dimanche 24 septembre 2017

Dans la beauté, infiniment…




















Si l'on voulait trouver aux sensualistes, dans l'histoire de l'art du XXe siècle, des précurseurs il faudrait plutôt rechercher du côté d'Arthur Cravan –- pour son goût pour la dépense physique, l'incertitude, l'aventure, les excès et l'amour charnel -– que du côté de tous ceux qui prônent l'amour de la chatoyance du vivant mais perdent leur temps à guerroyer théoriquement, entre hommes lisant des hommes, pareils à des joueurs d'échecs (méfiez-vous de l'homonymie) étudiant les  traités et les “variantes”, préparant les offensives, prévoyant les contre-attaques.
Les sensualistes aiment par-dessus tout l'empire des sens : ils n'oublient pas que pour savoir écrire, il faut savoir vivre. Leur genre, ce serait plutôt le Mexique, mais avec Mina, dans le sans-souci cette fois, et sans le golfe de Mexico à la fin.


Il y a un vieux reste d'homosexualité masculine, même lorsqu'elle n'est pas ouvertement déclarée, chez tous ceux-là, un vieux reste de ce mépris du monde patriarcal pour le monde du féminin, qu'il a soumis justement par le Livre, la Loi, et cette forme particulière de l'esprit.
Les sensualistes ne veulent en aucun cas ressembler à tous ces barbus, avec ou sans barbe, à tous ces clergés, qui passent leur temps à gloser des livres plus ou moins rares, quand ils ne les psalmodient pas dans un balancement autistique.


Quant à ressembler à quelque genre de chamans ou de sorcières, n’en parlons même pas !


Les sensualistes aiment l’ancien fonds indompté de l’Homme, mais raffiné cette fois. Ils savent que la castration et la Séparation -– et particulièrement celle entre les hommes et les femmes –- c’est avec des prêtresses et des pythies, et ensuite avec des clercs et du clergé, qu’historiquement elles ont été réalisées : eux sont dans la suite de cette aventure de l’Humanité –- qu’ont permise ces clercs et ce clergé –- : le dépassement historique de la vieille raison coupée de la sensation puissante de la sève irradiante : ils jouent dans : “Le retour des héros et la vie quotidienne danse autour de la créativité en liesse”. La suite de l’aventure, donc.
N'oubliez jamais l'aventure.
Souvenez-vous du retour de Casanova à Venise.
Ne l'imitez pas.
Trouvez l'aventurier, devenez l'aventurière.
Trouvez l’aventurière, devenez l’aventurier.
Les sensualistes prônent le dépassement de l'antique lutte et de l'antique séparation entre les hommes et les femmes. Et donc aussi de tout ce qui en découle : dans l'art d'aimer, comme dans l'art de vivre et dans celui de créer ou d'écrire.


Normalement, l'amour est impossible ; tout s'y oppose.
Par exemple : cette passion n'est que le voile chatoyant et enivrant que le besoin irrépressible d'avoir un toit, de la nourriture et des enfants et celui d’obéir à vos “Tu Dois”, jette entre elle et vous. Tous ces affolements sexuels ne sont que de la poudre aux yeux. Cette jouissance n'en est pas une. Vous êtes déjà ailleurs.


Le reste du temps vous rejouez des scénarios de films que la Société de l'Injouissance vous propose, et qui font écho à vos colères et à vos angoisses :
Où est la rencontre ?
Où est l'amour ?
Où est la jouissance ?


Partout, du plus haut des plateaux himalayens jusqu'au plus profond des forêts amazoniennes, en passant bien entendu par toutes les cités reconstruites avec la boue de la publicité et de la marchandise, les hommes et les femmes, pauvre bétail d'animaux plus ou moins féroces soumis à la nécessité, pataugeant dans la bourbe guerrière de leur préhistoire, semblent ne pouvoir vouer leurs existences qu'à ces très simples éléments : pouvoir trouver un toit, les moyens de se nourrir, pour pouvoir trouver une femme (ou un homme selon le cas –- et encore cette variante, qui donne aux femmes le choix, est-elle en quelque sorte "moderne") pour pouvoir se reproduire. Pourquoi se reproduire ? Pourquoi reproduire une telle misère ? L'histoire ne le dit pas.


Celui qui n'est pas encore, ne serait-ce qu'un tant soit peu, au-delà de l'Homme tel qu'on l'a compris jusqu'à présent, ne peut même pas se poser la question, ne se pose même pas la question. Et c'est tant mieux. Une sorte de logique supérieure, née d'une infinité de conditionnements, s'impose à lui. Et quant à ceux qui aujourd'hui ont échappé, si peu que ce soit, à cette simple nécessité de la reproduction, par le travail, du vivant –- ce que leur a permis le développement du dogme économiste –- et qui sont tout de même quelques dizaines de millions “d’oisifs” dans les sociétés dites avancées,  on voit bien que, pris qu'ils sont dans les rets des formes, métaphysiques et physiques, façonnées par l'assujettissement, anciennes, du caractère, des mœurs, des personnalités et des relations interpersonnelles qui en découlent, et englués dans la boue économiste, sociale, architecturale du spectacle marchand, ils sont menacés, d'un côté, par cette misère destructrice et autodestructrice, en eux-mêmes et entre eux, et, de l'autre, par cette tentative de la Société de l'Injouissance –- que les règles du dogme économiste, et les prédateurs qui les portent, génèrent –- d'être totalement formatés, et, bientôt, construits, selon les nécessités de leur misère caractérielle, excitée et marchandisée, utilisés ainsi, par cette misère –- matérielle bien sûr -– mais surtout caractérielle, poétique, amoureuse etc. qui est la leur, et ses caprices, comme combustible (et comme vide-ordures, comme vide-marchandises) du développement furieux du dogme marchand.


