Chère
amie,
Pourquoi
les origines de notre sensualisme remontent-elles au moins à Ovide ?
Les
philosophes grecs étaient tous plus ou moins des pédérastes (au
sens classique du terme), et leur compréhension de la contemplation
était de plus faussée par le point de vue de l'Homo
faber,
ainsi que le notait justement Hannah Arendt :
ils
n’auraient jamais pu faire découler la contemplation de l’extase
harmonique que peuvent connaître une femme et un homme dans l’amour
charnel.
Comme
je le notais déjà en avril
2012 (clic),
à
ma connaissance seul
Ovide, parmi les Anciens, mentionne cette
recherche de la jouissance harmonique
des
amants —
jouissance
harmonique que seule la génitalité accomplie peut offrir —
mais sans en mentionner les potentielles
retombées mystiques ; retombées mystiques auxquelles, parmi
ces Anciens, Jésus de Nazareth fait cependant déjà allusion
(d’après le logion 22 de l’Évangile selon Thomas ((apocryphe
chrétien issu de la bibliothèque de Nag Hammadi, bibliothèque
découverte seulement en 1945…
)) :
« [...] n°7 : Irons-nous dans le Royaume ? Jésus
leur dit : Quand vous ferez le deux Un, [...] afin de faire le
mâle et la femelle en un seul [...] »)
À
vrai dire, avant
nous
la contemplation n'avait jamais été associée, ni Occident ni
ailleurs, à la sentimentalité et à l'art d'aimer.
Sade
avait associé l'érotologie à la martyrologie (le vingtième
siècle a été son siècle : il
a fini sur papier bible…) ;
le Taoïsme avait utilisé l’érotologie dans la recherche de la
longévité et de l’harmonisation des courants de l’énergie
vitale, le tantra avait recherché par son biais l’union avec la
déesse mais
l’un
comme l’autre rejetait —
comme
néfaste, soit pour l’Homme mâle soit pour l’Homme
femelle —
cette extase en comme-un,
cette jouissance harmonique qu’Ovide et Jésus (dans l’Évangile
selon Thomas) célébraient, et qui fait notre spécificité
d’ « amants latins » (Ovide
est bien entendu un Romain, et Jésus
naît
en Galilée, sous domination romaine…
), dans l’environnement le plus délétère qui soit pour cette
génitalité mystique, entre la pédérastie des philosophes grecs et
les sectateurs
des
trois religions abrahamiques, qui considèrent la femme comme le
suppôt de Satan.
Dans
ces conditions, on comprend pourquoi, comme je viens de vous
l’écrire,
la contemplation n'a jamais été associée en
Occident à la sentimentalité et à l'art d'aimer.
La
sentimentalité est une excentricité poétique française, —
que
nous avons poussée à ses dernières extrémités.
Même
si, bien sûr, tous les amants du monde, dans
la folie de l’Histoire, ont
fait, font et feront l’expérience du Ciel, —
dans, et après,
l’acte d’amour.
Disons
que, pour ceux qui nous ont précédés, presque tous avaient autre
chose à faire, — ou
avaient été empêchés. Les autres se seront contentés de ce qu’ils
ne pouvaient dépasser.
Par
exemple, les
acteurs de 68, corsetés par la vie et les pensionnats d'avant-guerre,
avaient trouvé là l'occasion de briser le carcan qui les étouffait
: prisonniers éternels de leur enfermement initial, déjà trop âgés
à ce moment-là pour profiter du meilleur de l'époque (la plongée
analytique, sous
les souffrances secondaires verbalisables, jusqu'aux souffrances
primales pré-verbales, et leur revécu autonome libérateur),
ils donc ont passé une vie entière prisonniers de ces traumas
archaïques et de leurs conséquences névrotiques, dont l’expression
avait ainsi été « libérée ». Ce
dont ils se sont félicités, et
contentés.
Du
coup, les viandes saoules,
intoxiquées et mélangées de l’underground des années
soixante-dix et quatre-vingt font encore rêver certains.
J’ai
bien connu —
pour,
je
suppose,
en avoir fait partie —
l’underground,
dans ces années, à Paris, à Amsterdam, à Goa, à Berlin, même si
je ne me suis jamais compromis, ni de près ni de loin, dans ses
orgies : il faut vraiment que la vie ne vous ait pas offert
grand-chose pour regretter ces malheureuses
mêlées de fêlés,
nés pour
la plupart
avant
la Deuxième Guerre
mondiale, guerre mondiale
dont
ils sont
le pauvre héritage, malheureux sous-produits de cette époque
terrifiante, —
qui
ne demande qu’à recommencer, en pire.
Pour
le reste, pré-verbal
est sans
doute
ce qui caractérise notre sensualisme : jouissance primale,
viscérale ; extase post-orgastique, océanique —
dans
l'indicible. Tout est pré (ou post) -verbal.
On
connaissait les mystiques, le plus souvent, comme des ascètes, qui puent, fous et faisant des
trucs bizarres : nous avons choisi d’être des mystiques
voluptueux, aimables, faisant et vivant des choses délicates : champagne rosé,
musique baroque, amours champêtres…
Seule
importe la gloire divine du deux-Un : le mâle et la femelle en
un seul.
Je note en revenant ces instants d’éternité « post-verbale »,
dont l’expression, dans cette guerre mondiale et cette époque
infernale, n’a de sens que pour moi :
Ascension
Je
regarde par la fenêtre
Et
hop ! Ça y est !
Deux
poules qui picorent…
Un
brugmansia…
Et
je suis reconnecté !
Hier,
le chevreuil broutait paisiblement
Tandis
que je le regardais
… Presque
à mes côtés…
Après
cela : remercier
À
vous,
R.C. Vaudey
.