jeudi 24 juillet 2014

BÉNÉDICTION CONTEMPLATIVE — GALANTE








Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le Poëte apparaît en ce monde ennuyé,
Sa mère émerveillée et pleine de poèmes
Tend ses mains vers Dieu, qui l'a tant honorée :

« — Ah ! Quel bonheur d'avoir mis bas un pamphlétaire,
Plutôt que de nourrir une dérision !
Bénie soit la nuit aux plaisirs balnéaires
Où mon ventre a conçu ma bénédiction !

Puisque tu m’as choisie entre toutes les femmes
Pour être l'orgueil de mon bien-aimé mari,
Et que je ne puis boire tout un jéroboam,
Pour fêter mon amour pour ce
Baby chéri,

Je ferai rejaillir l'amour qui m’accable
Sur l’instrument béni de tes aménités,
Et j'aimerai si bien ce mâle admirable,
Qu’il ne pourra que développer ses dons innés! »

Elle le protège ainsi de l’écume de la haine,
Et, comprenant bien les desseins éternels,
Elle-même, au fond, lui épargne la Géhenne
Par des caresses propres aux miracles maternels.

Et donc, sous la tutelle invisible d’un Ange,
L’Enfant favorisé s’enivre de soleil,
Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu’il mange
Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil.

Il joue avec le vent, cause avec le nuage,
S’enivre en chantant du chemin et de la voie ;
Et l’Esprit qui le suit dans son pèlerinage
Rit de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu’il veut aimer l’observent sans crainte,
Ou bien, s’enhardissant de sa tranquillité,
Cherchent à qui saura lui éviter une plainte,
Et font sur lui l’essai de leur générosité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
Ils mêlent des amandes et du miel d'acacia ;
Avec respect ils recueillent tout ce qu’il touche,
Et s’accusent d’avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va chantant sur les places publiques :
« — Puisqu’il me trouve si belle pour m’adorer,
Je ne ferai le métier des idoles antiques,
Et comme elles je ne veux pas me faire redorer ;

Jamais je ne me soûlerai de nard, de myrrhe,
De génuflexions, de viandes et de vins,
Et je sais que je peux de ce cœur qui m’admire
Jouir en riant des hommages
apolliniens  !

Jamais je ne m'ennuierai de nos flirts impies :
Je poserai sur lui ma frêle et forte main ;
Et mes ondes, pareilles aux ondes des génies,
Sauront jusqu’à son cœur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
Je caresserai ce cœur tout rouge en son sein,
Et, pour rassasier notre volupté favorite,
Galante, je le lui offrirai mon pompoir divin ! »

Vers la Terre, où son œil ne voit qu'un lit splendide,
Le Poëte serein tend ses bras chanceux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l’aspect des peuples furieux :

« — Soyez bénis, Ô Dieux, qui donnez la jouissance
Comme le puissant signe de notre divinité
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les nobles aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au Poëte
Dans les rangs valeureux des étrangères Légions,
Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
Des Boudoirs, des Extases, des Illuminations.

Je sais que la contemplation — galante est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Et les bijoux perdus de l’antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par ma main détournés, pourraient bien suffire
À ce beau diadème éblouissant et clair ;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Dont les yeux poétiques, dans leur splendeur entière,
Sont les beaux miroirs
clairs et multiplicatifs !







À Hélène Vaudey ; à mon père ; à Charles Vaudey ;  — et à Charles Baudelaire 




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mercredi 23 juillet 2014

CHEVANCE






Dans la nuit de l'après-midi
De ce jour de juillet
Celle que lui donnait un ciel terrible d'orage —
Nous étions là
Allongés sur notre grand lit
À badiner et à flirter
Parlant de choses et d'autres
Pour rire
Et pour
Délicieusement
Nous effleurer
Tandis que le monde
De la terre au ciel et tout autour
Dantesque
Grondait
Faisant vibrer le granit des murs
Et de notre « palais » trembler les poutres et les planchers
Jusqu'à ce que nous soyons frappés d'un coup de foudre
Faisant grésiller et griller nos ampoules
Moi bondissant alors hors du lit
Passant d'un étage à l'autre
Pour déclencher les disjoncteurs
Ne vous rejoignant qu'après nous en avoir bien isolés
Tandis qu'il redoublait toujours
Dans son ardeur
Magmatique…

