vendredi 12 décembre 2014

Hors d'âge





Arrivant sur le ponton, Louis-Ferdinand a tout de suite remarqué les deux Allemands. D'un petit signe de la main, il nous a fait comprendre qu'il arrivait — après les avoir salués.

Casanova en a profité pour demander à Héloïse — qui n'en avait rien dit — ce qu'elle pensait de la pornographie, et si nous en avions l'usage dans notre forme — idyllique — de libertinage.

Héloïse, que je sentais, elle aussi, charmée par les manières plutôt directes du bel escogriffe, a d'abord tenu à préciser que, si elle partageait avec moi, depuis toujours, le goût exclusif de l'amour contemplatif — galant (je me suis permis d'intervenir pour rappeler que c'était à elle et à son grand caractère que nous en devions la découverte…), elle n'avait pas mes raisons théoriques pour élaborer, à la suite de Freud ou de Reich, ainsi que je le faisais, une analyse critique des différentes formes de la sexualité de ses contemporains ; et que, par ailleurs, elle n'en avait pas le goût.

Elle n'était pas moraliste — c'est-à-dire, au sens originel, elle n'étudiait pas les mœurs de son temps —, et encore moins moralisatrice.
Et, en me jetant un sourire, elle ajouta que même si, à l'inverse, elle me connaissait des prétentions de moraliste, elle savait bien que comme à elle-même nos contemporains m'indifféraient trop — et que j'avais reçu, et que je m'étais fait, une trop bonne éducation — pour que j'en aie à être moralisateur.

La façon dont les gens menaient leur vie sentimentale — entre adultes consentants – selon la formule consacrée – et tant qu'elle n'y était pas directement confrontée — ne l'intéressait pas.
Et, précisa-t-elle, pas davantage le reste de leurs activités — pour ce qu'elle en connaissait.

Vivant sur nos terres, à l'écart de la place publique, sereine, contemplative, ténébreuse, bucolique — comme Brassens l'avait si bien chanté —, elle n'avait d'ailleurs qu'une très vague idée de ce à quoi cette vie sentimentale contemporaine pouvait ressembler.

La dernière forme de pornographie qu'elle connaissait remontait au début des années 90 — à ses années de fac — et à ce qu'en diffusait à l'époque une chaîne cryptée. Et pour ce qu'elle avait pu en apercevoir depuis cette époque, elle avait cru comprendre que le genre s'était beaucoup envenimé — ce qui n'était pas pour lui plaire lorsqu'elle n'avait déjà pas goûté, alors, le rôle qui y était, en général, aux femmes assigné.

Elle précisa à notre cher ami vénitien, et pour que les choses soient bien claires, qu'elle était ni servante ni maîtresse, ni mère ni putain, ni boxeuse ni punching-ball, ni dominatrice ni soumise, que les numéros de cirque pas plus que les monstres de foire ne l'intéressaient… mais qu'elle aimait la danse… et qu'elle m'avait depuis toujours réservé l'exclusivité de son petit carnet de bal, ayant trouvé en ma personne — ce qui – nous en convenions, elle et moi, d'un sourire – ne se trouvait pas tous les jours sous les sabots d'un cheval — le cavalier qui lui convenait…

Le beau Vénitien apprécia le mot, qui lui rappela un peu le sien, quand, par le même hasard mais dans le même genre d'esprit, à Monsieur de Richelieu qui lui faisait remarquer qu'une actrice — pour laquelle il avait marqué de la préférence — avait de vilaines jambes, il avait répondu: « Dans l'examen de la beauté d'une femme la première chose que j'écarte sont les jambes. »

Pour lever toute ambiguïté, sans en avoir l'air, j'ajoutai que moi-même je ne dansais jamais qu'avec elle, et qu'elle était ainsi ma seule et unique cavalière…

Elle continua sans se démonter : « Même dans sa forme la moins violente et se voulant refléter le plus fidèlement un acte mené par l'amour — bien que provoquer la nostalgie sentimentale, précisa-t-elle, ne me semble pas le but de la pornographie, qui me paraît bien plutôt faite pour exciter encore davantage ce que notre cher R. C. appelle des pulsions prégénitales – à commencer par le voyeurisme – rendues mauvaises, dirait-t-il, par l'inhibition de la génitalitéet de la sentimentalité, tout aussi bien — même sous cette forme-là, donc, la pornographie me paraît fade.

