lundi 25 janvier 2016

Panégyrique de la poésie et de l’amour contemplatifs — galants







ABANDONS ET ARDEURS ENCHANTERESSES


ÉLOGE DE LA JOUISSANCE DU TEMPS








Ce qui exalte le chant sensualiste c'est le plaisir des sens, et la paix féconde des amants.


C'est l'amour comblé, et non la passion de l'amour.


Car la passion signifie souffrance. La poésie doit s'inspirer de la plénitude, et non de la déchirure — de sorte que la poésie des Illuminescences est à l'opposé extrême de la poésie lyrique qui se constitue « à distance de l'émotion qui l'a fait naître et qui s'efforce de rétablir une présence dont elle sait l'impossibilité ».
Cette forme, neuve en Europe, de la poésie naît ainsi dans cet air de lendemain ouvert profusément à la sensation immédiate et  poétique du Temps et du monde.


La « muse », qui était perçue comme « un avatar de l'amoureuse absente et désirée », figure de l'inaccessible ayant les traits de l'idéal, a disparu.
La femme étant devenue poète, elle aussi, comme l'avait pressenti Rimbaud, les relations de la femme et de l'homme, que cette poésie dévoile, sont très différentes de celles qui unissaient le chevalier courtois à sa Dame — même si demeurent la confiance et le don  passionné.
L'union accomplie a fait disparaître la nécessité de la compensation du manque par l'éternisation du désir dans le poème : l'amour lance la parole dans une infinie spirale où elle semble perpétuellement posséder ce qui ne lui échappe jamais.
Ainsi le mouvement de l'écriture coïncide-t-il avec celui de la jouissance : fortuné, émerveillé, exaucé, ample, déployé.
Le « travail d'écriture » et le « travail d'amour », l'un et l'autre, font à peu près les mêmes gestes, dans la même lumière.
Ils regardent clairement du côté de la plénitude et du miracle réalisé, et ils cristallisent des images qui manifestent la présence et la rencontre.
C'est pourquoi l'on entend battre dans la  poésie sensualiste le grand cœur du Temps.


N'importe où, et à chaque instant, l'Homme est à même de paraître et d'éprouver soudain le sentiment merveilleux de sa plénitude.
Toutes choses et tous lieux sont donc susceptibles, en poésie, de dire la vie...
Faire ainsi s'ouvrir l'horizon, faire apparaître le ciel dans la pierre, donner à voir les astres proches à travers les murs, voilà ce que peut le lyrisme de la vie, et ce qui signe sa présence.


Lorsqu'elle engendre de telles formes, la vie pousse ce lyrisme sensualiste vers ses confins. Le voici donc prêt de se taire pour se recueillir en extase, stoppé dans son élan, tranquille dans une immobilité qui est dans sa nature... Mais, plus souvent, la vie se dévoile dans le langage : au travers d'un masque harmonieux, elle manifeste son très visible visage.


Ce Journal est donc, en quelque sorte, un journal de bord : on y a consigné les beautés que l'on découvre — que l'on contemple et qui vous confondent — au long de ce genre de courses et de dérives auxquelles faisait  allusion la quatrième de couverture du Manifeste sensualiste : on y voit des cartes — au trésor, bien entendu —, des villes fabuleuses, féeriques et tendres, des îles merveilleuses, lointaines, des repaires, et aussi les traces ithyvulviques et ithyphalliques de ces embarquements pour Cythère, le Pays du Grand Ciel


L'histoire et les signes des chemins parcourus y tracent, évidemment, la route à suivre.


La poésie y coule aisément, d'une nouvelle (re)source : tous les excès, les déchirements, les râles, les cris, les glapissements, les décompositions, tout le hagard et le déchiré qu'elle a expérimentés, traversés, explorés tout au  long du siècle dernier lui donnent en  effet aujourd'hui tous les droits, et d'abord celui-ci : d'aller de soi, gracieusement.


Elle dit : 



« L'ennui n'est plus mon amour. Les rages, les débauches, la folie, dont je sais tous les élans et les désastres, — tout mon fardeau est déposé. Apprécions sans vertige l'étendue de mon innocence. »
 


 Et aussi, en détournant…


Bénis soient à jamais les amants subtils
Qui voulurent les  premiers, dans leur félicité,
S'éprenant d'un problème utopique mais fertile,
Aux choses de l'amour mêler la grâce abandonnée !


Ceux qui voudront unir dans un accord mystique
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Chaufferont toujours leurs corps athlétiques
À ce soleil rouge que l'on nomme l'amour !


Et encore…


Loin des peuples torturés, vagabondes, vivantes,
À travers ces déserts jouez comme des loups ;
Faites votre destin, âmes bien ordonnées,
Et trouvez l'infini que vous portez en vous !



Dans son style même comme dans son fond, cette forme de la poésie est un scandale et une abomination pour le goût dominant. Il y cherche en vain la mélancolie et la tristesse qui sont déjà, on le sait, le commencement du doute, qui est lui-même le commencement du désespoir ; lui-même commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. Il y cherche la pente fatale vers la méchanceté et le mal qui font que les yeux prennent la  teinte des condamnés à mort.
Il soupçonne que cette poésie ne retirera pas ce qu'elle avance et qu'elle pourrait bien — en Traité de savoir-jouir à l'usage des jeunes générations — finir par être lue par les jeunes filles de quatorze ans.
Il faudrait d'ailleurs qu'elle le fût.
Elle n'est plus la transe, hystérique, hagarde, possédée, secrètement ou non, par la terreur et la souffrance refoulées ; cet abandon qu'il y a, il est à la puissance première, pleine et aisée, emportée-rugissante, extasiée, déliée, tendre, aimante, raffinée.
On s'y enivre d'air pur et de beauté — comme à Venise —, et, dans l'amour, dans le sentiment, dans la caresse, dans la perception de la vie, on a tous les sens éveillés. On est ce que l'on appelle un éveillé.
Le sentiment de l'amour et de la vie est intense, frais ; il est dense, et la sensation ardente : c'est, toujours, le bel air de Venise, l'air du large.
On y a pris le large.
C'est l'amour, l'amitié partagés. Sur ces bases.


On voit, aussi, dans ces phrases de réveil de sommeil d'amour et dans le florilège d'illuminescences rapporté dans ce Journal — où il n'est question que de ce qui touche à la grâce, expérimentée en comme-un dans l'extase harmonique, et à la jouissance du Temps qui suit et accompagne cette forme sentimentale et accomplie de l'amour charnel (« Je ne fais pas état des moments nuls de ma vie. » écrivait André Breton) — on voit, donc, des Libertins-Idylliques peindre et puis enrouler leurs peintures pariétales (« le lobe pariétal joue un rôle important dans la sensibilité de la peau, la connaissance du corps et de l'espace, et le langage »), et les emmener avec eux à travers le monde ; sculpter des phallus et des conins merveilleux : primitifs avec élégance et avec cœur. 




R.C. Vaudey. Le 31 décembre 2009




Note : Dans le détournement d’ouvrages préexistants il a été fait usage — pour cette présentation — des œuvres de Rougemont, J.-M. Maulpoix, Rimbaud, Debord, Lautréamont, Vaneigem.



(Présentation du Journal d'un Libertin-Idyllique ; première mise en ligne : le 24 avril 2013)






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