverses, nationaux-religieux.


Parmi les festivités et les produits que l'on peut prévoir pour les plèbes oisives dont on parle, il y a bien sûr la drogue, le divertissement (au sens pascalien) culturel et les sports de masse, avec les grandes messes qu'ils génèrent, qui canalisent si bien le défoulement de la rage et des frustrations contenues le reste du temps. Parallèlement, ou plutôt en opposition, aux Gay Prides et autres Nuits Blanches empruntées au festivisme de la période ultralibérale mondialisée (que Debord qualifiait de spectaculaire intégré), il faudra certainement aussi compter avec le retour de Nuits de cristal, et autres Saint-Barthélemy. La figure du bouc émissaire pouvant bien entendu prendre des formes différentes de ce qu'elle fut dans les deux exemples que j'ai cités.


Quant au cirque romain, avec ses excès dans la boucherie grand-guignolesque, j'ai cru comprendre qu'Internet en offrait déjà les spectacles (bûchers, crucifixions etc.) avec l'exposition permanente : Sade, attaquer le soleil ? Pourquoi pas !… mais surtout attaquer le reste !, qui se tient au Proche et au Moyen-Orient, et qui, soit dit en passant, est un peu plus dans l'esprit de l'auteur des Cent-vingt journées que celle que des chaisières de son culte ont organisée — dans le cadre de ce divertissement culturel dont je parlais —, à Paris…




Marx qui, analysant le jeu même du capitalisme, envisageait déjà que le déroulement de la partie — suivant les règles de ce jeu qu'il avait mises à jour — amènerait ce remplacement de l'homme par l'automatisation, pensait qu'il était nécessaire que « les individus reçoivent une formation artistique, scientifique, etc., grâce au temps libéré et aux moyens créés au bénéfice de tous. »


Si j'en crois ce que je lis ici et là sous la plume des enseignants (les professeurs ayant disparu…), je doute que le dépassement de l'ultralibéralisme casinotier, spectaculaire et injouissant, se fasse dans ce sens. Mais, plus radicalement encore, je crois que — contrairement à ce que pensait Marx — le mal est plus profond qu'un simple manque de culture artistique, scientifique, philosophique : ce qui doit être dépassé ce n'est pas seulement l'ignorance, ce sont l'idolâtrie diffuse aussi bien que l'idolâtrie concentrée, qui enferment les hommes dans leur délires hallucinatoires, — avec leur petit personnel religieux, toutes confessions confondues — dont font bien sûr aussi partie les chaisières dont je parle. Je m'en expliquerai plus clairement plus loin.


Les jeux sont donc déjà prêts, les drogues sont disponibles, quant au pain, il sera fait, puisqu'il le faut, avec du minerai d'insecte. Les bidonvilles et les camps de réfugiés couvriront la moitié de la planète. Autour, des illuminés de toutes sortes s'entretueront à la machette — lorsque les munitions seront épuisées. Derrière de hauts murs parsemés de miradors, protégés par des nano-insectes tueurs, les fils et les filles des injouissants d'aujourd'hui continueront, pour les uns, sectateurs de l'idolâtrie concentrée, dans la pratique de leurs rituels obscurs, et, pour les autres, sectateurs de l'idolâtrie diffuse, ils poursuivront la party et l'orgie ad nauseam, c'est-à-dire dans un dégoût d'eux-mêmes et de la vie, inchangé. J'ignore quel type de contradiction mettra fin à tout cela. Et quand.



La question que nous soulevons n'est donc pas celle des contradictions techniques, d'une organisation matérialiste du monde, ni même celle de l'élévation culturelle de ses divertissements ; la question que nous soulevons est celle du dépassement d'une forme, maladive, de la personnalité et, donc, de la perception de soi-même de l'autre et du monde. Une pathologie que Marx ignora complètement.


