jeudi 30 octobre 2014

Le monde n'existe pas












—  « Lorsque vous dites que l'Homme a créé le monde, qu'entendez-vous exactement par là ? ».

« J'entends que l'Homme est un artiste-né, — qui s'ignore ; et au lieu de comprendre les dieux ou le monde comme le résultat de son activité créatrice, il croit en être la créature.
Il doute, il cherche à se rassurer, et il aime imaginer une sorte de pérennité à ce qu'il appelle le monde — son œuvre, donc, qu'il ne reconnaît pas comme telle qui aurait existé avant Lui, et qui existerait après ; c'est sa façon de se tranquilliser : il aime se sentir faire partie d'un grand Tout immuable, dominé par le hasard, — ou un strict déterminisme.
C'est sa façon, infantile encore, de comprendre ce qui l'entoure, et de se le représenter.
En fait, on en revient toujours à ce Being Beauteous, à cet Être, primal, de Beauté — bon ou mauvais.
Mais cette simple perception qu'il a de ce monde change déjà constamment ; — et, pour commencer, dans la vie d'un même homme.
Ce que vous en comprenez vous-même est certainement très différent de ce que vous en compreniez il y a 20 ans. Et, malgré le formatage culturel (ou a-culturel, comme il vous plaira de le penser), votre appréhension du monde est non seulement changeante mais elle est aussi unique : elle disparaîtra avec vous.
Seriez-vous le plus prolifique des écrivailleurs, le plus lu, le plus étudié, nul ne pourra plus jamais voir le monde ainsi que vous le voyez.

On se passe des rêves. Des instants de grâce, et l'art de les faire exister. Dans le meilleur des cas.

Voilà pour ce qui est des hommes.

Mais que dire de votre crocodile ? Tous ces beaux paysages, avec leurs couleurs irisées et chatoyantes, que sont-ils à ses yeux ?
Et encore restons-nous là dans une organisation du vivant assez proche de la nôtre…

Une simple réflexion, à partir de ce que vous croyez connaître du monde, vous permettra de mieux approcher ce dont je parle. Pensez à la "matière noire"… Et demandez-vous à quoi ressemblerait le "monde" pour un être qui serait constitué non de "briques de carbone" mais de "matière noire" ?
Et tout cela n'est toujours qu'une organisation du monde fantasmée à partir de présupposés conçus par l'Homme…

Ce bel univers, ce beau "multivers" pour certains, qui existeraient depuis des milliards d'années, depuis l'éternité — ce que vous ne pouvez absolument pas penser, et pour cause… — et qui existera pour des milliards d'années, ou pour l'éternité, ce Dieu, ces dieux, cette énergie primordiale, cette Volonté, cette Volonté de Puissance, toutes ces visions du monde, animées ou non par la causalité, le principe de non-contradiction, et quelques autres assertions en dehors desquelles nous avons tendance à perdre notre latin, ce sont là les tableaux que peint l'Homme, c'est le monde qu'Il crée, qu'Il a créé et qui disparaîtra avec Lui.
À jamais.
Le temps, le mouvement, le hasard, la nécessité, leur opposition, ou même leur non-opposition, et tout le reste, rien de tout cela n'existe au sens où vous l'entendez, ce sont les couleurs de cet artiste qu'est l'Homme, — et il n'y a pas à s'en offusquer…
Et tout ce beau "Monde" qu'il peint, avec son Dieu, ses dieux, ses étoiles, ses galaxies, ses couleurs chatoyantes ou irisées, ses "sciences" — leurs "découvertes" —, ses philosophies — leurs "Vérités" —, ses religions — leurs "dogmes" —, sa matière, son antimatière, son temps, son énergie (quelle qu'en soit la couleur…) — ce tableau que l'Homme analyse, étudie, prie, vénère comme s'il n'était pas le sien —, tout cela n'existe que par et pour l'Homme, — et cessera d'exister avec Lui.

Le monde n'existe pas. »

Aristippe avala une gorgée de Spritz et se mit à rire : « Protagoras, à côté de vous, cher ami, est un modéré ! »

Le serveur regarda les Zattere, tout en se demandant ce que son crocodile en matière noire en voyait.

