jeudi 26 février 2015

Comment on découvre l'amour contemplatif — galant







Je ne regrette pas d'avoir quitté le monde, à vingt ans. Ou à peu près.


Où il y avait pour moi — et déjà un peu avant, lorsque j'en avais dix-huit —, le Polly Magoo, et puis ce bar à bières, près de l'Observatoire, où l'on parlait — en buvant beaucoup — avec de drôles de types, de Préhistoire contemporaine.


Les longues dérives, ces années, dans les nuits, — dans Paris. Où tout semblait possible. Pendant lesquelles est née notre idée de rupture radicale d'avec le monde, et de communauté situ.


Qui s'est très vite métamorphosée, en une année, lorsque nous avons découvert, au cours de nos discussions et de nos lectures fébriles, La fonction de l'orgasme, — et dû faire le dur constat, à sa lecture, que nous étions dans l'amour comme des bourrins cuirassés.


Où nous avons découvert que nous — et tous ceux qui nous entouraient — qui nous pensions comme de jeunes libertaires sentimentaux, nous étions, au fond, pétris de la même haine, du même mépris et de la même peur de la sexualité et du sexe opposé que ceux que nous critiquions, et que loin d'être d'heureux et libres jouisseurs nous étions, sous les dehors orgiastiques de l'époque, pour les garçons, comme de jeunes matous traumatisés et pervers — à bien y regarder —, et, pour les filles, comme de jeunes minettes, ayant parfois été abusées, et voulant toujours, sans cesse, l'être, — ou plus ou moins bloquées.


De ce dur constat, pour les jeunes idéalistes que nous étions, a découlé la décision d'entreprendre cette forme d'analyse primalo-reichienne qui a duré cinq ans. Jusqu'à la fin des années 70. Sans temps mort et sans aucune des entraves — que nous avions déjà rejetées — qu'auraient constitué le travail, la famille ou tout autre projet que celui-ci : trouver l'or de la mine que Freud d'abord, Reich ensuite, d'autres après, avaient commencé de prospecter, que la maladie et l'âge, pour Freud, la deuxième guerre mondiale et les avanies, pour Reich, avaient, à notre sens, pour eux, obstruée : or que représentait à nos yeux, comme aux leurs, la génitalité accomplie et abandonnée. Freud parlait de Zärtlichkeit. Mais ce que nous allions vraiment trouver, bien plus tard, sans l'avoir cherchée, c'est la jouissance du Temps, — dont nous ne savions pas encore qu'elle l'accompagnait.


À considérer les choses avec le recul du temps, il me semble qu'il y avait là, dans l'effervescence et la liberté de cette époque, une sorte de parenthèse dont il fallait profiter. Qui ne s'était pas produite avant — et qui ne se reproduira pas de sitôt.


Qu'avions-nous à perdre, sinon la fréquentation de l'énorme connerie ambiante : Lacan, Deleuze et le zoo intellectuel de Vincennes où j'ai été encore inscrit un an — pour bénéficier de la sécurité sociale offerte aux étudiants — après avoir subi, à la Sorbonne, la môme Clément-Backès qui tirait, pendant ses cours, l'I.S. vers son P.C.F., et que l'un de nous avait fait pleurer, tant il l'avait attaquée frontalement ; et l'impayable Balibar, disciple d'Althusser, — avec lesquels c'était la guerre.


Pour moi, il était impossible de rester ; impossible de ne pas tenter l'aventure. Très romantiquement, Nietzsche, Rimbaud, Cravan, tous m'y appelaient. Ce qui faisait rêver, alors, — surtout ceux qui y étaient — ce n'était pas Normale sup', c'était la vie qui partout dans le monde semblait bouillonner. Et les types, au Quartier latin, qui revenaient de tous les coins du mondeSurtout des plus ensoleillés


Les nuits passées à jouer aux échecs avec eux, au Polly Magoo…


Sept ans plus tard, et pour quelques années, je m'allongerais sur les plages dont ces types m'avaient parlé, je passerais mes nuits dans des hamacs, dans les volutes parfumées, sous les vérandas des demeures coloniales, vieilles de quatre cents ans, des nobles portugais. Je fumerais avec les blonds contrebandiers hollandais — dont c'était en quelque sorte le comptoir — les crus les plus rares : mais, entre-temps, sans vin ni fumée, dans une ferme isolée de tout, au fin fond des hivers de glace et des étés de plomb, et d'une vieille montagne de l'Est français, au bout d'un chemin qui ne menait vraiment nulle part, avec deux jeunes insensées, j'aurais découvert ce que sont l'abandon, le « réflexe de l'orgasme », — et la sentimentalité que l'on peut enfin charnellement exprimer. Ce que je cherchais.


