Je ne regrette pas d'avoir quitté le monde, à vingt ans. Ou à peu près.
Où il y
avait pour moi — et déjà un peu avant, lorsque j'en avais
dix-huit —, le Polly Magoo, et puis ce bar à bières, près de
l'Observatoire, où l'on parlait — en buvant beaucoup — avec de
drôles de types, de Préhistoire contemporaine.
Les
longues dérives, ces années, dans les nuits, — dans Paris. Où
tout semblait possible. Pendant lesquelles est née notre idée de
rupture radicale d'avec le monde, et de communauté situ.
Qui s'est
très vite métamorphosée, en une année, lorsque nous avons
découvert, au cours de nos discussions et de nos lectures fébriles,
La fonction de l'orgasme, — et dû faire le dur constat, à
sa lecture, que nous étions dans l'amour comme des bourrins
cuirassés.
Où nous
avons découvert que nous — et tous ceux qui nous entouraient —
qui nous pensions comme de jeunes libertaires sentimentaux, nous
étions, au fond, pétris de la même haine, du même mépris et de
la même peur de la sexualité et du sexe opposé que ceux que nous
critiquions, et que loin d'être d'heureux et libres jouisseurs nous
étions, sous les dehors orgiastiques de l'époque, pour les
garçons, comme de jeunes matous traumatisés et pervers — à bien
y regarder —, et, pour les filles, comme de jeunes minettes, ayant
parfois été abusées, et voulant toujours, sans cesse, l'être, —
ou plus ou moins bloquées.
De
ce dur constat, pour les jeunes idéalistes que nous étions, a
découlé la décision d'entreprendre cette forme d'analyse
primalo-reichienne qui a duré cinq ans. Jusqu'à la fin des années
70. Sans temps mort et sans aucune des entraves — que nous avions
déjà rejetées — qu'auraient constitué le travail, la famille ou
tout autre projet que celui-ci : trouver l'or de la mine que Freud
d'abord, Reich ensuite, d'autres après, avaient commencé de
prospecter, que la maladie et l'âge, pour Freud, la deuxième guerre
mondiale et les avanies, pour Reich, avaient, à notre sens, pour
eux, obstruée : or que représentait à nos yeux, comme aux leurs,
la génitalité accomplie et abandonnée. Freud parlait de
Zärtlichkeit.
Mais ce que nous allions vraiment trouver, bien plus tard, sans
l'avoir cherchée, c'est la
jouissance du Temps,
— dont nous ne savions pas encore qu'elle l'accompagnait.
À
considérer les choses avec le recul du temps, il me semble qu'il y
avait là, dans l'effervescence et la liberté de cette époque, une
sorte de parenthèse dont il fallait profiter. Qui ne s'était pas
produite avant — et qui ne se reproduira pas de sitôt.
Qu'avions-nous
à perdre, sinon la fréquentation de l'énorme connerie ambiante :
Lacan, Deleuze et le zoo intellectuel de Vincennes où j'ai été
encore inscrit un an — pour bénéficier de la sécurité sociale
offerte aux étudiants — après avoir subi, à la Sorbonne, la môme
Clément-Backès qui tirait, pendant ses cours, l'I.S. vers son
P.C.F., et que l'un de nous avait fait pleurer, tant il l'avait
attaquée frontalement ; et l'impayable Balibar, disciple
d'Althusser, — avec lesquels c'était la guerre.
Pour moi,
il était impossible de rester ; impossible de ne pas tenter
l'aventure. Très romantiquement, Nietzsche, Rimbaud, Cravan, tous
m'y appelaient. Ce qui faisait rêver, alors, — surtout ceux qui y
étaient — ce n'était pas Normale sup', c'était la vie qui
partout dans le monde semblait bouillonner. Et les types, au Quartier
latin, qui revenaient de tous les coins du monde…
Surtout des plus
ensoleillés…
Les nuits
passées à jouer aux échecs avec eux, au Polly Magoo…
Sept ans
plus tard, et pour quelques années, je m'allongerais sur les plages
dont ces types m'avaient parlé, je passerais mes nuits dans des
hamacs, dans les volutes parfumées, sous les vérandas des demeures
coloniales, vieilles de quatre cents ans, des nobles portugais. Je
fumerais avec les blonds contrebandiers hollandais — dont c'était
en quelque sorte le comptoir
— les crus les plus rares : mais, entre-temps, sans vin ni fumée,
dans une ferme isolée de tout, au fin fond des hivers
de glace et des étés de
plomb, et d'une vieille montagne de l'Est français, au bout d'un
chemin qui ne menait vraiment nulle part, avec deux jeunes insensées,
j'aurais découvert ce que sont l'abandon, le « réflexe de
l'orgasme », — et la sentimentalité que
l'on peut enfin
charnellement
exprimer.