L'apercevant ainsi, le regard un peu perdu devant ce monde qui n'existe pas — au sens où il l'entendait l'instant d'avant —, je lui dis simplement :

« Le crocodile en matière noire, c'est rien : juste une façon de vous faire imaginer. En fait, c'est pire : c'est ce que vous ne pouvez même pas imaginer. »

C'est à cet instant-là qu'il a eu une sorte d'illumination.

Et puis nous sommes restés tous comme cela, sans mots dire. Dans l'éblouissement.

Plus tard, on s'est remis à siroter nos verres. Dans la chaleur de l'été, — tout juste caressés par un léger zéphyr.

Sur les Zattere.

Dans la Beauté.

À un moment, Arété m'a demandé où nous en étions avec le capitalisme, Wall Street et les Chinois…

Je me souviens lui avoir dit qu'il avait fallu 10 ou 12 000 ans pour créer les milliards de spécimens de l'injouissant actuel — la plus stupide, la plus perverse – et la plus heureuse de l'être – de toutes les créatures —, et qu'il en faudrait à mon avis beaucoup moins pour les voir disparaître, — les avis divergeant quant à ce à quoi ils laisseraient la place.

Elle m'a encore demandé à quoi j'attribuais le pullulement de cette sorte de vermine — qui avait proliféré depuis le siècle d'où elle venait —, ce genre de nuisibles tout à la fois idolâtres, bigots, anti-sensualistes à mort et sadomasochistes au dernier degré, égoïstes moutonniers de masse, cupides jusqu'à l'aveuglement et au point même de s'être rendus capables de couper la branche sur laquelle leurs différentes factions s'entre-tuaient…

Si ma mémoire est bonne, je crois lui avoir répondu qu'à l'explication qu'avançait Reich sur les causes de ce qu'il appelait « l'irruption de la morale sexuelle », c'est-à-dire de ce qui a contrecarré la capacité, le goût à l'abandon au mouvement sensualiste (dans le jeu, dans la création, dans l'amour ou dans la danse) et le caractère contemplatif du pré-injouissant préhistorique (toutes choses que l'on pouvait encore voir aux farouches indigènes des îles Andaman, il y a une trentaine d'années, — pour ceux qui ont eu la chance de les voir), il fallait ajouter l'envenimement caractériel et la dégradation physiologique provoqués par l'esclavage — dont l'invention remonte à peu près à la sédentarisation et au début de l'agriculture — qui par l’institutionnalisation, du rapt, du viol et des violences sexuelles faites aux femmes avait fait apparaître la haine meurtrière des mères pour les enfants nés de ces viols, et déjà aussi in utero, et donc l’apparition de la peste émotionnelle, tout en ne permettant pas l'affrontement, le combat (et éventuellement l'élimination) entre les rivaux, ce qui avait constitué une sorte de boîte de Petri tout à fait favorable au développement de toutes les pathologies psycho-physiologiques ayant proliféré à partir de l'intensification du sadomasochisme et de ses ruminations — qui ont trouvé là leur milieu nutritif idéal.

Je lui disais encore que certains — dont je fus – et dont je reste, par tendresse pour le « cœur pur » que j'avais, moi aussi, été — pensent (ainsi que je l'écrivais à la fin des années 80 du siècle dernier) que : « Le pauvre sauvage moderne il en est encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les tics d'orgueil puéril, l'affaiblissement et l'effroi. Mais il se mettra à ce travail : toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de son siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à ses expériences. Dans ses environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Sa mémoire et ses sens ne seront que la nourriture de son impulsion créatrice. Quant au monde, quand il sortira, que sera-t-il devenu ? En tout cas, rien des apparences actuelles.

L'expérience du bon côté de la vie, lorsqu'on la vit ensemble, elle dissout d'elle-même ce monde où des fantômes gouvernent des morts.

Le plan du coup du monde est donc effectivement très simple. Il consiste à remplacer la Société de l'Injouissance — le Spectacle, l'argent, l’État, le Marché, la métaphysique et les religions — par la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps.

