vendredi 11 septembre 2015

Où l'on rend hommage à M. Poot, au Lineadombra








Pierre Bonnard
Paradis terrestre








Lorsque Billie et Amy eurent fini leur duo inattendu, nous avons tous applaudi, très émus. Je voyais en face de moi cette vieille canaille de Lin-tsi qui fredonnait : « And we don't want nothing but joy ! », et il y mettait beaucoup d'intensité, tout en prenant un air très inspiré. Bien entendu, la petite Marlène l'accompagnait — portée par l'afghan… —, et tout ça faisait le plus drôlatique et en même temps le plus charmant des tableaux.


J'ai oublié de dire qu'ils s'étaient levés, dès le début du morceau, et s'étaient mis à danser un slow…


Tandis qu'ils se frottaient en ondulant encore, la petite Marlène m'a demandé : « Qu'est-ce que vous avez donc tant contre les idéalistes, et en quoi peuvent-ils vous déranger ? »

Les questions théoriques, c'était pas son fort à la belle effrontée mais étant donné l'anti-intellectualiste primaire qu'elle fréquentait, ça n'allait pas la gêner.

« Prenez, dis-je, ce crétin de Platon, avec ses Idées à la con : quelque part existe une perfection dont le sensible n'est qu'une pâle copie. Une ombre, en quelque sorte. Voilà bien une idée de boutiquier de l'expérience contemplative ! » 


Lin-tsi approuvait, le nez dans les cheveux de Marlène, tout en continuant à danser en fredonnant Cigarettes and coffee, ce qui la forçait à sans cesse tourner la tête pour me regarder.


«  Un peu plus de 2000 ans plus tard, on finit avec ce pauvre Hegel et son : "Il n'y a rien de nouveau sous le soleil de la nature", les plantes et des animaux étant censés avoir été fixés une bonne fois pour toutes lors de la Création, tandis que "seule la marche de l'Esprit est progrès".
À peu près au même moment, notre ami Schopenhauer, ici présent, se laisse aller en appliquant la règle à l'Homme : "Eadem, sed aliter (la même chose, mais d'une autre manière). Celui qui a lu Hérodote a étudié assez l'histoire pour en faire la philosophie ; car il y trouve déjà tout ce qui constitue l'histoire postérieure du monde : agitations, actions, souffrances et destinée de la race humaine, telles qu'elles ressortent des qualités en question et du sort de toute vie sur terre." 

Et puis arrive Malinowsky. Et, comme pour Freud, il apporte de mauvaises nouvelles. »

Schopenhauer, tout occupé avec la belle Amy qui l'avait rejoint, s'arrachant un instant à leurs caresses et à leurs baisers, me souffla, très détendu — il avait entre-temps récupéré le joint — : « Ach ! Herr Doktor ! On voit que vous n'avez pas connu ma mère, qui me désespérait ; j'étais jeune, je voulais être admiré, l'effacer des Lettres, où elle brillait ; certes, j'ai un peu hypostasié mais, de toute façon, le plus souvent, l'Homme est un loup pour l'Homme… vous allez pas m'en faire tout un foin… »

« En parlant de foin… », a dit Marlène, et hop, toujours collée comme une liane à notre Lin-tsi — qui chantait toujours Cigarettes and coffee, avec la voix d'Otis, en la faisant danser —, elle lui a repiqué le joint.

Ça devenait une habitude.

À ce moment-là, Casanova a fait remarquer en riant que ce n'était pas du foin mais du pollen.

Marlène lui a répondu : « À propos de pollen, savez-vous que le pollen des plantes transgéniques — comme celui des autres d'ailleurs — essaime à des dizaines de kilomètres à la ronde, contaminant toutes les cultures identiques des environs… »


Puisque vous en parlez, ai-je relevé du tac au tac, voilà un exemple des ravages de l'idéalisme. Pour éviter ce problème, alors que l'on présume les espèces et les variétés fixées une fois pour toutes, et pour en prévenir toute disparition, on prélève en quelque sorte le modèle « idéal » de chacune d'entre elles, et on stocke, au Sptizberg, ce qu'on pense en être le catalogue prétendument complet, quant à la vérité il n'y a pas de semence « idéale » ni de catalogue figé, tout est emporté dans l'infini mouvement de l'auto-création du monde, et le vivant lui-même est la manifestation de ce mouvement, de cette éternelle transformation.


