samedi 27 août 2016

Sensualistes de tous les pays, aimez-vous !







Ce serait une grave erreur que d'imaginer la naissance comme nécessairement douloureuse pour l'enfant.
Il n'y a aucune fatalité de la douleur.
Ici, pas plus que pour l'accouchement.
Tout comme "donner le jour" peut être pour la femme, libérée de la peur, une expérience enivrante, à laquelle rien ne se peut comparer,
La naissance peut être, pour le bébé, la plus extraordinaire, la plus forte, la plus profonde des aventures.
Son cri n'est alors que protestation passionnée de ce qu'un plaisir si intense vient, brusquement, de cesser.
J'ai dit comment, justement, il fallait, à la naissance, tenir l'enfant, le masser .
En prolongeant, ainsi, la sensation puissante, lente, rythmée, en la faisant mourir lentement,
On évite la cassure brutale, cause de souffrance et de refus.
Alors il semble à l'enfant que la contraction l'accompagne sur la berge pour ne l'abandonner qu'une fois bien établi dans cette nouvelle et grisante liberté.
Frédérick Leboyer. Shantala








 Jacques Sterchi, qui a écrit le 25 mai 2002, dans La Liberté de Fribourg, un papier intitulé : « Sensualiste de tous les pays, aimez-vous ! », est quelqu'un qui n'aura vraisemblablement pas besoin de ces Précisions, puisqu'il peut se vanter, certainement, d'avoir le mieux compris la signification du Manifeste sensualiste, et sa portée, sa longue portée, et de l'avoir écrit, et aussi vite.

 Analysant parfaitement ce que fut l'esprit des libertins dont il dit : « Qu'on a quelque peu oublié que le fondement du libertinage est global, qu'il vise à un affranchissement de l'homme par l'homme », après avoir rappelé que je pensais que le XXe siècle n'avait pas seulement été le champ de toutes les horreurs et de toutes les aliénations mais qu'il avait été en même temps celui d'un grand nombres de découvertes — de la pensée analytique, de l'ethnologie, de la sociologie, de la critique sociale, et de la science et de la technologie, bien sûr —, et qu'ainsi il avait armé et éclairé le projet du XVIIIe siècle de l'émancipation des hommes, repris au XIXe dans cet autre projet de finir la préhistoire, il continue, après avoir titré d'un courageux « Vive l'angélisme amoureux » — courageux puisqu'il reprend le caractère positif que je donnais, pour la première fois, à ce mot d’ « angélisme » qui est toujours utilisé en mauvaise part — en déclarant que les libertins du XXIe siècle se voient qualifiés par les sensualistes, de Libertins-Idylliques, qui annoncent « sous la violence de la névrose, l'innocence, l'angélisme amoureux, humain retrouvés ».

 P
arfaitement sensible, il me semble, à ce qu'est aujourd'hui, le plus souvent, l'amour — qui paraît toujours quelque chose de simple et se comprenant de soi-même alors qu'il est tout au contraire si complexe et si rempli de subtilités métaphysiques, et surtout névrotiques, culturelles et sociales —, il sent parfaitement que s'il y a quelque chose d'important dans ce texte — et j'ajouterai dans les existences qui l'ont produit — c'est cette tentative d'exploration, post-analytique, post-économiste, d'un au-delà la rencontre amoureuse, comprise non plus comme lieu de déploiement de toutes les pré-programmations individuelles et sociales, ou encore comme arme sociale, technique sociale de combat et de survie, lieu de défoulement de toutes les misères, de toutes les souffrances, de tous les désespoirs, de toutes les humiliations, vécus et refoulés ailleurs — et bien sûr là aussi — mais comme but et moyen de l'humanisation des êtres humains ; il voit donc bien, et il l'écrit, que cette tentative — dont j'ai dit qu'elle était essentiellement le propos de l'Avant-garde sensualiste — de découvrir, par delà l'enfer de la souffrance sociale et de la souffrance névrotique, individuelle, dans leur dépassement, et dans la rencontre raffinée, poétique et vraiment amoureuse, le raffinement et l'humanisation possibles des êtres, des situations et du monde — est ce qui marque — par le sauvetage par transfert du meilleur de la critique situationniste et, tout aussi bien, du meilleur de la pensée surréaliste, comme des résultats des explorations de l'inconscient et du refoulé — la théorie et, avant tout, la vie des Libertins-Idylliques.