La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont la base réelle de l'Histoire, la base réelle de l'esprit. 
La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont l'unité du but et du moyen. Ils sont le but. Ils sont le moyen. 
C'est l'unité du système et de la méthode. 
La poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps organisent et produisent la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. 
Tout ce qui les contrecarre, ils le sacrifient impitoyablement. 
Tout ce qui contribue à la poésie, à l'amour et à la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps est développé par la poésie, par l'amour et par la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. 
Toute la vie s'organise autour de la poésie, de  l'amour et de la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps. 
Quand les humains vivent l'amour, la poésie et jouissent paisiblement, voluptueusement et puissamment du Temps, le vieux monde tremble sur ses bases. 
Mais la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps ne peuvent triompher que si les humains découvrent que non seulement on peut vivre de poésie, d'amour et de jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps, mais encore que la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps sont la vie même.

La révolution poétique, historique qui vient est entièrement suspendue à cette nécessité que ce sont la poésie, l'amour et la jouissance puissante, paisible et voluptueuse du Temps qui doivent être connus et pratiqués par tous les humains. »


Et j'ajoutais que d'autres, plus radicalement pessimistes, pensaient que l'Homme disparaîtra tout à fait, — et donc aussi, comme je l'expliquais précédemment à notre fier Vénitien, le monde, ses planètes, ses galaxies, ses couleurs chatoyantes ou irisées, et tout le reste…

Arété m'a dit : « Sept milliards d'injouissants déchaînés, ce n'est pas réjouissant… mais j'aime bien la façon aporétique que vous avez de détourner… ».

Et puis, peu soucieux d'être abîmés par le temps, nous nous sommes tus — pour nous abîmer dans le Temps…

Sur les Zattere.

Dans la Beauté.



Petite scène vénitienne



Le 31 octobre 2014











dimanche 26 octobre 2014

L'Homme a créé le monde : le monde disparaîtra avec Lui















À Venise, sur les Zattere, avec Héloïse, Aristippe et Arété, nous avons parlé, tranquillement, en flanibulant.

Je disais :

« Il y a deux sortes d'Homme dans l'histoire : les dévots (de toutes sortes : religieux, athées, spiritualistes, matérialistes, optimistes, pessimistes…) — l'immense majorité —, et nous... »

Tous approuvaient…

« … Nous qui savons qui a créé le monde… »

Tous souriaient…

« Il y a ceux qui pensent qu'il est l’œuvre d'un Dieu, ou des dieux, — bons ou mauvais —, ou de la Vie, ou de la Volonté, ou de la Volonté de Puissance, ou de l'énergie primordiale etc.
Il y a ceux qui croient que l'univers — gouverné, pour les uns, par le hasard, pour les autres – et à l'inverse – par un strict déterminisme — est unique, et qu'il a été créé lors du Big Bang, il y a 13,8 milliards d'années, — ou qu'il est en création permanente ; il y a ceux qui croient que notre « univers » n'existe que parmi un nombre variable — ou même une infinité — d'autres  « univers » en création perpétuelle, qui pensent qu'il a (qu'ils ont) existé avant l'apparition de l'Homme, et qu'ils existeront après sa disparition éventuelle…

Mais rien de tout cela — qui bien sûr existe, d'une certaine façon… — n'a existé avant l'Homme. Et rien de tout cela n'existera après. Ni causalité ni principe de non-contradiction. Ni matière ni anti-matière. Ni Être ni Néant. Ni immanence ni transcendance :

Le peintre est dans le tableau, mais pas de tableau sans le peintre

L'Homme est un artiste : Il a créé le monde, — le monde disparaîtra avec Lui.  »

Aristippe réfléchit et dit :

« Comme au bon vieux temps, en flanibulant, sous le soleil ardent et le vent léger de ces Zattere, comme à Athènes, lorsque j'y "étudiais" et que Socrate "enseignait"… »

Puis, après avoir fait — d'enthousiasme — un délicat baise-main à Héloïse, comme pour la remercier d'exister, il dit encore en souriant :

« Ces vieux Grecs et leurs matrones… obligés de se rabattre sur leurs mignons, c'étaient malgré tout autre chose que vos professeurs pour bétail entechnicisé… »

Arété me souriait.

Nous nous assîmes à une terrasse face à la Guidecca. Nous allions attaquer notre quatrième Spritz Aperol. Héloïse, dans un sabir enjoué — inspiré par les trois premiers — où se mêlait la langue des troubadours et l'italien, nous rappela en riant un vieux dicton local, — dont elle avait oublié la version originale : « Uno spritz va bene, due spritz mèfia-te ! »

Le serveur, vénitien, pas triste, demanda, en français : « Et pour nos artistes ? »



La vie nous souriait !