Ce que je cherchais.
Que je
reperdrais, assez rapidement, à cause d'un chagrin d'amour et d'une
Suissesse d'adoption. Car c'est un jeu où rien n'est jamais
définitivement gagné.
Pendant
ces mêmes années, ceux qui avaient 10 ou 20 ans de plus que nous
(ou seulement quelques années) continueraient, comme si de rien
n'était, l'exploration de la prégénitalité décorsetée.
Leur grande affaire.
Les
gourous du moment, plus ou moins abscons mais tous très cons, (ceux
dont j'ai parlé plus haut), affirmeraient que la théorie des stades
était dépassée, et expédieraient, pour les uns, sous des formes
grotesques, les analyses, et, pour les autres, ne sauraient plus où
elles doivent mener.
La misère
sexuelle, sentimentale, non seulement continuerait de régner mais en
plus s'intensifierait. Sous la forme d'une prétendue libération.
Avec cet air décontracté et dégagé qu'a pris partout, depuis, la
domination.
J'ai cette
impression d'avoir pris le dernier train alors qu'il quittait la
gare. Et je pense à mes amis avec lesquels nous nous interrogions
sur notre devenir de fonctionnaires de l'enseignement. Alors qu'en
même temps nous avions cette impression que tout était possible,
que nous pourrions vivre de poésie et d'aventures seulement.
Un an ou
deux après, la messe était dite. Ceux qui ont suivi étaient voués
au terrorisme manipulé — ou
au punk. Plus ou moins.
(Ceux qui
auraient du mal à comprendre comment, en quelques mois, dans le
domaine des idées et des aventures qu'elles entraînent, les choses
peuvent si vite changer — ce qu'ils n'ont jamais pu observer —,
peuvent toujours se reporter à l'univers de la finance — la seule
idée vraiment dominante – avec la religion – qui reste et qui organise
leur monde — et penser que l'on pouvait encore se laisser entraîner
à faire, dans le domaine financier, en juin 2008, des choses que
l'on ne pouvait même plus imaginer tenter, trois mois après.)
Pour ma
part, il m'aura donc suffi d'un an pour prendre mes distances d'avec
la théorie des situationnistes — qui écrivaient très
malheureusement, en juin 58, dans le numéro 1 de leur revue (page 11
de l'édition Van Gennep) : « ... ce qui nous importe n'est pas la
structure individuelle de notre esprit, ni l'explication de sa
formation, c'est son application possible dans les situations
construites. » —, et pour commencer à comprendre que ce
désintérêt pour la structure caractérielle individuelle et
l'histoire de sa formation — c'est-à-dire pour l'histoire des
souffrances qui constituent cette cuirasse caractérielle, et que
cette cuirasse caractérielle maintient en retour — c'était
précisément ce que prônait cette « société du spectacle » dont
nous parlions tant, qui, dans le même temps « créait les
situations » favorables à l'exploitation des souffrances
(transformées en caprices et en fantasmes) des structures
caractérielles névrotiques, punk ou pas, parfaitement politiquement
et économiquement exploitables. (Et, de la littérature à la mode,
qui dominent aujourd'hui, sinon le trash et le punk — festifs ou
lugubrement pessimistes, et plus ou moins glamourisés ?)