 J'avoue — et je dois m'en excuser — ne pas avoir rendu la tâche facile à ceux qui auront voulu défendre ce Manifeste, en n'y allant pas de main morte (mais comment aurais-je pu ?) et en utilisant, mais uniquement dans cet intermezzo poétique et dithyrambique que constitue l'Éloge de l'insouciance, qui va de la page 97 à la page 111 — et dont on sent, par le ton même de la page 113, qu'il se termine là, bien que cela ne soit pas indiqué clairement dans le texte —, j'avoue, donc, ne pas leur avoir rendu la tâche facile en utilisant, mais là seulement, ce genre de termes que Debord prenait, lui, la précaution de mettre entre guillemets (au diable les précautions... ), tels que : « gentils seigneurs » ou « gentes dames », « belle assemblée », (« tout un poème », en quelque sorte... totalement inspiré : on a les inspirations que la vie vous autorise...), dont je disais dans l'Avant-propos pourquoi les malheureux qui les reçoivent, et qui se sentent si peu de chose, ne peuvent les recevoir sans beaucoup rire — c'est nerveux, comme le note parfaitement Jacques Sterchi —, et en reprenant aussi de la page 109 à 111, dans ce même Éloge, beaucoup du ton — et aussi en en détournant des passages — de « L'Abbaye de Thélème » de Rabelais ; mais il m'avait semblé, tout simplement, qu'alors que le premier salarié, de l'Industrie, de l'Éducation nationale ou des médias, venu n'hésitait pas à faire part au pauvre monde de ses visions grandioses, ou désespérées, de l'avenir, il n'était pas inutile de rappeler que nous avions dans l'histoire de notre pensée et dans notre littérature, ou dans celle de nos voisins, chez Castiglione ou chez Rabelais, chez Colonna ou d'autres encore, un projet pour ce que pourrait être l'esprit et le goût du futur qui, habilement corrigé aux Lumières du XXe siècle, et combiné avec d'autres de par le monde, donne un résultat sans commune mesure, à mon sens, qu'on ne peut même pas mettre sur le même plan, d'avec ceux tirés de la vie et de l'esprit fatigués, et sans habitude de la noblesse (encore...) et de la poésie vécues, des salariés de telle ou telle branche de l'Industrie (ceux qui en ont déjà croisés me comprendront...) dont on sait que l'enfance, la vie, les conditions mêmes de la naissance, les fréquentations, l'emploi du temps etc. n'ont pu produire chez eux qu'une humeur maussade ou mauvaise, et des fantaisies qui ne peuvent intéresser qu'eux-mêmes et leurs analystes, ou leurs thérapeutes, et dont le seul intérêt serait, pour eux, de pouvoir les ramener à ressentir un peu, peut-être pour pouvoir la dépasser — pour beaucoup c'est trop tard et sans importance : ils ne s'aiment pas, mais le pauvre monde, qui s'y reconnaît, les aime — la misère qui les a produits. Il y a des gens qui peuvent se passionner pour les visions du futur que peuvent élaborer les starlettes d'un jour ou les servants, volatiles, comme certains capitaux, de basse-cour, du monde esclavagiste- spectaculaire-marchand : moi, non.


 Pour ce qui est du « bon ton de la noirceur et de la névrose », on verra un peu plus loin tout le bien que j'en pense, et tout le bien que je dis qu'il faut en penser, et ce jugement, qui ne quittera plus ceux qui se réclament de ce bon ton-là, en marque la fin théorique (c'est le sens même de l'Avant-garde sensualiste : leur disparition) même si, bien sûr, le monde les produisant et les reproduisant à l'infini et à si grande échelle, et le Marché s'en nourrissant, dans le même temps que les spectateurs s'y reconnaissent, dans leur misère, comme agrandis, ils n'ont pas fini de nous polluer. Mais seraient-ils six cents milliards d'ânes braillards, même techniquement suréquipés et surmédiatisés, à partager ces illusions tristes et perdues, le jugement d'un seul homme vrai et sans affaire suffirait encore à les réfuter.