Que je reperdrais, assez rapidement, à cause d'un chagrin d'amour et d'une Suissesse d'adoption. Car c'est un jeu où rien n'est jamais définitivement gagné.


Pendant ces mêmes années, ceux qui avaient 10 ou 20 ans de plus que nous (ou seulement quelques années) continueraient, comme si de rien n'était, l'exploration de la prégénitalité décorsetée. Leur grande affaire.


Les gourous du moment, plus ou moins abscons mais tous très cons, (ceux dont j'ai parlé plus haut), affirmeraient que la théorie des stades était dépassée, et expédieraient, pour les uns, sous des formes grotesques, les analyses, et, pour les autres, ne sauraient plus où elles doivent mener.


La misère sexuelle, sentimentale, non seulement continuerait de régner mais en plus s'intensifierait. Sous la forme d'une prétendue libération. Avec cet air décontracté et dégagé qu'a pris partout, depuis, la domination.


J'ai cette impression d'avoir pris le dernier train alors qu'il quittait la gare. Et je pense à mes amis avec lesquels nous nous interrogions sur notre devenir de fonctionnaires de l'enseignement. Alors qu'en même temps nous avions cette impression que tout était possible, que nous pourrions vivre de poésie et d'aventures seulement.


Un an ou deux après, la messe était dite. Ceux qui ont suivi étaient voués au terrorisme manipulé ou au punk. Plus ou moins.


(Ceux qui auraient du mal à comprendre comment, en quelques mois, dans le domaine des idées et des aventures qu'elles entraînent, les choses peuvent si vite changer — ce qu'ils n'ont jamais pu observer —, peuvent toujours se reporter à l'univers de la finance — la seule idée vraiment dominante avec la religion qui reste et qui organise leur monde — et penser que l'on pouvait encore se laisser entraîner à faire, dans le domaine financier, en juin 2008, des choses que l'on ne pouvait même plus imaginer tenter, trois mois après.)


Pour ma part, il m'aura donc suffi d'un an pour prendre mes distances d'avec la théorie des situationnistes — qui écrivaient très malheureusement, en juin 58, dans le numéro 1 de leur revue (page 11 de l'édition Van Gennep) : « ... ce qui nous importe n'est pas la structure individuelle de notre esprit, ni l'explication de sa formation, c'est son application possible dans les situations construites. » —, et pour commencer à comprendre que ce désintérêt pour la structure caractérielle individuelle et l'histoire de sa formation — c'est-à-dire pour l'histoire des souffrances qui constituent cette cuirasse caractérielle, et que cette cuirasse caractérielle maintient en retour — c'était précisément ce que prônait cette « société du spectacle » dont nous parlions tant, qui, dans le même temps « créait les situations » favorables à l'exploitation des souffrances (transformées en caprices et en fantasmes) des structures caractérielles névrotiques, punk ou pas, parfaitement politiquement et économiquement exploitables. (Et, de la littérature à la mode, qui dominent aujourd'hui, sinon le trash et le punk — festifs ou lugubrement pessimistes, et plus ou moins glamourisés ?)


J'ai écrit dans le Manifeste que « ce qui fait l'immense avantage de l'Avant-garde Sensualiste par rapport à ses prédécesseurs, dans ce courant poétique particulier que je viens de rappeler, c'est que ceux qui, dans l'histoire du siècle et de ce courant de pensée, s'étaient occupés d'exploration analytique, ne s'étaient occupés activement ni d'art ni de poésie ni n'avaient mené non plus des existences très poétiques ou artistiques ; ils s'étaient plutôt laissé aller à ces impérieuses routines, incompatibles avec une exploration poétique de la vie et une véritable compréhension des choses. Quant à ceux qui s'étaient occupés de leur aventure personnelle et avaient mené ces existences poétiques et artistiques et s'étaient occupés d'art et de poésie, ils n'avaient le plus souvent pas voulu avoir affaire personnellement à l'inconscient autrement que sous ses formes sublimées (le surréalisme n'est même que cela), ou bien ils l'avaient délibérément rejeté du champ de leur réflexion, comme les situationnistes qui avaient préféré, pour le dire avec leurs mots, la débauche et l'alcool, les filles pas tristes et les nuits. Ou encore, pour parler comme Rimbaud, « le sommeil bien ivre sur la grève ».


