lundi 27 juin 2016

Comment le concept de « Société de l'Injouissance » vint au jouisseur contemplatif — galant











La psychanalyse n'a pas toujours ignoré la génitalité et la forme particulière de l'extase — contemplative — sur laquelle elle débouche, que ceux qui, comme Balint, la haïssent secrètement, pour se savoir l'ignorer, qualifient de « mystique » — ce qui dans leur bouche est péjoratif — ; elle a seulement parfois pensé, de façon tout de même assez étonnante, qu'il était plus facile de s'abandonner aux pulsions secondaires que de rechercher cette forme aboutie de la complétude sentimentale et charnelle.


Si l'on met de côté, pour le dire comme Debord, les échappés du zoo intellectuel de Vincennes (Deleuze et Guattari) et le petit gourou qui était venu s'y faire huer pour avoir rappelé au public d'ahuris qui se trouvaient là qu'en cherchant la Révolution ils se cherchaient un maître, et qu'ils le trouveraient — ce qui arriva effectivement, avec les appointements mensualisés, ou exceptionnels, qui vont avec les rampements de la soumission —, si l'on met de côté, donc, ces clownesques « exceptions françaises », la psychanalyse (Kakar, etc.) n'ignora pas le mouvement de cette maturation de la vie sentimentale et sexuelle qu'avait souligné Freud, mouvement qui doit finir par aboutir à cette forme accomplie de la sentimentalité et de la vie charnelle que représente la complétude génitale, au grand dam de l'infantilisme exacerbé — et parfaitement commercialement exploité — de cette époque de damnés toujours davantage désinhibés, et toujours davantage désespérés — qui avait, il y a déjà un demi-siècle, trouvé sa parfaite idole et son parfait modèle, cynique et suicidaire : je parle bien sûr de ce malheureux Warhol, pour qui l'art, c'est-à-dire l'exploitation « artistique » de ces pulsions infantiles exacerbées, par les drogues et de toutes les façons possibles, était un business.


Libération et exploitation de l'infantile refoulé, exhibition hystérique du régressif présentée comme dépassement, possession par la terreur et la souffrance les plus terribles revendiquée comme transgression progressiste, le tout associé au roi « business », voilà les clefs pour comprendre sur quoi est bâti l'enfer qu'est ce que j'ai défini comme La Société de l'Injouissance.


La remarque du psychanalyste Balint avait été seulement, à l'époque, qu'il était en quelque sorte plus simple de rester fixé sur des comportements infantiles et névrotiques, sur des pulsions secondaires, que de rechercher cette forme aboutie — malheureusement mise en avant par Freud avec ses remarques sur la Zärtlichkeitde la vie sentimentale et amoureuse. Mais, bien sûr, si Balint avait pu si facilement renoncer à la poursuite et à l'éloge de la complétude amoureuse c'est qu'il ignorait, faute de l'avoir vécue, cette forme mirifique de la jouissance qu'est la jouissance génitale, cette jouissance pour ainsi dire viscérale, caractérisée par sa pulsation clonique, harmoniquement accordée, dans la congruence, dans un même mouvement d'abandon, chez l'homme et chez la femme. Que Reich, le premier, avait mise en évidence.


Et parce qu'il ignorait également la jouissance du Temps, la contemplation galante, sur lesquelles débouche cette forme particulière de l'attendrissement amoureux et de la jouissance charnelle que, les premiers, nous avons découvertes, relevées et puis surtout chantées — dans une civilisation européenne si profondément marquée par la haine des sens (ainsi que Nietzsche l'avait déjà remarqué) qu'un médecin français, le Docteur Odile Buisson, pouvait faire remarquer récemment que, si l'Afrique a excisé physiologiquement les femmes, l'Europe, elle, les a excisées théoriquement, — le clitoris n'ayant pour ainsi dire pas eu d'existence dans la littérature médicale avant ses propres recherches.


Civilisation européenne pour laquelle le sexe féminin est un trou, et le sexe masculin un engin, quand le Cheikh Nefzaoui — et même si on peut l'accuser de misogynie —, dans Le Jardin Parfumé, donnait au sexe féminin plus de quarante noms (et presque autant pour le masculin), chacun caractérisant chaque sexe en fonction de sa vitalité et de son caractère propres… (Interviewant cette remarquable gynécologue, la pauvre bourde de ce malheureux Moati, pérorant timidement avec cette idée que « c'est tout de même l'homme qui prend alors que la femme reçoit et ne saurait prendre », et s'étant vu infliger, immédiatement, le plus drôle et le plus imagé des démentis (clic) qui soit, — Moati qui, étant né à Tunis, aurait pu au moins avoir entendu parler — à défaut de l'avoir connu — sinon de El ladid, le délicieux ou de El duhkak, le broyeur, au moins de El addad, le mordeur, ou mieux encore de El meussas, le suceur, « qui, dominé par l'ardeur amoureuse, à la suite de nombreuses et voluptueuses caresses ou d'une longue continence, se met à sucer le membre qu'il reçoit avec une force capable d'épuiser tout son sperme, agissant ainsi avec lui comme l'enfant qui tête sa mère », et que les poètes ont chanté dans de nombreux vers...




Le problème est que la non réalisation poético-génitale entraîne (tout autant qu'elle en découle) la guerre des sexes et la domination de pulsions prégénitales, sadiques-anales, orales etc., chez les hommes comme chez les femmes, pulsions prégénitales qui déterminent des structures caractérielles dangereuses, marquées par le désir de la dépendance, politique ou consumériste, l'avidité et l'insensibilité, la destructivité et l'autodestructivité etc..




Le vrai problème, c'est que tant que l'Homme ne sera pas devenu un jouisseur contemplatif — galant, il restera la pire et la plus insensible — et la plus sadiquement, ou masochistement, heureuse de l'être — des bêtes.










R.C. Vaudey








Le 17 avril 2014