vendredi 18 janvier 2013

Assommoir





C'est qui me frappe surtout aujourd'hui, c'est que l'on ne remarque même plus à quel point la plupart des activités dites “libres” des individus s'organisent autour de l'addiction. La consommation de haschisch et de quelques autres hallucinogènes plus puissants a été un élément moteur dans la vie et les déplacements de la jeunesse des années 60 et 70 du siècle dernier. Aujourd'hui, d'une autre façon, les mêmes ayant vieilli, ou d'autres, plus rigides à l'époque, organisent communément leurs loisirs selon des circuits organisés autour de la dégustation d'alcools divers et variés, par exemple en se déplaçant d'une région viticole à l'autre.
D'autres, souvent plus jeunes, consacrent leurs loisirs à d'autres circuits tout aussi pré-établis pour se livrer, plus ou moins massivement, à une forme nouvelle de toxicomanie dans laquelle se mêlent – à l'addiction à l'alcool et à différents psychotropes – la “consommation” de prostitué(e)s de tous “genres” et de tous âges, associée à une forme brutale et destructrice (ou autodestructrice) de ce que ces gens appellent la “sexualité”.

Quels que soient les reproches que l'on puisse faire à Casanova, à propos de ses rapports avec les dames ou avec l'ordre social en place de son temps, on peut se souvenir en le relisant qu'il y eût, en Europe, une époque où les hommes, lorsqu'ils étaient libres de l'emploi de leur vie, n'organisaient pas leurs déplacements selon un programme préétabli d'abrutissement, plus ou moins massif. D'un genre ou d'un autre. Des gens qui, certes, connaissaient les amours mercenaires mais savaient encore les distinguer des autres. Des gens qui, certes, connaissaient une sexualité parfois sportive mais savaient encore la distinguer de l'autre. Des gens qui, certes, aimaient la fête mais qui ne l'associaient pas nécessairement avec un assommoir ou un abattoir. Des gens qui consacraient leur liberté à se déplacer selon les plus ou moins grands hasards de leur existence, et non d'un point d'abrutissement à un autre. Des gens qui sans être des fanatiques de l'ascèse n'en étaient pas pour autant les partisans d'une fête morbide et hystérique qui sous ses excès, son clinquant et ses paillettes n'arrive pas à dissimuler le caractère de mort-vivants de ceux qui, aujourd’hui, s'y livrent, leur absence complète de toute expérience heureuse de la vie. Des gens qui savaient, encore ou déjà, reconnaître l'autre, et se découvrir et se raffiner eux-mêmes à travers sa rencontre. Des gens qui savaient, encore ou déjà, à travers cette rencontre de l'autre, découvrir le monde pour s'y perdre dans une contemplation insouciante et heureuse, pour s'absorber et rejaillir dans la beauté sans paroles. 
Des gens, donc, qui connaissaient encore, ou déjà, l'intimité  – et la poésie.




Avant-garde sensualiste 4. Juillet 2006/mai 2008





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