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lundi 20 octobre 2014

Aristippe au Harry's bar




J'ai rencontré Aristippe à Cyrène, — l'année où Kadhafi prit le pouvoir en Libye. Mon père était alors en poste à Benghazi, où il dirigeait une société pétrolière. J'étudiais par correspondance, ayant été renvoyé de Marcel Roby — où j'étais pensionnaire — pour attentat à la bombe ; en fait, une explosion — certes aussi violente que malheureuse dans cette période d'agitation anarchiste —, au décollage non autorisé d'une fusée de ma conception, propulsée par un propergol solide (un mélange de sucre et de chlorate de soude…), explosion due à une erreur dans la conception de la tuyère propulsive, erreur que quelques essais supplémentaires dans le parc de l'établissement — qui me furent donc ainsi refusés — auraient permis de corriger.

Génie incompris des sciences physiques, je fus donc, moi aussi, exilé, en Libye, par l'autorité combinée de l’Éducation Nationale et de mon père.

Ainsi privé, par le climat libyen accablant, de l'usage de mes Westons, de mes blazers croisés anglais et de mes pantalons de flanelle grise, interdit par ailleurs de Drugstore et d’explosifs, je décidai donc, entre les cours particuliers de M. Collot, professeur, belge, de littérature française à l'Université locale, et ceux du British Council, de me tourner vers la philosophie. Une rencontre improbable m'y encouragea.

La Montagne verte étant la seule région pourvue de hauteurs et d'une (belle) végétation le long de cette immense plage de sable de 1770 km de long, et profonde d'autant, qu'est la Libye — vaste désert aux airs et aux ergs fantastiques – que je découvris aussi —, nous nous y rendions souvent, mes parents, leurs amis et moi, — pour nous baigner sur ses rivages sauvages et infréquentés, et pêcher, au tuba et au harpon, des homards.

Cyrène constituait aussi notre destination favorite, avec ces plages, que les indigènes de la région, encore plus dangereux et haineux que ceux du reste de ce méchant pays, laissaient volontiers aux romantiques — même si je ne suis pas certain que cette dernière épithète soit la plus appropriée pour qualifier les anciens de l'Afrikakorps, les rudes Texans, et leurs désirables femmes, concurrents et amis de mon père, — qui nous accompagnaient dans ces périples merveilleux, mais dangereux.

Et c'est ainsi que, dans les ruines du temple d'Apollon, je fis la connaissance, à Cyrène même, d'Aristippe, de sa philosophie et surtout de sa fille, Arété, qui prirent bientôt toutes deux dans mon cœur la place qu'y occupait précédemment la physique. J'étais amoureux de la belle philosophe, et de la philosophie de son père, — comme on l'est à quinze ans.

Aristippe avait été, à Athènes, l'élève de Socrate, — dont il me parlait souvent avec admiration. Mais celui dont il me disait être le plus proche était bien sûr Protagoras, parce que ce dernier avait affirmé que l'Homme est la mesure de toute chose ; et Aristippe se moquait de mon goût (passé) pour la physique qui pense que l'on peut connaître les choses indépendamment des impressions qu'elles nous donnent (un peu comme ces chercheurs — américains, je crois — qui ont prétendu récemment que la musique n'avait aucune valeur affective intrinsèque, — ce qui serait peut-être vrai s'il pouvait exister quoi que ce soit comme de la musique, sans les hommes, ou même seulement si ces derniers naissaient dans des machines insonores perdues dans le vide sidéral — et encore… —, mais qui restera faux tant qu'ils naîtront dans un océan émotionnel et sensualiste, où toutes les vibrations, quelles qu'elles soient, se colorent des émotions qui animent cet océan maternel, conditionnant les impressions futures que produiront, chez l'enfant d'abord et chez l'adulte ensuite, toutes les variations acoustiques qu'ils reconnaîtront, découvriront, ou créeront.)

Héritier en quelque sorte d'Héraclite, qu'il tenait en haute estime, Aristippe pensait que tout était mouvement et que le plaisir — le souverain bien, le but du sage, la seule chose que nous devions rechercher – dans l'instant, qui seul existe – plaisir vers lequel nous tendons dès que nous apparaissons dans ce monde, et même avant — que le plaisir, donc, était dans le mouvement.