De retour
Accueilli en sauveur
Je me voyais félicité
D'un baiser magnifique
Qui nous ouvrait la porte de la félicité…
Le monde grondait certes toujours
Et toujours plus fort —
Mais il me semblait qu'il grondait alors
Une symphonie céleste à notre romance
Tandis que
Exquisément
Perlait déjà l'eau de l'amour

Ensuite, c'est nous qui avons grondé le plus fort
Longuement
Du début à la fin de notre course
Vous énormément —
Effaçant cette Terre et son ouragan
Dilatant la vie
Merveilleuse
Palpitante
Jouissant de ses houles profondes
Celles qui
Lorsque je cessais de dilater le monde
À l'envi –
Caressaient ondulemment
En transe
Mon vit…

(Il faut dire aussi
Que nous avons
Ces derniers temps
Pris le parti
...
...
Ce qui
Évidemment
...
Nous fait gémir rugir et jouir énormément
Dès l'avant…)

Bien installés dans notre merveilleuse chevance
Toute de volupté bouillonnée
Ayant oublié le règne des furies de la chrématistique
Portés par celles des dérèglements climatiques
Emportés dans nos immenses grondements
Nous jouissions longuement
Éperdument
De cet emportement insensé dans la volupté
Jusqu'à ce que n'y pouvant plus
Vous vous retiriez
Vous retournant
Pour accueillir
De front
Ma mâle volupté
Et que ne reprenne la tornade
Qui devait à la fin
Nous éparpiller
Et que n'éclate au final mon orage
Laissant vos champs tout détrempés
Et moi pantelant de nos excès

Depuis ce jour nous rions avec le chat élégant
Et un peu fou
Qui fait le poirier et marche sur les pattes de devant…
J'écris mes Mémoires
La nuit ou tard le soir
Dans la pluie des jours
De l'Été
Et nous goûtons le Temps
Caressants
L'entrecoupant de petits baisers…


En regardant le monde et ses fureurs
Dangereusement en progrès —
Avec sa misère guerrière pré-programmée
Je ne peux que remercier le ciel
De m'avoir permis de trouver
Dans cet Enfer
De l'Inutile et du Fer
Ce miraculeux miel
De la joie et de l'abandon accordés…
Que nous retrouvons sans cesse
Au creux de nos oreillers de chair fraîche
Et dont on se pourlèche
Comme des princes
Dans votre petit jardin de paresse
Beau comme un Rubens…

Et
À mon tour
J'écris ce petit air
Inspiré par l'astral
Que j'intitule Les Très Riches Heurs Du Mâle
En saluant mon ami très cher
Charles Baudelaire...





Le 23 juillet 2014


R. C. Vaudey


Lire le texte intégral dans Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2014.

À paraître.




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jeudi 17 juillet 2014

JEUNESSE suivi de HÉROS







JEUNESSE



C'est un grand sentiment de jeunesse
Dans le corps
Un bras qui s'élève dans le ciel
Bleu très beau
Et replonge dans l'eau
Que l'on aperçoit
L'un et l'autre —
Le temps d'un mouvement de crawl
Un chat en haut d'un totem
Qui vous interpelle
Lorsque vous passez près de lui
Que vous caressez longuement
Dans la langueur d'une fin d'après-midi
D'été
C'est le jaillissement brillant
Inaccoutumé
Des hortensias
Un pull de coton
Bleu d'eau
Très beau
Sur votre peau hâlée
Avec le soleil

C'est un grand sentiment de jeunesse
Le souvenir ému
Des ondulations divines
Dans votre corps
Celle qui nous rend entiers —
C'est le miraculeux ondoiement du corps
Les yeux fermés
La tête renversée
L'être vaporisé tout entier
Quand
Que tu adores

C'est un grand sentiment de jeunesse
Qui me caresse le cœur et le corps
Encore
La nuit qui suit le jour
Qui lui-même suit le jour
Où nous nous aimâmes si fort



Juillet 2014






Lire le texte intégral dans Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2014.