— La Volonté ! Rien que la Volonté, disait Schopenhauer


De puissance ! ajoutait Nietzsche.


— Et cette peste de l'idéalisme avant d'avoir infecté les zombies de la financial agronomy avait déjà ravagé les esprits qui, au XIXe siècle, ont fixé les règles qui commandent aux semenciers français. Si vous voulez savoir ce qu'est une critique pratique de l'idéalisme à la con de Platon et consorts, regardez Pascal Poot, un type qui fait pousser ses tomates sans eau, quasiment sur les cailloux, sans soins, et sans les tuteurer. »


Personne — sauf Lin-tsi — n'était jardinier, mais l'extravagance de mes propos m'acquit l'intérêt de la noble assemblée tout occupée, dans la nuit vénitienne étoilée, à s'embrasser et à se peloter délicatement, à qui mieux mieux — d'une façon que les « clubs libertins » et les « rêves partis » ont (heureusement !) rendue aujourd'hui interdite, ringarde… « vieux jeu » — : Casanova et Arété ; Aristippe et Billie ; Schopenhauer et Amy, et même la môme Marlène et Lin-tsi, tous se sont arrêtés de s'agourmander, pour me regarder.


Lin-tsi, que le jardinage intéressait puisqu'on le pratiquait dans tous les monastères qu'il avait fréquentés, m'a demandé : « Sans arroser ? Dans le Midi ! Avec la canicule de ces mois derniers ! Et il fait comment, votre hippie ? »


Je lui expliquai rapidement la technique, que j'avais vue sur son site, qui consiste à mettre en place, la première année, des pieds des tomates — dans les conditions que j'ai décrites — qui ne donneront quasiment pas de fruits. À récolter ensuite les quelques fruits que l'on a obtenus, à recueillir les graines — avec tout l'art délicat qu'il détaille — pour les faire germer et les mettre en terre l'année suivante. Après avoir acclimaté ainsi pendant trois ou quatre ans les plantes, on obtient des sujets résistants à toutes les maladie, et qui poussent sans eau, dans des sols caillouteux, sans tuteurage, et sans aucun entretien. La même technique étant valable pour tous les fruits et légumes, pour les céréales, le maïs etc. »


« Merde ! » a fait Lin-tsi, puis, avec sa vulgarité légendaire : « Avec leurs barrages et leurs systèmes d'irrigation, qui leur coûtent un bras, leurs désherbants et leurs produits phytosanitaires, qui leur foutent le cancer, leurs heures de tracteur et le gasoil, ils se font quand même niquer grave, vos paysans ! »


C'est le but, ai-je répondu. Enfin, le but est plutôt la valeur d'échange, pas la valeur d'usage. Le paysan dans tout ça, c'est juste encore un peu de viande humaine dans un processus financier qui sera bientôt entièrement automatisé. Mais c'est une chaîne, c'est le cas de le dire : il faut compter également avec les bêtes humaines qui avalent le produit final. Et qui font partie du cycle.


Les bêtes humaines, élevées hors sol, elles sont pareilles, tout affaiblies, elles aussi, a dit Marlène. Par l'asepsie. Vous voyez le parallèle… Lorsque l'organisme n'a plus d'ennemis, il s'attaque lui-même. On appelle ça les maladies auto-immunes. Heureusement, pour faire du profit, y'a la financial pharmacy qui va bien avec la financial agronomy. C'est bien prévu tout de même.
Aujourd'hui, faut manger des vers parasitaires du cochon ou bouffer de la poussière d'étable si on veut pas finir direct au cimetière. D'ailleurs, c'est ce qu'on fait avec le vieux brigand » — elle parlait, bien entendu, de son amant.


À bien les regarder, ces deux-là, avec leur dégaine de hippies — parfumés au patchouli – je le sentais d'où j'étais —, ils craignaient rien de l'asepsie. De toute façon, ils étaient morts, — je ne voyais pas pourquoi ils devaient avaler de la poussière d'étable pour se préserver des allergies…


« Tout ça à cause de Platon et de son idéalisme à la con ?, a demandé Marlène.


