mardi 10 octobre 2017

Correspondances







à P. Jourde)


Il me semble que nos derniers échanges sur ce même blog, il y a plusieurs mois de cela, traduisaient une nette amélioration dans l'urbanité — comparés à nos premières passes d'armes.
Votre article ne me donne pas vraiment de raisons de revenir à nos premières manières. D'autant que je m'en voudrais d'attaquer celui qui, comme vous le faites, parle de poésie — surtout lorsque c'est pour la défendre.
Je ne voudrais pas non plus donner l'impression que je crache sur d'autres poètes, qui, pour la plupart, à partir des conditions à l'opposé extrême de l'idyllisme, utilisent la langue — et sous cette forme particulière — pour sublimer ce qui les accable, ou exprimer ce qui les émeut.
Je ne discuterai pas plus votre goût pour Bashung et Bertin : tous ceux qui ont eu 25 ans en 1980 vous soutiendraient, de toute façon. Et ils doivent être quelques-uns à vous lire.
Quant à savoir si ce goût particulier qu'ils aiment dans cette forme de la poésie est celui de leurs 20 ans, ou la qualité même de cette poésie, je laisse le soin à d'autres d'en juger ; étant mal placé pour le faire.
Tout de même, votre trobar a du mal à passer. Je sais qu'une certaine propagande moderniste, sensible à la misère extra périphérique — et à qui pourrait-on reprocher une telle sensibilité ! — et mal à l'aise, peut-être, dans ses escarpins Louboutin, a tendance à draper des prestiges du passé toutes les manifestations « littéraires » ou « artistiques » qui peuvent s'y manifester : les prestiges du passé ne coûtent pas bien cher, il est vrai.
Mais enfin, et puisque vous n'êtes pas Agnès B., si l'on croit savoir que la poésie des troubadours fut essentiellement épique et courtoise, et le trobar un genre plutôt hermétique et élitiste, on comprend mal comment on peut lui comparer le slam, qui mérite mieux, sans doute, que ce rapprochement hâtif à ce qu'il lui est, il me semble, plutôt étranger.
Sachant qu'énoncé par vous, ce genre de rapprochement facile risque de se trouver répété, et en quelque sorte authentifié, vous comprendrez que l'on vous demande, comme l'aurait fait en son temps Attia — tout en sachant que ce n'était pas votre sujet — de préciser, sur ce point, votre pensée.
Bien entendu, vous aurez compris qu'outre un naturel souci de précision, c'est le fait que je me croie moi-même un des rares héritiers de ce genre très en déshérence — que j'aurais mâtiné d'une forme inédite de libertinage et d'anacréontisme —  qui fait que votre article m'a, sur ce point, piqué au vif et fait ainsi réagir


Suite à une précision du destinataire....


Je vois que cette précision que vous faites sur le genre de trobar auquel vous pensiez n'aura pas été inutile : maintenant lorsque quelqu'un fera, dans une conversation, un rapprochement de ce type entre le slam et l'art ancien des troubadours, vos lecteurs — et même ceux qui n'étaient pas jusque-là sensibles à cette distinction — pourront s'engager dans des débats passionnants où seront examinés les qualités et les défauts de l'une et de l'autre école, et considérer comment ces deux branches du bel arbre de la poésie courtoise se sont ramifiées dans le temps.


S'ils sont curieux, ils chercheront, et découvriront, ceux qui dans le slam — ou ailleurs —  sont les plus dignes héritiers du trobar leu ; et s'ils s'interrogent sur ce qui dans le temps présent peut bien représenter un développement du trobar clus, ils distingueront peut-être la poésie "lyrique-extatique" des Libertins-Idylliques, et, selon leurs goûts et leur caractère — que ce soit dans l'une ou l'autre forme de ces développements — ils s'en trouveront bien puisque, nous le savons tous, mais sans toujours nous le dire : la poésie fait du bien.


Pour le reste, il n'y avait pas non plus d'ironie dans mon propos : à la vérité, je ne suis pas très fort en Bachung.
J'ai aimé, je crois, tout ce que j'en ai entendu, mais je sens qu'il y a, au-delà de cela, tout un univers, que je perçois comme sombre, et que je ne connais pas. Qui est peut-être même à l'opposé de ce qui me plait.
Il faut croire que j'ai dû affronter, analytiquement, assez de destructivité en moi, de 20 à 25 ans, pour n'avoir plus ensuite — à l'opposé extrême, donc, de cette époque punk, junk, trash, hardcore, destroy etc. — aucun goût pour tout ce qui en représente une forme en quelque sorte littérairement, artistiquement ou sexuellement etc. diluée.


Pour vous faire rire — et pour répondre un peu à la question que pourront se poser ceux qui débattront des origines et du développement de l'art des troubadours, et de leurs initiateurs —, je vous avouerai que — pour ce qui est des « anciens » — je n'aime rien tant que cette formulation poétique (très peu « gender studies ») de Ibn Hazm : « Il n'est pas de condition plus enviable ici-bas que celle des amants libres de contraintes, à l'abri de la critique, n'ayant pas à craindre la séparation, désireux de ne jamais se quitter, éloignés du vulgaire, faits pour s'entendre, pleins d'un réciproque amour. Que Dieu leur donne l'aisance, une demeure, une vie paisible ! Que leur union se garde sur ce qui plaît à Dieu... » (Où « Dieu » est, pour moi, le destin) ; et que — pour ce qui est des « modernes » — je trouve dans cette autre formulation d'un poète ordinairement qualifié de mineur : « S'il n'entend le cœur qui bat, le corps non plus ne bronche pas », un développement moderne, et populaire tout à la fois, de la virilité et de la sentimentalité courtoises.


Je trouve même que cette dernière formule ferait une très belle devise, pour tout homme digne de ce nom ; qui trancherait assez dans cette époque putassière, — avec cette autre, tout aussi directement inspirée par cette même virilité courtoise, et que l'on doit à Marcel Duchamp écrivant, dans un genre moins populaire, à propos de Breton, à l'annonce de sa mort : « Il était l'amant de l'amour dans un monde qui croit à la prostitution ».
Dans un temps qui prône plutôt (c'est assez clair dans la politique, les affaires, le football et le rap) le genre « maquereaux, jobards et compagnie », d'un côté, et, « simulatrices frigides, et donc ondulatrices outrancières et tarifées », de l'autre, ça trancherait autant que : « Amants de la bonne chère dans un monde qui croit au fast-food », ou « Amants de la littérature dans un monde qui croit aux SMS » etc.



Mis en ligne, sur ce Bureau, le 11 février 2012.





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