 P
our revenir à cet article, si juste, son auteur continue, en parlant, à propos du Manifeste, de « leçon de bonheur », et il ajoute même un « pourquoi pas », dont on sent bien qu'il voudrait excuser tant de grossièreté de ma part, même si cela, bien sûr, ne se peut pas ; décidément la tâche de ceux qui voudront soutenir les sensualistes face aux rieurs avinés, aux cyniques, aux mondains, aux chaisières indignées, aux mollahs fanatisés, aux esthètes exsangues, aux sectateurs des arts et des lettres de consolation, aux barbares glamourisés, et aux autres, ne sera pas facile ; on peut leur souhaiter seulement d'être de beaux et bons amants et, avec leurs belles, de toujours jouir davantage, pour parler comme André Breton (« Amants faites-vous de plus en plus jouir »), puisque la poésie vécue (dont la jouissance amoureuse est une des plus belles facettes) — dont l'auteur de cet article, rapportant véridiquement ce que j'ai écrit, dit, par ailleurs, qu'elle est seule capable d'éclairer, par la beauté, et de raffiner l'homme, « pour sortir de la spirale de l'horreur et du dogme » — est également la seule qui permette de regarder de haut, mais sans mépris, et juste avec la raillerie nécessaire, tous les petits hommes gris qui se percent, se scarifient, se roulent dans la boue, dans l'horreur, se tapent contre les murs, se balancent comme des autistes, implorent à genoux et se tordent les mains, tournent et brûlent dans la nuit, consumés par le feu, s'appliquent la pénitence et le cilice, se fouettent jusqu'au sang, s'abrutissent de tous les produits qu'ils trouvent, s'éclatent, se défoncent, se déchirent, s'explosent à qui mieux mieux, s'enflamment pour des broutilles, se passionnent pour des jouets d'enfants, aiment les voitures qui brillent, collectionnent les poupées ou les barbaries, mais, toujours, redeviennent bien fiers et bien méchants dès qu'il s'agit de leurs malheurs et de leurs « visions du monde » malheureuses, auxquels ils ne veulent pas qu'on touche, et qui retrouvent tout leur sang et toute leur verdeur, tout à coup très bravaches et plus malheureux du tout (nous les sauvons de leur chronique dépression...), dès lors qu'on leur parle de bonheur. Quand ils entendent les mots bonheur, amour, jouissance abandonnée, extase, plaisirs, raffinements... ils sortent leurs petits revolvers, ou pire encore, et, visiblement, ça les revigore.

Monsieur Sterchi, si vous voulez continuer à nous comprendre si bien, et à nous défendre, tout ce qui souffre fièrement, et qui ne tient pas à ce que cela change, se rira de vous, également.