J'ai écrit
dans le Manifeste que « ce qui fait l'immense avantage de
l'Avant-garde Sensualiste par rapport à ses prédécesseurs,
dans ce courant poétique particulier que je viens de rappeler, c'est
que ceux qui, dans l'histoire du siècle et de ce courant de pensée,
s'étaient occupés d'exploration analytique, ne s'étaient occupés
activement ni d'art ni de poésie ni n'avaient mené non plus des
existences très poétiques ou artistiques ; ils s'étaient plutôt
laissé aller à ces impérieuses routines, incompatibles avec
une exploration poétique de la vie et une véritable compréhension
des choses. Quant à ceux qui s'étaient occupés de leur aventure
personnelle et avaient mené ces existences poétiques et artistiques
et s'étaient occupés d'art et de poésie, ils n'avaient le plus
souvent pas voulu avoir affaire personnellement à l'inconscient
autrement que sous ses formes sublimées (le surréalisme n'est même
que cela), ou bien ils l'avaient délibérément rejeté du champ de
leur réflexion, comme les situationnistes qui avaient préféré,
pour le dire avec leurs mots, la débauche et l'alcool, les filles
pas tristes et les nuits. Ou encore, pour parler comme Rimbaud, « le
sommeil bien ivre sur la grève ».
En 2001,
en écrivant cela, si je connaissais, pour l'avoir côtoyée, comme
je l'ai dit ailleurs, la misère de l’Éros de ceux qui avaient
voulu mener des existences poétiques tout en ne voulant rien avoir
affaire avec l'analyse de l'inconscient, j'ignorais que Freud avait
eu, lui aussi en quelque sorte, ses Indes galantes, et avait
écrit, de Rome : « Je ne me suis jamais autant soigné ni n’ai
vécu dans une telle oisiveté au gré de mes désirs et de mes
caprices. », et, en septembre 1910, à 54 ans, de Palerme « lieu de
délices inouïes », s'excusant auprès de Martha et de sa famille
de ne pas leur faire partager ses joies faute de moyens, écrivant
encore : « Il n’aurait pas fallu devenir psychiatre et prétendu
fondateur d’une nouvelle tendance en psychologie, mais fabricant de
quelque objet de genre courant comme du papier hygiénique, des
allumettes ou des boutons de bottines. Il est beaucoup trop tard
maintenant pour changer de profession, si bien que je continue —
égoïstement mais en principe avec regrets — à jouir seul de
tout. »
Ceux qui
s'étaient occupés d'exploration analytique avaient donc vraiment
regretté de ne pouvoir mener des existences de jouisseurs poétiques
et artistiques… Des
vies d'artiste comme les décrivait Flaubert :
"… je
serai riche, je voyagerai, j'aurai une vie d'amour et de poésie,
une vie d'artiste. J'irai avec elle en Espagne, en Italie, en Grèce;
je veux voir, avec elle, briller les étoiles sur une mer bleue,
respirant l'odeur des orangers et touchant à sa chevelure."
On
découvre une nouvelle forme de l'amour – l'amour contemplatif —
galant – comme cela. Sans savoir qu'on le découvrira. Et sans le
chercher. On cherche une grande santé, ou ce qui paraît tel, et on
trouve un grand silence émerveillé. Une nouvelle raison à l'accord
des sexes opposés, — et en guerre. De quoi bouleverser le monde.
Freud
avait écrit qu'il n'entendait rien ni à la musique ni au sentiment
océanique. Reich, tout à fait emporté dans une veine «
scientifique », qui semblait vouloir donner le « sérieux » de la
science occidentale aux théories asiatiques et monistes du Qi,
de l'énergie primordiale cosmique, paraissait, de façon un peu
ridicule à la relecture, tout à fait fâché avec ce même
sentiment océanique qu'il jugeait peut-être compromettant dans sa
recherche de respectabilité scientifique — cette
misère occidentale —.
Fâché avec l'amour, la poésie.
C'est
donc aux poètes plutôt qu'aux médecins
qu'il est revenu, une fois encore et comme il se doit, d'être les
législateurs non reconnus du monde, et les découvreurs de l'amour
contemplatif — galant ; — et d'écrire, vingt
siècles après Ovide,
deux siècles après Sade, un nouveau chapitre de l'histoire de
l'amour en Occident.
Le 9 avril
2014
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