Chère
amie,
Non,
je ne partage pas le mot de Nietzsche sur la musique, même si je
l'ai cité intégralement dans un poème; — d'ailleurs, lui non
plus. Il suffit de repenser à ses formules célèbres sur la
sensibilité de l'enfance.
Des
« situations » favorables — que l'on se crée, et que
la vie vous offre — peuvent permettre, dans ce monde tel qu'il
existe depuis maintenant près de dix mille, ans, de conserver ces
facultés contemplatives de l'enfance, disons de baigner
habituellement dans ce sentiment océanique qui est au cœur et de la
mystique et de la poésie que nous expérimentons, que nous exprimons
et dont nous rendons compte : mais même le plus heureux des hommes —
à cet égard — sera encore heureux de retrouver à travers
d'autres genres d'art que celui de la pure présence au monde — si
c’en est un…
—, et particulièrement grâce à certaines formes de la musique,
un accès et une provocation à l'éblouissement poétique, puisque
la vie ne manque pas de chagrins et de contrariétés, même dans
l'otium le plus parfait — et qui peut se vanter de le
posséder toujours ! —, pour vous tirer de la jouissance
d'exister.
Regardez
l'enfant : la vie lui sourit : il est aux anges ; un chagrin, une
peur, une contrariété le tirent de son paradis ; une berceuse, un
petit air, et hop ! c'est reparti pour le paradis : la vie
appartient aux âmes simples, hors-monde : c’est la voie du sadhu… les autres, les séculiers, se dévorent, sont des morts.
La
vie n'est pas du tout un exil, c'est une bénédiction (et je vous
écris cela de mon lit ou ne me tiennent, pour une fois, ni l'amour
ni la jouissance du Temps mais l'état grippal et ses inconvénients) : exil me permettait d'écrire : « sans musique
moins de merveille dans l'idylle », et ça, j'y crois.
À
vous,
R.C.
Post-scriptum
Sans
vouloir m’appesantir, et sans a priori, je céderais de façon
assez accommodante sur ce point que, entre l’exploitation de
l’Homme par l’Homme, celle de la femme par l’homme,
l’injouissance poético-sentimentale, qui découle de
l’enrégimentement sociologique et de l’enragement individuel,
produits et provoqués par de telles prémices, exploitation,
injouissance, enrégimentement et enragement dans lesquels les
humains sont à peu près tous, d’une façon ou d’une autre, et
nécessairement, pris comme dans une glu, et d’où on leur voit
naître, symptomatiquement, et cette consommation
ostentatoire, dont
parlait Veblen, et
ce désir mimétique, qu’évoquait
Girard, qui alimentent encore les haines des
classes, des
castes, des
races ou des factions
religieuses, où tout cela
bouillonne, la
gent humaine
ne vit ni dans une sorte
d’apesanteur sociale
ni dans un jardin paysager
historique, et j’admets
que la tâche de celle ou de celui qui tenterait
d’échapper à cela, et
aux chausse-trapes qui, tous azimuts, la
ou le
guetteraient,
des ennuis pécuniaires aux
risques « suicidaires », ou même seulement
pénitentiaires, en passant
par les menaces susurrées
ou aboyées par
la pléiade des
traditionalistes
en tous genres qui, sibyllins
ou impératifs, la ou le
sommeraient
de sortir de son havre de paix —
si tant est qu’elle ou lui (ou mieux : elle et lui…
) aurait
pu s’en trouver un —
pour venir jouer dans quelque
saynète (apocalyptique, rédemptrice, salvatrice etc.)
de leur cru, où il s’agirait
de combattre, à l’envi, à mort et sans un remords, la
totalité, ou quelque
dysfonctionnement — jugé
comme tel, et exorbitant —,
de
l’égout de la guerre des goûts et des haines des ego,
mystiquement castrés,
et, par là, envenimés,
j’admets, dis-je, que cette
tâche ne serait pas aisée ; —
pourtant, pour
qui voudrait goûter et décrire, pour ainsi dire de façon
performative, les féeries contemplatives et galantes des dames et
des gentilshommes de demain —
en admettant qu’il reste
toujours des
unes, des uns
et de l’autre —,
je ne vois d’autre
chance de succès à cette
échappée que dans
cette pérégrination
possible vers la liberté de
l’hors-monde,
accompagnée de
cette immixtion soudaine
et incontrôlée dans l’Absolu —
qui sait souvent si
bien la récompenser.
Le 21 octobre 2019
R.C.
Vaudey
Correspondances