L
a vérité c'est que l'on ne doit pas écrire pour ces gens-là : ils passeront ; ils ne sont pas au monde : ils y sont si mal venus ! Beaucoup de ceux-là, en Europe, ont été abandonnés en bas âge, dans des crèches, par leurs parents qui ne pouvaient pas faire davantage. Leurs mères mises, dès leur propre naissance, au rythme de la production industrielle, ont souvent été piquées d'une drogue ou d'une autre pour qu'ils naissent plus vite, ou au contraire seulement à l'arrivée de la deuxième équipe, de sorte que déjà le dérèglement des rythmes profonds et naturels, si profondément perturbés chez les femmes, dans un monde qui leur est si terrifiant, a été encore accru, pour des raisons de planning — ce sera le mot de leurs vies —, et l'on sait que les produits déclencheurs de contractions, en intensifiant celles-ci les rendent douloureuses, ce qui entraîne souvent cette demande volontaire de paralysie du bas du corps, qui prive tout le monde, mère et enfant — mais la raideur caractérielle et musculaire des premières aurait de toute façon rendu cela, le plus souvent, impossible —, d'éprouver ces rythmes lents et puissants, prototypiques des rythmes puissants de la jouissance, que je désignais dans le Manifeste. On peut se demander pourquoi je parle de cela : je veux seulement dire que c'est déjà à leur naissance, et bien entendu aussi avant, au travers du bruit et de la fureur du monde qu'ils ont ressentis et dont ils ont été imprégnés in utero que commence la mauvaise vie de tous ces gens. Nourris à la farine animale et au lait en poudre des vacheries modernes, comme tout bon bétail qui se respecte, ils ont été abandonnés très tôt aux crèches et jamais, quasiment, les rythmes physiologiques et émotionnels personnels des uns et des autres n'ont pu être respectés, et c'est bien arrangé, en quelque sorte, car pourquoi leur aurait-on donné, nourrissons, ce à quoi ils ne devaient pas s'attendre plus tard : on ne les a pas respectés alors, et on ne les a jamais respectés non plus, après. Traumatisme oral, fixation anale, manque de contacts physiques, ou jamais dans le tempo, ou à l'inverse manipulation excessive, la cuirasse musculaire s'est aussitôt mise en place, et je ne vais pas refaire le plan de leur si petite carrière; tout le monde le connaît, et d'autres l'ont analysé avec plus de temps et plus de place que je n'ai envie ici d'y consacrer.

 M
al embrigadés et mal enrégimentés (trop ou pas assez) par leurs aînés, tout aussi malheureux — qui ont eu le même parcours, mais qui n'ont même plus le peu d'attention qu'on prête, parfois, encore, à ces enfants, et leur solitude est souvent plus grande, ce qui n'est pas peu dire —, ils ont été laissés ensuite devant des postes de télévision, le plus bête et le plus archaïque de tous les robots — par ceux qui s'y agitent —, ils ont grandis dans la violence et n'attendent qu'une chose : c'est cette liberté que leur procurera l'adolescence, et quoique aujourd’hui, certains, dans les zones les plus barbares des sociétés dites avancées, et ailleurs aussi, n'hésitent pas à se procurer des fusils d'assaut, bien avant l'âge. Quelle peut donc bien être la sexualité, « la vie amoureuse », de tous ces mal-aimés, de tous ces abandonnés, abandonnés à la terreur et à la fureur du monde, à laquelle avaient déjà été sacrifiés ceux qui les avaient engendrés ? Quelle peut donc être la vision de l'amour et la capacité d'abandon à la volupté de ces gens-là ? On pourra seulement dire : « La violence n'est que l'indice du désert des cœurs » ; et le XXe siècle nous a appris comment progresse ce désert-là.

 L
'impuissance orgastique, dont parlait Reich, comment ne pourrait-elle pas les frapper, et comment pourraient-ils dépasser la sexualisation polymorphe de tout cela, à l'adolescence et après, et trouver jamais la voie de la maturité amoureuse, dont je parlais, quand à peine sortis, dans les meilleurs des cas, de cette zone relativement protégée de la post-adolescence — qu'ils peuvent connaître encore, à l'université —, tous les « Tu Dois » du monde, leur tombent sur les reins ; tous les plans quinquennaux, toutes les avanies pré-programmées ? Et l'horreur des carrières, et leurs avatars.

 P
ersonnellement, je leur souhaite bien du courage ; je sais pour en connaître certains (non, les sensualistes ne vivent pas tout à fait sans aucun contact avec le monde...) qu'une part d'amour, de jouissance, de tendresse et de poésie leur reste acquise, et c'est cette part-là — évidemment pas par ce genre de considérations, mais que l'on ne peut pas toujours éviter — que les sensualistes, par le reste de leurs œuvres, espèrent exalter chez chacun, même chez ceux-là, mais qui dans l'ensemble, je le sais, ne devraient pas trop nous aimer ; c'est pour cela qu'il ne faut pas être trop méchant avec tous les petits humains gris et souffreteux qui viennent, bravement et méchamment, avec leur malheureuse ironie et leur mépris poignant, défendre leurs misères, ni se moquer trop fort d'eux : le monde s'en est chargé et s'en charge bien assez lui-même, et il ne finira pas ; il faut juste rester railleur (prêtez l'oreille), et puis se dire qu'ils compensent par l'agitation, la fureur, le bruit, la consommation boulimique de tout, la perte de ce qu'ils n'ont pas connu, ne connaîtront pas, et qui leur manque tant, sans même qu'ils y pensent. Vauvenargues l'avait écrit :  « Ceux que nous plaignons de leurs embarras, méprisent notre repos. »