L'homme et la femme de la préhistoire actuelle n'existent que pour disparaître et être un pont vers le futur...


Et aussi :


La misère sensuelle, sexuelle, philosophique, poétique, caractérielle, amoureuse, relationnelle etc. -– tant celle que le vieil ordre religieux, philosophique et social a découverte en se retirant, que celle qu’elle reproduit –- voilà le combustible et le produit du de la Société de l'Injouissance.




Les Libertins-Idylliques, en dignes héritiers des premiers libertins, affirment leur existence envers et contre tout : les familles, les clans, les patries, les religions, le misérable cirque du Spectacle, les traditions, les débauchés, le couple, hétérosexuel, homosexuel, tous les petits métiers, tous les embrigadés — et toutes les formes d'enclanisés.


Les Libertins-Idylliques prônent une affirmation dionysiaque et poétique –- c'est-à-dire enfin libérée de la nécessité –- de l'Homme par l'Homme.


Picasso, mais dans une époque de moins grande séparation entre les hommes et les femmes et sans cet ouvriérisme populiste et stalinien qui a gâché la vie et l'œuvre de tant d'artistes et d'intellectuels au XXe siècle, leur semblerait, avec Cravan, une manifestation de l'Humanité laissant déjà voir les signes avant-coureurs de ce qui vient, ce qui devrait venir. Pour l'énergie.


Et Max Ernst et Dorothea Tanning aussi, pour la création partagée.


Les sensualistes, parce qu'ils connaissent la violence et la brutalité qui est dans le dionysiaque, qui est en eux, pensent que pour pouvoir le policer avec des formes raffinées telles que celles que l'Histoire nous a déjà montrées –- à travers les Courtois ou les Galants par exemple –- de la rencontre entre les hommes et les femmes, il faut avoir d’abord exploré et compris le dionysiaque.


Leur désir et leur jeu c’est donc :
Sensualiser, sexensualiser le dionysiaque — ou plutôt ils sont ce mouvement du monde : le dionysiaque se sensualisant, se raffinant, s’apollonisant.


Dans la considération des formes artistement raffinées, élégantes de la rencontre et de la jouissance que l’Histoire nous a déjà montrées, ils ne cherchent que l’inspiration pour l'esprit de ce qui vient, l’esprit qui devra présider à la reconstruction du monde ; mais comme finalement les uns et les autres prennent ces indications tout à fait au pied de la lettre, ces indications deviennent une difficulté pour comprendre ce que les sensualistes annoncent.


Lorsqu'ils parlent de la libération du dionysiaque, l'Homme du nihilisme accompli comprend cela, ainsi que les remarques sur la liberté de l’enfant retrouvée, comme une possibilité pour lui de libérer le refoulé, c'est-à-dire l'enfant mauvais, la demi-bête (ou plutôt la pire-que bête), l'énergie qui d'avoir été contrariée s'est démonisée, (dans l’histoire individuelle comme dans celle de l’espèce), de sorte que là aussi les affirmations des sensualistes sont mal interprétées : avant de retrouver, sous les pavés de la névrose (qui sont -– plus encore que ceux de la psychose –- ceux de l’enfer) la plage de l'irradiance amoureuse, il y a effectivement l'enfant mauvais qui veut être libre simplement pour se défouler et se venger : la liberté de l'enfant pervers et polymorphe n'est pas innocente, elle est déjà surchargée de souffrance, de violence, de frustrations, de terreur et de haine — archaïques, primales — déjà ravalées.


Il faut traverser (pour l’individu comme pour l’espèce) cette couche-là, mauvaise, de la volonté de la liberté d'être et de s'affirmer, pour toucher au degré zéro de l'existence dans la rage d’annihiler, la terreur et la souffrance archaïques, pour pouvoir, dans ce mouvement, découvrir, dans la courbe ascendante qui à partir de là peut se déployer, l'abandon amoureux dont nous parlons, et ainsi entamer l’exploration du sensualisme suprême.


L’unique base possible pour le raffinement des êtres.


Les sensualistes ne cherchent pas à savoir si, en imitant les bonobos ou, à l’inverse, en se livrant aux excès fanatiques de l’ascèse, les existences sociales dans le monde tel qu'il est, et avec les hommes et les femmes tels que l'histoire nous les a légués, seraient plus faciles, ou si là se trouvent de meilleurs remèdes à l’ennui, à la souffrance et à la violence que ce monde génère (et qui sont sa production première et son carburant): ils veulent changer le monde et réinventer l'amour.


L'idée d'imiter -– ou d’être –- des singes le soir (ou, au contraire, des renonçants auto-punitifs) et des chiens de guerre le reste du temps, cette idée comprise comme stade ultime de l’évolution de l’espèce, ils la laissent à méditer à ceux qu'elle pourrait effleurer et qui doivent s'arranger avec le monde tel qu'il est, au point de ne même pas pouvoir le dépasser en pensée.


Dans l'infinité des combinaisons de tout ce qui est et qui dans le mouvement du temps, incessamment, se recompose, et pour l'éternité, les sensualistes très sûrs dans ces conditions de voir à un moment du monde leur art s'imposer commencent à brosser le portrait du gai savoir, du bel amour, du monde aimé, tel qu’il leur plaît.


C'est ce que l'on appelle, en souriant, l'immense liberté de l’Éternel Retour.






Créez, il en restera quelque chose.












(Avant-garde sensualiste 1. Juillet/décembre 2003)









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