Non, à cause d'une distorsion misérable de la perception qui rend possible l'échange en créant l'équivalence : un baiser de Marlène est semblable à un baiser d'Arété.
C'est l'injouissance — la projection hallucinée dont nous parlions — qui fait que pour ceux qui n'ont pas lieu : « un trou est un trou », — et je m'excusais auprès des dames de devoir citer la canaille.
Ce sont la femme esclave et son fils né d'un viol — et qu'elle hait à mort —, ce sont ceux-là même qui sont à l'origine de l'Histoire — qui commence justement avec l'agriculture et l'élevage —, qui, surchargés de souffrance, de désespoir, de haine refoulés, ayant perdu toute capacité à la jouissance du Temps, ont régressé et projettent de façon hallucinatoire un monde suprasensible consolateur : des Idées, ou un Père-Dieu omnipotent.


—  Moins t'es sensible, plus tu tombes dans le suprasensible ! Mince ! a fait Marlène, les idées, même à la con, c'est puissant.


Elles ont la puissance des œuvres d'art, ai-je dit. »


Avec Nietzsche on s'est regardés, et puis il s'est lancé : ce jardinier était son Zarathoustra, le Zarathoustra des champs et des vergers… Un nietzschéen, un vrai… Et pas de gauche, le jardinier… : sacrifier les faibles pour permettre à la puissance de se déployer, faire l'inverse de ce qu'avait prêché pendant deux mille ans le christianisme chandâla… voilà ce qu'il faisait avec ses Solanacées. 

Nietzsche en avait assez, il voulait qu'on bute tout de suite tous les malvenus, tous les fumiers de la financial agronomyet tous ceux du capitalisme financiarisé, et pendant qu'on y était les sectateurs de toutes les religions, de toutes les idolâtries, tous idéalistes, héritiers de Platon, qui avaient réifié la vie, qui la niaient et l'affaiblissaient en la surprotégeant, en l'enfermant dans des carcans… Pour faire du profit… Ou des béni-oui-oui… Et, tant qu'à faire, on buterait tous les autres aussi… Les socialistes, les anarchistes, les gauchistes, les frontistes, les sémites et les antisémites, les promariagegays et les antimariagegays, tous les genres des genres de cons, oui !, qu'il disait, dans son accès… — les mahométans, leurs ennemis, les confucéens, les mallarméens, les rimbaldiens, les debordistes, les nietzschéens, surtout les nietzschéens, et tous les autres, il en oubliait forcément… Il enrageait de pas pouvoir tous les citer, et il commandait une autre vodka…

À la table d'à côté, je voyais Céline qui bichait.


« Laissez tomber, ce serait trop dur, ils sont trop nombreux. C'est pire que le chiendent : en buteriez-vous cent que mille, que dis-je, dix-mille, seraient déjà sur les rangs. Qu'ils se butent tous entre eux. Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris et la poudre qu’avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux. » ai-je dit avec la voix de Gabin dans Le baron de l'écluse, une blague entre nous qui d'habitude l'amuse, mais qui là ne l'a pas calmé. Il voulait tuer tous les affreux. J'avais du mal à l'apaiser. Il avait toujours été du genre nerveux.


Finalement, c'est Casanova qui a fait diversion.


« Faire pousser des fruits merveilleux, gorgés, juteux, en terrain hostile, c'est un peu votre style, à vous deux — il s'adressait à Héloïse, tout doucereux —, et, pour en revenir à des choses plus terre à terre, entre le bois raméal fragmenté, vos variétés adaptées à l'environnement où elles sont nées, et le reste, à la fin, vous allez pouvoir la sauver, votre Humanité.


Parlez pas de malheur ! », a murmuré Schopenhauer.



Amy a compris que Nietzsche, qui était plus ivre que mort, pouvait vite grimper dans les tours, elle a tendu son verre en disant : « Je suis sur les graviers : qui me ressert ? », une fois que je lui eus rempli de Vignes de l'Hospice, elle l'a vidé et s'est levée, seule, et a attaqué, toujours d'Otis, Try a little tenderness, un truc bourré de testostérone mais de la bonne, de la sensualiste en somme.

Quelque part sur les Zattere, les instruments sont entrés dans le mouvement, les uns après les autres… jusqu'à l'acmé.

« Try a little tenderness », c'était vite dit : Nietzsche n'était pas Gandhi.





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