Freud, à l'inverse, s'il a négligé les contradictions techniques internes du jeu capitaliste, s'est concentré sur la déformation maladive de la perception, et il évoque cette question dans L'avenir d'une illusion où il caractérise la religion comme un fait hallucinatoire typique de la névrose obsessionnelle ; il écrit d'ailleurs : « La religion serait la névrose obsessionnelle universelle de l'humanité ; comme celle de l'enfant, elle dérive du complexe d'Œdipe, des rapports de l'enfant au père. D'après ces conceptions, on peut prévoir que l'abandon de la religion aura lieu avec la fatale inexorablilité d'un processus de croissance, et que nous nous trouvons à l'heure présente justement dans cette phase de l'évolution. »


Laissons de côté la théorie du complexe d'Œdipe — même si dans ce cas-là les rapports de l'enfant au père me paraissent particulièrement pertinents —, ce qui me paraît important c'est de voir que la névrose, que l'on considère généralement comme un mal bénin, entraîne une perception hallucinatoire de la réalité, une adhérence forcenée à cette distorsion du réel, adhérence hallucinée néanmoins capable d'organiser efficacement et « rationnellement » la réalité dans le sens de son délire.


C'est le dépassement de la structure caractérielle injouissante et délirante produite par la misère infantile et sociale qui est au cœur de nos préoccupations. L'amour, et particulièrement l'amour physique, montre bien les distorsions hallucinatoires du réel dont souffre l'injouissant : tel homme d'âge mûr redevient un nourrisson en prenant une jeune femme — qui pourrait être sa fille —, qu'il paye pour cela, pour sa mère, jeune femme dans la bouche de laquelle il enfonce sa verge — verge qui dans son délire représente le sein tout-puissant de sa Mère archaïque toute-puissante, à laquelle il s'identifie et dont il se venge tout à la fois —, bouche dans laquelle il finit par éjaculer tout en intimant à la fille l'ordre d'avaler, fille dont il caresse la tête en la gratifiant d'un « Good girl… » — si elle est docile et s'il est anglophone. Il faut être aveugle — ou halluciné comme un dévot — pour ne pas voir là une resucée, si j'ose dire, de la scène : « Je te fourre, de force, il le faut, une cuillère (un sein, un biberon) pour maman, une autre pour papa, et braille tant que tu peux si ça t'amuse… Voilà, c'est bien… Good boy »


Bien entendu, on pourrait reprendre toutes les séquences, sadiques ou masochistes, du petit cinéma de la pseudo-sexualité de l'injouissant, qu'il s'agisse de l'analité, de la pseudo-génitalité masturbatoire, des manifestations de la libido musculaire ou corporelle, bref, des différentes manifestations du masochisme — ou du sadisme — féminin, ou masculin, il ne serait pas très difficile, lorsqu'on n'est pas soi-même saisi par ces hallucinations névrotiques, de trouver les scènes prototypiques d'où elles tirent leur puissance de projection hallucinée. Peut-être devrais-je consacrer du temps à cela : désenchanter, pour ainsi dire, dans un écrit, les scènes de la misère sexuelle de l'injouissant contemporain en les ramenant à leur origine, comme on détrompe les dévots de leur délire en leur donnant une explication rationnelle des miracles — par exemple.


Mais, évidemment, cela n'aurait guère d'autre effet que d'irriter ces drôles de paroissiens dans leurs pratiques cultuelles, puisque seul le revécu émotionnel autonome de ce genre de scènes archaïques — et non pas seulement leur intelligence ou leur évocation, comme le croyait Freud — peut permettre au processus de croissance (pour le dire comme lui) émotionnelle, sentimentale, amoureuse et sexuelle de reprendre son cours et d'aller vers les horizons insoupçonnés de la maturité et de la complétude, tout en libérant un réflexe archaïque jusque-là bridé, et bridé justement par ce type d'hallucinations sexuelles dont souffre l'injouissant, le névrosé, donc, — ce qui ajoute encore au désespoir de son existence matérielle.


Sans doute les prisonniers du salariat, ou de son absence dans un monde bâti sur ce qu'il en reste, n'ont-ils guère le loisir ni le cœur de rechercher l'intelligence de leurs délires ou de leurs transferts qu'ils ne peuvent même pas percevoir comme tels. La robolution pourrait leur en donner le temps et les moyens : je doute qu'ils s'en servent.