S'en servir pour sa vie sentimentale serait un peu comme faire du karaoké en voulant imiter une chanteuse qui non seulement ne sait pas chanter mais qui en plus chante en play-back, accompagnée au piano par un machiniste de théâtre — remplaçant au pied levé le pianiste empêché — ne sachant pas jouer mais feignant, avec emphase et maladroitement, les gestes de la main de l'artiste sur le clavier. Le tout pour jouer du Clayderman. »

Casanova opinait du chef, tout en semblant essayer de se souvenir de ce qu'avait composé ce musicien — probablement allemand.

« Je ne sais pas s'il y en a de bons, continua-t-elle, mais plus généralement la vie de mes contemporains me paraît comme un mauvais karaoké. Et pas seulement dans ce domaine.
Singer passionnément ne me semble pas la meilleure chose que l'on puisse faire, mais singer passionnément me paraît être leur principale occupation, — et, pire encore, singer passionnément ce qui est mauvais. Au sens où l'on dit d'un chanteur qu'il est mauvais. »

Casanova acquiesça.

Elle poursuivit : «  La vie amoureuse en Occident après avoir été déterminée par la religion, l'est aujourd'hui par le commerce. Qui en est une autre, tout opposée.

Une vie sans otium, et donc sans flottance — ainsi que, pour ma part, j'ai nommée cette vacance poétique de l'esprit et du corps, que R. C. appelle « jouissance du Temps », et les Japonais « satori » —, une vie dévorée d'une façon ou d'une autre par l'organisation du monde tout entière centrée autour du négoce — qui, aujourd'hui, n'y est pas assujetti et ne le sert pas, d'une manière ou d'une autre ? —, voilà, me semble-t-il, qui explique, en partie, les formes bizarroïdes que prend la « vie amoureuse » chez nos contemporains : ils ont d'autres choses à faire — qu'on leur fait faire, pour lesquelles ils sont programmés, qu'ils plébiscitent des deux mains ou qu'ils inventent — que de cultiver l'art d'aimer. » 

« Et de l'otium aujourd'hui, ajoutai-je, qui, hors quelques rares gentilshommes de fortune — même pessimistes —, s'en soucie ; de sorte que dans le monde sadien du libre-échange, l'échangisme sadien est de mise. Un objet chasse l'autre : marchandise oblige. Réflexe d'employés interchangeables et de consommateurs capricieux, tout à la fois. Quand il ne s'agit pas de simple troussage de domestiques — pour le dire comme l'a dit de façon lumineuse un médiatique. Ou bien encore de la guerre des sexes, des classes, des castes et des races continuée par d'autres moyens.

Le monde dans lequel nous vivons est fait des rêves des usuriers, de leur représentants de commerce, de leurs propagandistes et de leurs courtiers en bourse… Si j'ose dire. »

« Non, ce qui ouvre à la contemplation galante, ce sont les rires et la joie ! Et la danse de la vie ! » reprit à son tour Héloïse, en riant.


Cela mit Casanova tout en gaieté ; puis il s'assombrit :


« Ah ! La banque…, dit-il, c'est la passion du jeu — conséquence de l'injouissance contemplative galante, elle-même conséquence du patriarcat esclavagiste, anti-sensualiste, religieux, monothéiste, diriez-vous… si je vous ai bien appris… — et cette connaissance qu'à la fin c'est toujours cette banque qui gagne — pour peu que les probabilités aient été correctement calculées — qui ont mené mon siècle, après avoir été initiées au précédent par un roi de France qui avait fait de Versailles un casino pour y éblouir et y assujettir, par le luxe et le jeu, sa noblesse rebelle — tout en lui faisant les poches.

Cela nous a paru à tous, joueurs invétérés que nous étions, un moyen si simple de fixer le peuple tout en le tondant — ce pour quoi je pensais qu'il était fait. Et tellement plus efficace que la gendarmerie féodale.