 P
our finir son article, Jacques Sterchi compare ces moments de poésie vécue dont je parle dans le Manifeste avec la description que Jorge Luis Borges fait, dans L'art de poésie, de sa première expérience poétique, une expérience de la totalité de l'être, et c'est bien entendu de cela dont il s'agit. Borges cite Keats, et avec eux, nous sommes, cette fois, en bonne compagnie.

 Enfin, il termine tout en évoquant la fin de l'histoire, le désabusement, l'agressivité et la consommation culturelle, auxquels selon moi il ne faut même pas prêter attention puisque ce ne sont que des modes d'un moment — il faut tout de même accepter que ce qui souffre, délire, gémisse — et que, on le sait bien,  sous les modes apparentes qui s’annulent et se recomposent à la surface futile du temps pseudo-cyclique contemplé, le grand style de l'époque est toujours dans ce qui est orienté par la nécessité évidente et secrète de la “révolution” poétique, amoureuse du monde et des situations.

 N
'écoutez pas ceux qui parlent de ces banalités de la misère, ne lisez pas ceux qui les rabâchent : toutes ces muscades passeront, rien n'en restera que le mauvais goût d'une époque; et pour l'instant, et puisqu'il faut se battre, d'une certaine façon, parfois, aussi, dans le maelström de l'Histoire, avant la fin de vos vies (et « la mort viendra bien assez tôt » comme dit Sterchi), laissez donc un beau panache à ces vies, et que ce soit pour l'amour, la poésie, l'égalité des amants, les sentiments océaniques qui suivent l'extase, et l'humanisation des hommes et du monde par tout cela. Au moins pour vos arrières etc. petits enfants.

 “Nous voici quelques-uns épris du plaisir d'aimer sans réserve, assez passionnément pour offrir à l'amour le lit somptueux d'une révolution” écrivait, en 1967, justement lyriquement, Vaneigem, mais qui voyait un peu court, et nous avons rajouté, ayant plus que lui la « longue vue », que cette révolution soit celle de l'idée même que l'on se fait de l'amour et de la vie, dans le cours du millénaire qui s'ouvre, et pour tous les Hommes. Ceux qui ont un peu parcouru le vaste monde, ayant vu à quoi ressemblent, aujourd'hui, ces Hommes, se diront qu'il va y avoir du sport — qui pourrait en douter ?


 S'il y a lieu, les sensualistes proposeront que l'on -ouvre le Cabaret Voltaire, toujours en Suisse, c'est plus sûr, mais à Fribourg cette fois.


R.C. Vaudey 


Septembre 2002


Précisions ; in SENSUALISME PRINCEPS  




Ci-après, le texte de Jacques Sterchi








 
Sensualistes de tous les pays, aimez-vous !



Bel amour. Les Libertins-Idylliques contre-attaquent ! Critique de la critique situationniste et surréaliste, un « Manifeste sensualiste» défend la poésie et l'amour courtois comme seul moyen pour humaniser l'humain. C'est beau.



Jacques Sterchi.




« Sous la violence de la névrose, la plage de l'irradiance amoureuse. » R.C. Vaudey publie Manifeste sensualiste et l'on ne s'étonnera pas qu'il soit édité par Philippe Sollers, dans sa collection L'Infini chez Gallimard, tant le propos est une défense du libertinage comme affranchissement de tout dogme et de toute lourdeur névrotique. Des thèmes qui abondent dans l’œuvre de Sollers.