En 2001, en écrivant cela, si je connaissais, pour l'avoir côtoyée, comme je l'ai dit ailleurs, la misère de l’Éros de ceux qui avaient voulu mener des existences poétiques tout en ne voulant rien avoir affaire avec l'analyse de l'inconscient, j'ignorais que Freud avait eu, lui aussi en quelque sorte, ses Indes galantes, et avait écrit, de Rome : « Je ne me suis jamais autant soigné ni n’ai vécu dans une telle oisiveté au gré de mes désirs et de mes caprices. », et, en septembre 1910, à 54 ans, de Palerme « lieu de délices inouïes », s'excusant auprès de Martha et de sa famille de ne pas leur faire partager ses joies faute de moyens, écrivant encore : « Il n’aurait pas fallu devenir psychiatre et prétendu fondateur d’une nouvelle tendance en psychologie, mais fabricant de quelque objet de genre courant comme du papier hygiénique, des allumettes ou des boutons de bottines. Il est beaucoup trop tard maintenant pour changer de profession, si bien que je continue — égoïstement mais en principe avec regrets — à jouir seul de tout. »


Ceux qui s'étaient occupés d'exploration analytique avaient donc vraiment regretté de ne pouvoir mener des existences de jouisseurs poétiques et artistiquesDes vies d'artiste comme les décrivait Flaubert : "je serai riche, je voyagerai, j'aurai une vie d'amour et de poésie, une vie d'artiste. J'irai avec elle en Espagne, en Italie, en Grèce; je veux voir, avec elle, briller les étoiles sur une mer bleue, respirant l'odeur des orangers et touchant à sa chevelure."




On découvre une nouvelle forme de l'amour – l'amour contemplatif — galant – comme cela. Sans savoir qu'on le découvrira. Et sans le chercher. On cherche une grande santé, ou ce qui paraît tel, et on trouve un grand silence émerveillé. Une nouvelle raison à l'accord des sexes opposés, — et en guerre. De quoi bouleverser le monde.


Freud avait écrit qu'il n'entendait rien ni à la musique ni au sentiment océanique. Reich, tout à fait emporté dans une veine « scientifique », qui semblait vouloir donner le « sérieux » de la science occidentale aux théories asiatiques et monistes du Qi, de l'énergie primordiale cosmique, paraissait, de façon un peu ridicule à la relecture, tout à fait fâché avec ce même sentiment océanique qu'il jugeait peut-être compromettant dans sa recherche de respectabilité scientifique cette misère occidentale .  Fâché avec l'amour, la poésie.


C'est donc aux poètes plutôt qu'aux médecins qu'il est revenu, une fois encore et comme il se doit, d'être les législateurs non reconnus du monde, et les découvreurs de l'amour contemplatif — galant ; — et d'écrire, vingt siècles après Ovide, deux siècles après Sade, un nouveau chapitre de l'histoire de l'amour en Occident.






Le 9 avril 2014








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mardi 17 février 2015

Jours charnels





Suivre
Notre bonne étoile
S'offrir
Un bouquet
De fleurs
De feu d'artifice
D'amour

Délicieusement lascifs
Dans les grandes langueurs
Gésir

Ne rien faire…
Ne plus pouvoir rien faire…
Ne rien dire…
Ne plus pouvoir rien dire…

Après s'être tant régalés
De bonne chair
Au réveil
Faire bonne chère
Pour tenter
D'en revenir…

Jours charnels…
Jours entiers
À s'aimer
Et à n'en plus pouvoir rien dire…

Au loin
Par la fenêtre
Entrapercevoir
La pièce
Tragédie à machines —
Suivre son cours…


Seuls
Dans l'ombre
Rester dans cette lumière



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Le 17 février 2015

Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2015 






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mercredi 11 février 2015

La Joie — L'adolescence retrouvées






The Unsuspected


C'est comme une adolescence retrouvée
Avec la grande puissance et le somptueux calme de la maturité
On s'aime dans les lentes et puissantes vagues
Avec le groove des amoureux caressants
Voluptueux et puissants

Vous êtes un petit puits de paradis
Un hula-hoop au ralenti
Moi, je balance et je tangue
Comme le plus charmant des mauvais garçons
Dans la soul qui nous entraîne
Que j'accompagne et que je suis d'aise
Dans le silence béni
Qui fait le monde absent


