La
psychanalyse n'a pas toujours ignoré la génitalité et la forme
particulière de l'extase — contemplative — sur laquelle
elle débouche, que ceux qui, comme Balint, la haïssent secrètement,
pour se savoir l'ignorer, qualifient de « mystique » — ce qui
dans leur bouche est péjoratif — ; elle a seulement parfois pensé,
de façon tout de même assez étonnante, qu'il était plus facile de
s'abandonner aux pulsions secondaires que de rechercher cette forme
aboutie de la complétude sentimentale et charnelle.
Si
l'on met de côté, pour le dire comme Debord, les échappés du zoo
intellectuel de Vincennes (Deleuze et Guattari) et le petit gourou
qui était venu s'y faire huer pour avoir rappelé au public d'ahuris
qui se trouvaient là qu'en cherchant la Révolution ils se
cherchaient un maître, et qu'ils le trouveraient — ce qui arriva
effectivement, avec les appointements mensualisés, ou exceptionnels,
qui vont avec les rampements de la soumission —, si l'on met de
côté, donc, ces clownesques « exceptions françaises », la
psychanalyse (Kakar, etc.) n'ignora pas le mouvement de cette
maturation de la vie sentimentale et sexuelle qu'avait souligné
Freud, mouvement qui doit finir par aboutir à cette forme accomplie
de la sentimentalité et de la vie charnelle que représente la
complétude génitale, au grand dam de l'infantilisme exacerbé —
et parfaitement commercialement exploité — de cette époque de
damnés toujours davantage désinhibés, et toujours davantage
désespérés — qui avait, il y a déjà un demi-siècle, trouvé
sa parfaite idole et son parfait modèle, cynique et suicidaire : je
parle bien sûr de ce malheureux Warhol, pour qui l'art, c'est-à-dire
l'exploitation « artistique » de ces pulsions infantiles
exacerbées, par les drogues et de toutes les façons possibles,
était un business.
Libération
et exploitation de l'infantile refoulé, exhibition hystérique du
régressif présentée comme dépassement, possession par la terreur
et la souffrance les plus terribles revendiquée comme transgression
progressiste, le tout associé au roi « business », voilà les
clefs pour comprendre sur quoi est bâti l'enfer qu'est ce que j'ai
défini comme La
Société de l'Injouissance.
La
remarque du psychanalyste Balint avait été seulement, à l'époque,
qu'il était en quelque sorte plus simple de rester fixé sur des
comportements infantiles et névrotiques, sur des pulsions
secondaires, que de rechercher cette forme aboutie —
malheureusement mise en avant par Freud avec ses remarques sur la
Zärtlichkeit
— de
la vie sentimentale et amoureuse. Mais, bien sûr, si Balint avait pu
si facilement renoncer à la poursuite et à l'éloge de la
complétude amoureuse c'est qu'il ignorait, faute de l'avoir vécue,
cette forme mirifique de la jouissance qu'est la jouissance
génitale,
cette jouissance pour ainsi dire viscérale,
caractérisée
par sa pulsation clonique, harmoniquement accordée, dans la
congruence, dans un même mouvement d'abandon, chez l'homme et chez
la femme. Que Reich, le premier, avait mise en évidence.
Et
parce qu'il ignorait également la
jouissance du Temps,
la
contemplation galante, sur
lesquelles débouche cette forme particulière de l'attendrissement
amoureux et de la jouissance charnelle que, les premiers, nous avons
découvertes, relevées et puis surtout chantées — dans une
civilisation européenne si profondément marquée par la haine des
sens (ainsi que Nietzsche l'avait déjà remarqué) qu'un médecin
français, le Docteur Odile Buisson, pouvait faire remarquer récemment
que, si l'Afrique a excisé physiologiquement
les
femmes, l'Europe, elle, les a excisées théoriquement,
— le clitoris n'ayant pour ainsi dire pas eu d'existence dans la
littérature médicale avant ses propres recherches.
Civilisation
européenne pour laquelle le sexe féminin est un trou, et le sexe
masculin un engin, quand le Cheikh Nefzaoui — et même si on peut
l'accuser de misogynie —, dans Le
Jardin Parfumé,
donnait au sexe féminin plus de quarante noms (et presque autant
pour le masculin), chacun caractérisant chaque sexe en fonction de
sa vitalité et de son caractère propres… (Interviewant cette
remarquable gynécologue, la pauvre bourde de ce malheureux Moati,
pérorant timidement avec cette idée que « c'est tout de même
l'homme qui prend alors que la femme reçoit et ne saurait prendre »,
et s'étant vu infliger, immédiatement, le
plus drôle et le plus imagé des démentis (clic)
qui soit, — Moati qui, étant né à Tunis, aurait pu au moins
avoir entendu parler — à défaut de l'avoir connu — sinon de El
ladid, le délicieux ou
de El
duhkak, le broyeur, au
moins de El
addad,
le
mordeur,
ou mieux encore de El
meussas,
le
suceur,
« qui, dominé par l'ardeur amoureuse, à la suite de nombreuses et
voluptueuses caresses ou d'une longue continence, se met à sucer le
membre qu'il reçoit avec une force capable d'épuiser tout son
sperme, agissant ainsi avec lui comme l'enfant qui tête sa mère »,
et que les poètes ont chanté dans de nombreux vers...
…
Le
problème est que la non réalisation poético-génitale entraîne
(tout autant qu'elle en découle) la guerre des sexes et la
domination de pulsions prégénitales, sadiques-anales, orales etc.,
chez les hommes comme chez les femmes, pulsions prégénitales qui
déterminent des structures caractérielles dangereuses, marquées
par le désir de la dépendance, politique ou consumériste,
l'avidité et l'insensibilité, la destructivité et
l'autodestructivité etc..
…
Le
vrai problème, c'est que tant que l'Homme ne sera pas devenu un
jouisseur contemplatif — galant, il restera la pire et la plus
insensible — et la plus sadiquement, ou masochistement, heureuse de
l'être — des bêtes.
R.C.
Vaudey
Le
17 avril 2014