Vous savez sans doute que j'ai présenté, à l’École militaire, en 1757, le projet d'une loterie, mise au point par les frères Calzabigi — auxquels je m'étais associé —, qui est à l'origine de votre Loterie Nationale. Comment aurions-nous pu imaginer, alors, ce à quoi aboutirait — ce monde que j'ai aujourd'hui sous les yeux — la démocratisation de ce divertissement, pour le dire comme Pascal ; — Pascal dont la méthode de résolution du problème des partis permit la théorie mathématique du calcul des probabilités, et qui n'est pas pour rien dans le monde dans lequel vous évoluez.

Ce monde où le premier venu est un « entrepreneur », un « parieur sur l'avenir », ce monde « où l'on joue le tout pour le tout et où l'on prend des risques » — à commencer par celui de faire disparaître toute forme de vie évoluée ; – si tant est que l'on puisse appeler ainsi ce que nous voyons se mouvoir sous nos yeux.

Certes, nous avons contribué à faire céder le carcan de l'oppression religieuse et féodale en Europe continentale, mais cela n'a servi qu'à libérer et à permettre l'exploitation des malformations caractérielles et sentimentales qu'il produisait et contenait tout à la fois, par les vainqueurs de cette lutte, déterminés par les mêmes vieilles haines pluriséculaires. Et je vois bien maintenant que nous avons été, nous aussi, des idiots utiles. Mais que pouvions-nous être d'autre ?

Certains marxistes lacaniens — qui, probablement renseignés par un lusitanien, semblent avoir mis à profit votre idée de monde sadien – que vous évoquiez dans la lettre-préface de votre Manifeste — paraissent penser qu'il suffirait de remettre des bornes — du Père, donc — à l'hybris que nous avons déchaîné pour que les choses rentrent dans l'ordre — et éviter ainsi le Pire —, quand, à vous entendre, vous semblez penser que rien n'arrêtera ces choses — la lutte des sectateurs des monothéismes antisensualistes – auxquels il faut ajouter ceux qui arrivent, les Hindous, les Confucéens, les Animistes, et tous les autres, qui ne le sont pas moins —, que « l'époque contemporaine est comme un interrègne pour le poète qui n'a point à s'y mêler : [qu']elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire, pour qu'il ait autre chose à faire qu'à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n'être point lapidé d'eux s'ils le soupçonnaient de savoir qu'ils n'ont pas lieu », comme vous l'avez écrit dans cette même lettre-préface en citant Verlaine, — que le Pire – si peut se nommer ainsi, à vos yeux, la fin de l'esclavagisme, de l'assujettissement des femmes et de l'antisensualisme – est certain —, et qu'il s'agit plutôt, en laissant ouverte la porte du Bureau où se trouvent les archives de vos recherches sur l'amour et le merveilleux, de permettre l'émergence, au sortir du chaos où nous sommes, de cette nature sensualiste, contemplative, galante, — un des possibles, à votre sens, de l'Homme — dont vous nous avez montré des avant-goûts préhistoriques, et dont vous dites avoir trouvé la mine et le filon »

« L'homme actuel n'est qu'un pont jeté vers l'avenir. Pour ceux qui s'exilent volontairement, seul ou à deux, il reste encore des lieux où souffle l'haleine des mers silencieuses.
Une vie libre reste possible aux grandes âmes. »

Celui qui venait de l'interrompre ainsi, un peu cavalièrement et pompeusement, s'appelait Nietzsche. C'était un des deux allemands que Céline avait salués. Il se présenta cérémonieusement — il me sembla qu'il avait claqué des talons —, s'inclinant respectueusement pour baiser la main des dames.

Billie, qui buvait du Bourbon, un peu décontenancée, prit des poses de lady sudiste.

« Schopenhauer et votre ami Céline vont nous rejoindre, si votre compagnie le permet. » nous dit-il.

J'ai regardé l'heure. Il n'était pas tard. Le temps s'était comme arrêté.

Et moi qui ne bois jamais, j'ai commandé un cognac hors d'âge qui m'a paru — à cette soirée étrange comme un mirage — bien adapté.






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