On s'était dit
Un peu avant
Et on en avait ri… —
Qu'on ignorait à peu près tout de notre époque…
Dont à la vérité on se moque


Ni famille ni enfants ni amis
Comme tous les amants
Nous sommes seuls au monde
Et nous dansons notre slow
Avec le groove des amoureux caressants
Voluptueux et puissants

Ma belle complice
Dans cette affaire
Tu es Bonnie
Et je suis Clyde, ton seul partner
Jamais
En aucune façon
Je ne t'ai trahie
Et pourtant tu sais de la plupart des hommes l'infamie
Et elle s'étale d'ailleurs en ce moment dans les journaux — :
En conséquence tu déroules et tu enroules
Pour moi seul
La confiance, la puissance et l'amour… au ralenti…
Jamais
En aucune façon
Tu ne m'as trahi
Quand je sais
Même s'il n'est pas de bon ton de le dire tout haut —
Que la duplicité de bien des femmes est avérée :
En conséquence je déroule et j'enroule
Pour toi seule
La confiance, la puissance et l'amour… au ralenti…

Au début, vous étiez un petit puits de paradis
Ensuite
Un hula-hoop au slow tempo
Enfin, et pour finir
Vous êtes le maelström vers l'Infini…
Que je relance encore et encore
Jusqu'au bout de la merveilleuse transe de nos corps

Le soir
Alors que dans un somptueux polar
D'un noir et blanc époustouflant
Une fille dit avoir vibré « comme une scie musicale »
Une unique fois dans sa vie
Pendant six mois seulement
Il y a longtemps —
Vous dites
En riant
Que vous vibrez ainsi depuis vingt-deux anx…
Et ni toi ni moi ne pouvons cacher notre amoureuse gaieté…
Ni nos frissons d'amour dans notre immense alanguissement…
Et c'est tout à fait comme
La joie et l'adolescence retrouvées…
Sans même les avoir cherchées






Le 12 février 2015







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vendredi 6 février 2015

Ère ekpyrotique





Arété m'a fait remarqué que j'avais changé le nom commercial de la métemphétamine, de pervitine en pervertine. Je lui ai dit que c'était pour faire un mot, en pensant à la moraline de notre ami Nietzsche.


Nietzsche en a aussitôt profité pour me remercier de l'avoir cité avec tant d'à-propos alors que j'évoquais les convulsions historiques que j'avais traversées, et qui, loin de m'avoir abattu, m'avaient fait si affirmatif — il aimait les passions affirmatives : l'orgueil, la joie, la santé, l'amour sexuel, l'hostilité et la guerre, le respect, les beaux gestes, les belles manières, la volonté forte, la haute discipline intellectuelle, la volonté de puissance, la reconnaissance envers la terre et la vie, tout ce qui est riche et veut donner, tout ce qui fait des dons à la vie, la dore, l'éternise et la divinise, toute la puissance des vertus qui transfigurent, tout ce qui approuve, affirme, dit oui en paroles et en actes. — Et il l'avait écrit. Et, sur ce point, nous étions d'accord.


Tout de même, il avait du mal à comprendre que j'eusse pu trouver cette affirmation suprême de l'Homme par Homme ce qu'il avait appelé « le nouveau sentiment de la puissance — l'état mystique » , dans ce que je décrivais comme « l'accord des grâces corporelles et sentimentales dans la jouissance harmonique des puissances et des délicatesses charnelles partagées », cette manifestation particulière de la jouissance amoureuse et de l'extase post-orgastique, propre à ce que je définissais comme la troisième forme du libertinage en Europe : le libertinage idyllique, c'est-à-dire devenu contemplatif — galant.


Cela dépassait quelque peu son entendement, mais il m'accordait que sa connaissance des dames était très incomplète et se limitait à l'Européenne du dix-neuvième siècle : les transes et les danses — qui remontaient à la Préhistoire matriarcale — au travers desquelles s'affirmait la puissance du Féminin, il ne les avait pas connues, faute d'avoir traversé la Méditerranée, et moins encore avaient-elles bercé son enfance. Quant à la puissance érotique et poétique des sauvagesses des îles Trobriand…


Sur ce point, le fait d'être fils de pasteur, né en Prusse, ne m'a pas aidé, disait-il.


Certes, il avait connu la victoire historique du patriarcat sur le matriarcat, puisque la Bible en fait état, — mais il l'avait négligée.