Quelques années plus tard, de retour à Paris, je rencontrerais un autre maître, W. Reich, dont l'enseignement était en quelque sorte un peu plus poussé, qui affirmait, lui, que le plaisir est expansion, quand le déplaisir est contraction, que nous recherchons toujours le premier quand nous fuyons le dernier — sauf dans le masochisme, problème qui l'avait longtemps occupé et dont il avait résolu l'équation ; qui voyait là, dans le plaisir et sa pulsation, le propre battement du monde et du vivant, et qui avait même découvert le mouvement, involontaire, du plaisir suprême — lors du coït, par définition génital — dans le réflexe de l'orgasme, identique chez l'homme et chez la femme, où les épaules se soulèvent, quant la tête s'abandonne en arrière, et que le bassin et les cuisses s'ouvrent, tandis que le pelvis se soulève et s'enroule, en vagues contractiles successives, dans l'extase de la jouissance amoureuse, dans cette sorte d'extase que je qualifierais pour ma part, bien plus tard, d'extase harmonique. (Ce qu'un philosophe noir américain avait décrit aussi ainsi : « A sea is storming inside of me... Baby I think I'm capsizing... The waves are rising and rising, and when I get that feeling I want sexual healing : sexual healing is good for me. »)  


Et qu'ai-je ajouté à leurs enseignements, pour l'avoir découvert par mes propres abandons, si ce n'est que la contemplation, le but et le privilège de l'homme accompli, que glorifiaient les sages antiques, n'est pas, comme l'avait dit Socrate (Socrate selon Platon, et toute la philosophie à sa suite), une sorte d'activité d'artisan qui se représente l'Idéal, ainsi éloigné dans une représentation, mais un ravissement d'étonnement — qui est aussi un accomplissement suprême — dans la pure jouissance du Temps, à laquelle on n'arrive jamais plus directement et plus somptueusement que dans le suprême mouvement de l'abandon au pur mouvement de la jouissance du plaisir amoureux, qui y mène — royalement.

Cette découverte, que nous ferions, de l'amour contemplatif — galant (l'amour contemplatif — galant, cet accomplissement de l'amour en Occident) impliquait évidemment une réconciliation entre les sexes — la femme étant devenue, elle aussi, poète —, sexes en guerre depuis des millénaires, réconciliation que n'avaient connue ni « l’assemblée de vieilles lopes » autour de Platon — pour reprendre le mot de Lacan — ni aucun des siècles suivants, et une insouciance, que l'on n'avait jamais vue non plus avant, et que l'on ne reverrait pas avant longtemps, que je découvrirais en rentrant à Paris l'année suivante, où l'afghan et la contraception ouvraient des horizons à la recherche poético-philosophique, inconnus de toutes les époques de l'Europe, — cette Europe à laquelle nous ignorions encore que nous allions offrir cette idée neuve du bonheur : le libertinage idyllique, en oubliant l'afghan mais en gardant la contraception — souveraineté inédite de la femme et de l'art d'aimer.

Après un dernier été, passé en compagnie de Viky, une jeune Grecque (bien sûr) de quinze ans, à essayer de mettre en pratique les chics enseignements de mon cher Aristippe et de sa fille Arété — en quelque sorte mes nouvelles recherches explosives en matière de physique —, j'ai abandonné les Libyens haineux à leur sort pour poursuivre mes recherches sur le plaisir en mouvement — sur le Vieux Continent —, en me penchant et en résolvant, grâce à la distinction entre pulsions primaires et pulsions secondaires qu'avait faite l'élève du vieux Juif viennois, dont je parlais précédemment, et en reprenant une partie de ses conclusions, un point resté peu clair chez Aristippe, l'origine de ce sado-masochisme, qui semblait le contredire, ces plaisirs de l'homme mauvais, c'est-à-dire nous-même — puisque personne, ni à Athènes ni à Cyrène, du temps où il y philosophait, ne se serait intéressé aux phantasmes des esclaves ou des prisonniers – dont on savait bien d'où ils les tiraient – à l’inverse de ce que fait en ce moment à Orsay notre époque d'esclaves sans maîtres (peut-on appeler maîtres ceux qui ressortissent à la caste des usuriers, depuis toujours, partout, et à juste titre, méprisée…) —, ces plaisirs qui veulent la ruine des autres ou de nous-mêmes, et dont nous avons finalement trouvé l'origine dans la guerre que les hommes ont faite et gagnée, contre les femmes, et dans la pulsion de plaisir primaire contrariée, produisant ces pulsions secondaires dont nous tenterions de nous alléger, au moins en partie, par une forme de catharsis assez proche de celle qu'avait déjà explorée, du temps d'Aristippe, Antiphon à Corinthe.