À paraître.









HÉROS




Sur la grande partition du monde, seule la clef de l'amour permet de jouir l'extase harmonique…



Je ne trouve pas mauvais d'être un late bloomer puisque, finalement, il est plus logique de donner les réponses aux questions qui nous ont préoccupé après expérience plutôt qu'avant expérience : les théories élaborées dans la jeunesse sont des théories auxquelles il manque les sens et la vie.

Ce qui me distingue de la plupart de mes contemporains, ceux de mon âge, du moins du petit nombre d'entre eux qui s'est posé sincèrement les mêmes questions, c'est que là où ils ont cru voir une libération j'ai tout de suite perçu — à 20 ans, intuitivement mais aussi grâce à l'avis éclairé de quelques-uns dont j'avais lu les livres — la manifestation d'un problème ou plutôt d'une souffrance que — parce que je m'étais dégagé volontairement de toute carrière et de toute vie sociale où j'aurais eu d'autres projets à mener à bien ou d'autres intérêts à préserver — j'ai voulu, réellement, explorer et tenter de résoudre.

Eux ont continué — malgré les héros que nous admirions – celui qui avait dit « connais-toi toi-même », celui qui s'était fait « voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », entre autres… — notre petit train-train à l'Université ; puis ils sont entrés dans la carrière de fonctionnaire qui nous guettait ; ou bien ils se sont enfoncés et perdus dans la drogue, l'errance.

Au mieux, ils ont fait une psychanalyse, lacanienne le plus souvent, perdant leur temps et leur argent, et où il n'est pas très difficile de voir, maintenant, avec le recul du temps, qu'ils recherchaient bien plus à faire partie d'un clan, et éventuellement à bénéficier de ses prébendes, qu'à trouver des réponses à des comportements étranges, — que cette époque s'attachait justement à rendre pour ainsi dire évidents, – comme s'il y avait quoi que ce soit d'évident chez l'injouissant.

Contrairement à mes jeunes camarades, je n'ai pas pris mes désirs pour la réalité mais j'ai vu la malheureuse réalité qui était à l'origine de mes désirs.

Par exemple, lorsque j'étais adolescent il était encore assez osé — certains petits malins prétendaient même que c'était révolutionnaire et que celles qui s'y refusaient étaient des petites-bourgeoises coincées — d'éjaculer dans la bouche ou sur le visage des filles. Dans le cours de ce travail d'analyse primalo-reichienne dont j'ai parlé — qui est une forme d'analyse qui permet, au cours des années, une régression cathartique et une exploration des strates pré-verbales de la mémoire refoulée — j'ai finalement retrouvé, revécu — et j'ai appris plus tard que d'autres l'avaient déjà décrit — que pour le nourrisson la mère archaïque est comme un Être, vague, indistinct, et — parce que le nourrisson est une créature neuve et sans aucune expérience du monde — un Être dont il ne sait ce qu'il faut en attendre mais qui est tout-puissant, et en cela prototypique de ce que le névrosé cuirassé, plus tard, tout à fait coupé de cette mémoire archaïque, se représentera sous la forme d'une toute-puissance divine extérieure et supérieure à lui, — ou du destin ; j'ai ressenti, en étant cataclysmiquement de nouveau le nourrisson que j'avais été, comment cette mère archaïque s'apparente à ce qui est, pour l'adulte, la Mort, ou encore la Fatalité, cette chose qui peut toujours frapper sans prévenir, et j'ai compris que ceux qui avaient eu le plus à souffrir de l'inconstance ou de la folie de cette mère-archaïque — qui pouvait être une mère, une nourrice ou n'importe qui d'autre d'ailleurs… — étaient aussi ceux qui étaient les plus tourmentés par cette idée de la mort.