L'adoration du Veau d'or, ces transes païennes, dont l'Ancien Testament parle, étaient bien sûr les reliquats des cultes de la Déesse, remontant à l'époque où les hommes et les femmes, ignorant l'élevage, et donc aussi le rôle du mâle dans la fécondation, adoraient la Femme : sa vulve — représentée, par exemple dans le sous-continent indien, sous la forme du yoni — ; son sang menstruel — nécessaire à la fécondation des jardins, dont l'administration était bien souvent réservée aux femmes, chez les peuples premiers — ; son ventre, enfin, porteur miraculeux de la vie, c'est-à-dire, pour le petit groupe de nomades ou de chasseurs-cueilleurs, porteur de la manifestation magnifique de l'éternel retour du vivant — et de leur survie, accessoirement —, ventre qui pouvait danser, en extase, sa toute-puissance et sa volupté dispensatrice de nouvelles énergies et de nouvelle Beauté ; toutes choses — vulve, sang menstruel, ventre féminin dansant en toute-puissance et en toute liberté — devenues honteuses (ou vicieuses ou diaboliques…) avec la domination du Patriarcat — malheur aux vaincues… —, Patriarcat devenu rapidement esclavagiste et, non moins rapidement, marchand.


Certes, il avait écrit : « Le christianisme n'a pas tué Éros ; — mais il l'a rendu vicieux », mais il m'avouait bien sincèrement n'avoir jamais pensé à une subsumation possible de cette opposition entre patriarcat et matriarcat.


Pour penser un tel dépassement, il faut, me disait-il, le vivre et l'explorer ; rien dans son histoire personnelle n'avait pu l'y mener.


Il comprenait bien qu'à mes yeux les guerres actuelles n'étaient que les guerres que se menaient les différentes factions de ce patriarcat esclavagiste — dans tous les cas —, ultra-religieux ou ultra-marchand, idolâtre concentré ou idolâtre diffus ainsi que j'avais défini ses factions rivales qui se combattaient en ce moment —, et que ces guerres ne représentaient à mes yeux que des moments d'une disparition nécessaire — ; et il se rappelait que j'avais écrit, sobrement, mais de façon définitive, à la page quatre-vingt-quatorze de mon Manifeste

« Tout doit disparaître ».

« Souhaitons seulement, ajoutait-t-il, que cette fin, à vos yeux, souhaitable bien qu'ekpyrotique de l'Histoire — puisque l'Histoire est pour vous l'ère de l'Injouissance, l'ère de la séparation d'avec soi-même, l'autre et le monde — ne soit pas la fin de tout. »


Tout de même, et pour redevenir un peu plus léger dans ce moment, si chargé de violence magmatique, de cette fameuse « Histoire » de l'injouissant — qui ne m'intéressait guère —, il voulait savoir si je ne regrettais pas la Normandie, qui lui avait parue, à l'écoute de mon récit, très christianisée.


« Quand on pense que ce sont les Vikings qui l'ont conquise ! N'est-ce pas là, ajoutait-il, un exemple parfait de ce que je décrivais : la transformation de la belle brute blonde en moine tremblant, sous le poids de ses "péchés", dans sa cellule ! »


« Mon cher, lui dis-je, rassurez-vous, le clergé, tant séculier que régulier, en Normandie, enfin à l'époque où je l'ai connu, se portait bien. C'étaient plus des hommes replets, bien nourris — comme nous l'étions nous-mêmes — d'un bon beurre onctueux et délicieux, et de bonne crème bien grasse, tout aussi délicieuse, et qui faisaient plutôt la chattemite pour nous chanter la gloire chrétienne, que des ascètes décharnés, dévorés par le vice et la méchanceté. D'ailleurs, ajoutai-je, la Normandie produit toujours de ces abbés potelés, et le plus fort, tenez-vous bien, c'est qu'ils sont maintenant nietzschéens… »


Nietzsche en resta tétanisé, là, sur sa chaise, au Lineadombra, avec Billie Holiday, assise, à côté, qui se gondolait à le voir ainsi estomaqué.


« Mais quelle est cette étrange secte, dont vous me parlez maintenant ! », me demanda-t-il, tout ébahi.


« Les nietzschéensdegôche. », répondis-je.  « Tandis que je surfais hier, tout à fait au hasard, je suis tombé sur la fin d'un documentaire consacré au Père fondateur de leur Église : Père Michel. »


« Quelle horreur ! » s'exclama Nietzsche. « Quels sont leurs rites ! »


« Ils pratiquent la messe, où les Abbés et les Abbesses font — à partir de leurs fiches de lecture — des sermons, où vous êtes souvent cité.