Notre propos, tu le vois, est tout à fait celui de Freud lorsqu'il écrivait, encore dans L'avenir d'une illusion : « Le temps où sera établie la primauté de l'intelligence est sans doute encore immensément éloigné de nous, mais la distance qui nous en sépare n'est sans doute pas infinie. »


Freud voulait que là où était le Ça vienne le Je. En suivant la route qu'il avait ouverte, j'ai trouvé que là où, après le Ça, était venu le Je, il fallait que revienne le Ça — redevenu, par ce passage par l'intelligence synthétique et l'abréaction cathartique, innocent dans son Jeu.


La pulsion primaire n'est ni sadique ni masochiste. L'identification de la jouissance aux souffrances à subir ou à faire subir est « secondaire », elle découle des distorsions, par la souffrance et les agressions, infligées à la pulsion première de volupté — la libido.


Revivre en partie ces souffrances et ces agressions, et comprendre, intelligemment, comment, sous quelles formes, elles rejaillissent, inconsciemment, du passé, permet sans doute d'échapper pour une part aux possessions hallucinatoires de la sexualité prégénitale infantile (orale, anale, masochiste, sadique, exhibitionniste, voyeuriste etc.), et de découvrir la forme aboutie de la jouissance amoureuse, tout à fait inconnue de l'enfance dans son mouvement même, — même si on peut observer les mouvements spontanés du clonus orgastique chez des très jeunes enfants lorsqu'ils rêvent, et même si une grande part du cœur des amants se nourrit à la source de l'immense générosité amoureuse enfantine.



R.C. Vaudey en divin enfançon




Freud, qui était, par ses origines, un modeste Juif viennois, pensait que la rationalité était déjà un bien beau présent à faire à l'Humanité. Porté, tout à l'inverse, par une audace et ce sentiment que le monde est fait par et appartient à ceux qui naissent et vivent servis — audace et sentiment offerts par mes origines « sudistes », très différentes des siennes, — et qui ne se sont jamais démentis quand bien même plus rien ne les justifiait et ne les justifie —, j'ai aussi eu la chance de vivre à une tout autre époque. Au jeu dont Freud nous avait offert les prolégomènes, et sans m'attacher davantage ni à ses théories ni à ses conclusions, il m'est apparu que ce jeu de la primauté de l'intelligence débouchait, finalement, sur une forme tout à la fois neuve et archaïque de la jouissance amoureuse, qu'accompagne une forme tout aussi neuve de la contemplation — que j'ai appelée la jouissance du Temps — dans cette forme encore inexplorée du libertinage — que j'ai qualifiée d'idyllique — que connaît cette sorte d'amour encore in-ouï, — auquel j'ai donné le nom d'amour contemplatif — galant.



Ainsi, il m'a semblé que ce qu'avaient cherché et trouvé, à leur façon, en Occident, les mystiques d'abord Sainte Thérèse d'Avila , les quiétistes ensuite Madame Guyon , se trouvait plus véridiquement, et plus débarrassé de ses manifestations hallucinatoires encore dévotieuses — qui ne manifestent que la divine volupté, contrariée —, dans le mouvement et les aventures amoureux, et il m'a paru que la gaieté amoureuse d'un Casanova qui aurait dépassé sa fixation phallique-narcissique, dans un temps qui ne l'aurait pas trop maltraité, était un meilleur et plus sûr chemin pour arriver aux extases océaniques dont on parle.


Pour paraphraser Freud, je dirais : « Le temps où sera établie la primauté de l'amour contemplatif — galant pour arriver à la jouissance du Temps — après avoir connu celle de l'intelligence (“le sens du jugement qui accompagne la grâce de la catharsis”) — est sans doute encore immensément éloigné de nous, mais la distance qui nous en sépare n'est sans doute pas infinie. »


Nietzsche avait écrit : « Le nouveau sentiment de la puissance : l'état mystique. Et le rationalisme le plus clair et le plus hardi pour y parvenir. »




Le sentiment de la jeune puissance, la clarté, l'intrépidité et la hardiesse dans la rationalité, l'état mystique, ne sont-ce d'ailleurs pas là les seules choses qui, avec l'amour, m'aient occupé et qui m'occupent encore, et à jamais !




Porte-toi bien. 




R.C. Vaudey, le 3 avril 2015