Il y a quelques étés, en compagnie d'Héloïse, j'ai retrouvé Aristippe au Harry's Bar, à Venise, avec Arété ; ils avaient quitté les ruines de Cyrène, devenue invivable, et parcourraient la Méditerranée ; nous avons flanibulé, tous ensemble, dans le plaisir d'un mouvement nonchalant, sur les Zattere — dans la Beauté.

Je crois sincèrement qu'il a aimé ce que nous avions fait à partir de son enseignement, grâce à la poésie et à la liberté des femmes — qui n'auront pas duré très longtemps – comme un interlude ravissant.


Le 20 octobre 2014




Viky's love letter
in Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 1970







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vendredi 17 octobre 2014

La porte de la jouissance du Temps





Le dragon merveilleux
De la grotte enchantée
Nous l'avons éveillé

Nous l'avons chevauché
Bel et bien
Et
À la fin
Il nous a
De son souffle embrasé
Réduits à rien

Pourtant au départ
Vous étiez la belle
Presque dormant
Vos yeux presque fermés

Mais la puissance du dragon
De la grotte enchantée
N'a besoin ni de vous ni de moi
Pour se déployer
(Ça nous le savions déjà)

Il suffit simplement
Même presque en dormant —
D'aller le taquiner

Après quelque temps
De grands embrasements
De nos grands appétits
Cette fois parfaitement réveillés
Moi j'étais rugissant
De volupté
Sous ses caresses de feu

Rugir sans rien y pourvoir
C'est vraiment ce que l'on appelle la belle vie...
J'étais donc là
Bandant comme un cerf
Et heureux comme un homme
Tandis que de la belle au bois dormant
Vous étiez vous-même devenue le dragon merveilleux
Me chevauchant
Délicieux
M'emportant en rugissements impérieux

Bander comme un cerf et rugir comme un homme
Ou l'inverse —
Sous les caresses de feu du dragon merveilleux
De la grotte enchantée
Être emporté en rugissements impérieux
C'est vraiment ce que l'on appelle vivre
Bénis soient donc la vie
Et toutes les déesses et tous les dieux
Tous les dragons merveilleux
Toutes les grottes enchantées
Bénie est donc la vie
Quand je rugis de vie

À la fin c'est un divin charmant adorable dragon
Qui vous aspire vous malaxe vous broie et vous tète et vous embrasse et vous enserre
À ne plus finir
Ce divin dragon

Qui vous fait tout vivant
Qui vous offre la joie la puissance et le salut et de la volupté le rugissement
Et vous ouvre par ce long mouvement
Et tout d'un coup
La porte de la jouissance du Temps







Le 27 novembre 2006




Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2006







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mardi 14 octobre 2014

Comptine argotique






L'autre jour
Alors que je saluais
En soulevant légèrement du volant la main —
Un homme avec son chien
Sur une petite route déserte de la vallée
Qui nous menait à la ville prochaine
Dans un no man's land de campagne suburbanisé
En riant vous m'avez demandé
Pourquoi je faisais ce salut
À un parfait inconnu
Je vous ai répondu :
« Je salue un homme lorsque j'en croise un… »
Vous avez réfléchi un instant et vous avez ri
Et puis vous m'avez dit :
« Vous êtes comme Crocodile Dundee… »
(Un Australien capable de dézinguer
Des crocodiles commac
Rien qu'avec son canif
Ou même d'un simple bourre-pif —
Tout en mignottant une lady
Et qui à New York saluait les passants
Au prétexte que dans son outback
On saluait les humains
Lorsque l'on en croisait
Rarement
Un…)

Après réflexion
Nous sommes tombés d'accord
Depuis plus de douze ans
De l'engeance louche
Je dois en avoir croiser encore moins
Qu'un Australien dans son bush…