Le public est composé indifféremment de retraité(e)s, de bourgeois et de bourgeoises, et de misèreux… Bref, dis-je, le public habituel d'une messe normande.


L'assemblée des fidèles, bien religieusement, admire les prêtres et les prêtresses qui officient sur une estrade.

Dans la messe que j'ai vue, le Prêtre de la Grande Cuisine, tout semblable aux bons frères que j'ai connus, rougeaud et sanguin, préparait, sous les commentaires extasiés des autres officiants, des écrevisses à la Colette. À un moment, comme dans toute messe qui se respecte, venait la communion : les fidèles s'approchaient de la scène, où une charmante Prêtresse de la Littérature distribuait à chacun, en guise d'hostie, un peu de la Grande Cuisine du Chef. Les autres officiants chantant toujours les louanges du divin Maître Queux. Et de l'Hédonisme et de la Grande Cuisine. Tout ça pouvant être compris comme un rituel digne d'un « Phalanstère Hédoniste ». Si j'ai bien suivi… »


Nietzsche était à la limite de l'attaque d'apoplexie. « Mais qui sont ces gens ? », s'étrangla-t-il.


« Ils appartiennent au petit milieu cathodique, dont l'influence a depuis longtemps dépassé celle du milieu catholique. Appelés aussi médiatiques, c'est une petite troupe de Pères, manants du Spectacle, qui se répand sur les ondes, dégouline sur les écrans, remplit les étals de ses mauvais livres insignifiants, et va de ville en ville pour y faire de l'animation culturelle, — et y festoyer par la même occasion.
Tout le monde y trouve son compte — comme dans toutes les foires : ceux qui les organisent comme ceux qui y participent. Peu importe ce qu'ils prêchent : l'hédonisme, le spiritisme surréaliste, le pessimisme schopenhauérien — comme la Mère Michèle —, ou que sais-je encore. Parfois l'abbé Michel, sur un plateau, tance l'évêque Philippe — un évêque plutôt patelin – mais un faux-patelin de Saint-Germain —, qu'il trouve confusionniste. Et puis ils recommencent, ailleurs, le même numéro.

Cela ne va jamais plus loin. On n'organise plus de duels, mais des combats d'estrade auxquels la salle parfois participe, et, à la fin, tout le monde se goinfre et s'enivre, mais seulement des meilleurs vins et des mets les plus fins.

On remet aussi des prix après avoir fait signer, et vendu, des livres. Rien de bien méchant. Rien de très enivrant, non plus. Mais on devient alcoolique. Les oppositions théoriques n'en sont pas — tout le monde fait partie du même syndicat. Le syndicat du Vivre-Ensemble… »


« Le premier qui prononce encore ce mot, je le fous à l'eau ! » a éructé Nietzsche !


Arété a dit : « Phalanstère hédoniste pour Phalanstère hédoniste, je préfère celui de Quelques messieurs trop tranquilles à ceux que forment les dames patronnesses, les curés et leurs gueux, que vous évoquez ! »


J'ai failli dire à Arété qu'elle n'était pas politiquement correcte, mais sa beauté — à la Sophia Loren — m'a désarmé.


Billie, qui n'avait pas faibli sur le bourbon, a dit : « Moi aussi, je préfére cette bande de beaux et belles hippies, aux saltimbanques cramoisis et bouffis d'aujourd'hui ! Et au moins, ils étaient menés par Jésus — qui était américain —, et pas par un gros curé normand bien-pensant… »


Aristippe — qui n'avait rien contre la ripaille, et qui s'était lui aussi engraissé aux dépens des tyrans – tout en moralisant, hédonistement, des manants — a surenchéri : « Avec les nouveaux arrivés — il pensait aux enturbannés qui défouraillent pour un rien une caricature —, la donne a changé : les idées sont redevenues dangereuses… Il y aura toujours des cons pour gâcher les foires mais moins — qu'il soient moralisants ou démoralisants — pour les animer… Bien sûr, vous — il s'adressait à moi —, ça ne vous étonne pas, vous êtes né avec ça, la guerre civile… »

Héloïse s'était penchée sur Nietzsche qui sanglotait presque de rage : entre les antisémites allemands que l'on sait et les hédonistes de foire — qui tous se réclamaient de ce qu'il avait écrit — il regrettait d'avoir publié.


Pour ma part, en pensant à la guerre, je me suis resservi un verre…





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