Le libertin fut d'abord ce libre-penseur du XVIIe siècle, qui allait s'affranchir des normes sociales, morales et sexuelles au siècle suivant. La connotation sexuelle est restée déterminante pour l'usage du mot libertin jusqu'à nos jours. Mais on a quelque peu oublié que le fondement du libertinage est global, qu'il vise à un affranchissement de l'homme par l'homme.

Le XXe siècle, constate Vaudey, aura été le champ de toutes les horreurs, de toutes les aliénations mais en même temps l'époque qui aura montré qu'il serait possible de se défaire de celles-ci. Or, pour lui, ni l'utopie surréaliste, ni la critique du Spectacle intégré des situationnistes emmenés par Guy Debord, n'auront su échapper à la récupération par le Spectacle lui-même. Pire, dit Vaudey, l'humain n'est plus seulement aliéné par l’Économie au sens de la victoire globale du capital et du marché mais par lui-même, totalement absorbé dans la logique d'une aliénation volontaire. Il est donc temps de réagir promptement. Mais sur un autre tableau.


Vive l'angélisme amoureux !


Le libertin du XXIe siècle se voit donc qualifié d'idyllique « qui caractérise ainsi l'innocence, l'angélisme amoureux, humain, retrouvés ». L'amour est donc placé au centre de toute préoccupation et de toute possibilité de désaliénation de l'individu. À la source, il y a l'amour courtois, exalté. « Le concept de sensualiste de Libertin-Idyllique ne va qu'avec une idée particulièrement sentimentale abandonnée de l'amour, là où se déploie la rencontre particulièrement tendre et puissante de deux individus ». « Conscience solaire », qui ne vivrait pas la relation amoureuse comme une vengeance, comme une névrose, comme un repli et un pouvoir sur l'autre, mais comme l'état de poésie même. Car « Retrouvant leur vertu primitive, la force, l'énergie, la beauté convulsive intégrante, émouvante de leur cœur et de leur corps, dans l'amour, dans la volupté, les humains peuvent enfin se raffiner ».


Galants chevaliers...


On pourrait rire du retour dans ce Manifeste sensualiste des « galants chevaliers » et des « belles dames », ricaner à l'évocation de l'utopie comme seul territoire de l'individu retrouvé, pouffer nerveusement devant l'insistance à parler d'amour, de douceur, de vérité, d'égalité entre les sexes, et précisément de sexe heureux, épanoui. Mais parler de bonheur rend souvent nerveux et cause le malaise... Il est de bon ton d'évoquer plutôt la noirceur et la névrose.



Comme disait Borges...


Leçon de bonheur, donc, et pourquoi pas, mais apologie de la poésie, également. Seuls les moments de poésie vécue, écrit Vaudey, sont capables d'éclairer par la beauté et de raffiner l'homme pour espérer sortir de la spirale de l'horreur, du dogme et de la misère spirituelle. Jorge Luis Borges ne disait finalement pas autre chose. Dans L'art de poésie, republié par Gallimard dans sa collection Arcades, l'écrivain argentin confiait sa première expérience poétique, enfant : « À cet instant où j'ai eu la révélation du fait que la poésie, le langage, n'était pas seulement un moyen de communiquer, mais pouvait être passion et joie, je ne crois pas que j'aie compris les mots de Keats, mais j'ai eu le sentiment que quelque chose m'arrivait, se produisait en moi. Se produisait non dans ma seule intelligence, mais dans tout mon être, dans ma chair et mon sang. »

La totalité de l'expérience poétique, donc amoureuse, est au centre de cette réflexion iconoclaste et provocante, le sensualisme. Fin de l'histoire, désabusement, agressivité et consommation culturelle sans passion sont renvoyés dos à dos. La mort viendra bien assez tôt. Alors que l'amour resplendisse sur le monde des vivants. C'est beau, non ?! 


Jacques Sterchi.


R. C. Vaudey, Manifeste sensualiste, ed Gallimard, col l'infini, 125 pp.








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