Crocodile dandy
Nous avons ri…

En y réfléchissant bien je me suis même aperçu
Que je n'avais jamais fréquenté
De toute ma vie
Que des femmes entre dix-sept et trente-cinq ans
(J'ignore même à quoi ressemblent les autres
De près —
Autrement que derrière un guichet…)
De jeunes pro-situs…
Pour commencer…
Des hippies…
Toutes sortes d'aventurières…
De belles contrebandières
Ou des mannequins…
Pour continuer…
De jeunes artistes à Berlin
Ou à Paris…
Et puis plus rien…

Et c'est vrai aussi des hommes
La dernière fois que j'en ai côtoyés
En vrai —
Ils avaient entre dix-sept et quarante ans :
De jeunes pro-situs…
Toutes sortes d'aventuriers…
Des contrebandiers flamboyants…
Des fêtards…
Des extrémistes buveurs de vins…
Et quelques arrivistes de l'art
Comptant pour rien…

Mes vrais amis sont depuis toujours morts
Le plus souvent avant ma naissance…
Je n'ai jamais eu de « connaissances » :
C'est le privilège de ceux qui n'ont jamais travaillé
À rien
Pour rien
Ni pour personne
Que de n'avoir jamais eu ni collègues
Ni confrères ni consœurs
Ni subordonnés ni supérieures
Personne à qui tirer les oreilles
Et personne pour oser tenter de tirer les leur

Depuis plus de vingt ans
Je vis ici
Libre comme un Romain sur ses terres
Et à la vérité
C'est évident —
C'est pour vivre ainsi que je suis né…

En y réfléchissant bien
Depuis l'âge de vingt ans
J'ai toujours vécu ainsi …
Je suis le dernier des Sudistes
Je suis de cette race
La plus détestée –
Par les grands financiers
Et surtout leurs Employés
De ces grands propriétaires
Aujourd'hui parfaitement désargentés —
Jugeant hautainement le monde entier
Depuis leurs haciendas
Réputés mauvais comme la teigne
Parce que vivant comme Montaigne
Des gens qu'on savait entourés de leurs hommes dévoués
La stricte vérité —
Et dont on colporte encore la terrible légende
En fait, une méchante propagande… —
Qui dit qu'ils laissaient crever de soif et de faim
Les légionnaires venus les protéger
De types aussi prompts à vous découper la calebasse
Qu'un troupeau de djihadistes
(Les prétextes passent…
Les passions charcutières — et leurs causes — persistent)

J'ai entretenu quelque temps des correspondances virtuelles
Avec un ancien condisciple
Ce qui vaut mieux que l'inverse —
(Qui comme moi l'ignorait)
Écrivain et critique
Et puis un Africain
Revenu d'Afrique –
Mais surtout de tout et du reste —
Tout deux fonctionnaires
L'un d'eux, balnéaire —
Et enfin un poète insulaire
D'une insularité autre que la mienne
Mais d'une insularité tout de même —
Et qui en tient les chroniques
Tout en contemplant la mer Tyrrhénienne

Les pauvres gens aiment les professeurs
Ça les rassure
Pourtant
Mis à part ceux que je citais —
Ce n'est vraiment pas ce qu'il y a de meilleur
Pour la pensée
La poésie
La littérature
C'est ce que me disait le meilleur de mes professeurs
De philosophie
Voulant me donner le courage d'aller voir ailleurs –
Ce dont je le remercie —
Qui se nourrissent
Bien plus évidemment
D'aventures
De liberté
Et de ris
Qu'on pense à Casanova
À Montaigne
Ou à Ikkyu —
(Mais aujourd'hui
Tout le monde sait —
Il n'y a plus que des fous
Et plus du tout de ris…
C'est le règne
Des cafards
Des viandards
Et des cancrelats
Qui aiment la guerre…
Qui vont l'avoir —
Qui l'ont déjà…)

Pour moi
J'écris pour les jeunes filles
Ces petites agates – ces pierres fines 
Du pur Yin
Pour qu'il ne soit pas dit
Que dans cette époque
Pas vraiment loufoque
Il ne se soit trouvé aucun gentleman
Pour rembarrer d'un bourre-pif
Poétique
Définitif
D'un koan —
Les tyrannosaures microcosmiques
Les gueuzes et les gueux maussades
D'après Sade
Cherchant à leur faire honte
Tout en leur faisant croire
Toujours
Qu'en amour elles n'auraient qu'une gloire :
C'est qu'on les démonte…


J'écris donc de l'amour
La suite de l'histoire…



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