J'ai compris, avec le temps, que je n'avais sans doute pas eu beaucoup à souffrir de cette mère-primale, puisque cette idée de la mort m'a toujours été étrangère, — et je mentirais en disant qu'elle m'a jamais tourmenté.

J'ai compris aussi, ou plutôt j'ai senti de nouveau, comment ce Being Beauteous, cet Être de Beauté et de puissance pouvait donner soit l'extase soit l'effroi. Bien sûr, j'ai ressenti, également et contradictoirement, la toute-puissance du nourrisson qui s'approprie et se fond, sans aucun doute, avec le monde — qui pour lui n'est que cet Être de Beauté. J'ai revécu la rage destructrice, d'abord, autodestructrice, ensuite, qui s'empare de lui lorsque cet Être, qui est lui-même dans le même mouvement, se refuse à lui : en le privant de son corps, de ses caresses et de ses seins.

En remontant un peu dans le temps de mes propres souvenirs, vers le présent, j'ai revécu comment plus tard l'enfant mâle identifie son sexe au sein tout-puissant, qui dispense l'extase ou affame et fait souffrir, et j'ai compris comment, lorsqu'il éjacule ou se fantasme éjaculant sur une femme, l'homme prend inconsciemment sa revanche sur cet Être tout-puissant, cet Être de Beauté et de Mort, dont il a souffert les pires tourments, — et auquel il doit ses plus divines extases. Comment il devient cette mère archaïque mauvaise et comment son sexe devient ce sein violenteur, qui le venge et dont il se venge ; — Et j'ai vu sous les filles avides de ma semence, les nouveaux-nés affamés d'amour qu'elles avaient été. 
Ça calme.

J'ai compris enfin pourquoi le bel amour inspire une telle terreur, au fond, et pourquoi les hommes et les femmes préfèrent, de beaucoup, être des noceurs revenus de tout, — bien qu'ils ne soient jamais allés nulle part.

J'ai revécu aussi comment, précédemment, l'enfançon essaie de parler, par amour, par joie, par extase de joie et d'amour à cet Être dont il commence à se différencier mais dont il ressent intimement et intuitivement les vagues émotionnelles qui le parcourent, — ou plutôt qui la parcourt, puisqu'il s'agit de sa mère. Le plus souvent.

À force d'avancer dans ce chemin, j'ai vu où se trouvait la critique de la séparation dont nous parlions tant, et comment la chance de la liberté de la maturité consistait non pas à revivre indéfiniment les mêmes scénarios (de l'oralité, de l'analité, de la corporéité…) prototypiques, archaïques et malheureux, destructeurs et autodestructeurs, mais à découvrir — sur la base, d'une part, de la libération d'une partie de cette souffrance primale et, d'autre part et en même temps, de cette expérience archaïque de ces extases de joie, de ces extases d'amour et d'intuition et de compréhension émotionnelle symbiotique de l'autre — de découvrir donc, cette forme de la jouissance, inconnue de toutes les phases de l'enfance, qu'est la jouissance génitale partagée, cette jouissance qui subsume les extases fusionnelles archaïques, orales le plus souvent, et plutôt passives, du nourrisson, dans celles, apothéotiques, de la puissance ardente et de l'abandon génital au tout-puissant clonus orgastique, de l'homme accompli.

Si je considère les choses pratiquement, à vingt-cinq ans, plutôt que de souffrir à nouveau de mes terreurs et de mes rages archaïques, pour dissoudre et dépasser mes phantasmes prégénitaux, j'aurais mieux fait de faire comme beaucoup de jeunes révoltés « libertaires » dans mon genre, et de me lancer, sous le couvert de la Libération de l'Humanité, dans la pornographie — ordurière, littéraire ou artistique — qui est l'exploitation et l'intensification marchandes de ces terreurs et de ces rages archaïques, dans la mesure où l'époque qui s'ouvrait alors s'est révélée être une époque où il valait et où il vaut mieux exploiter financièrement — de façon ordurière, littéraire ou artistique — les phantasmes que les comprendre pour en avoir revécu, de tout son corps et de toute son âme, la généalogie : pour des raisons qu'il serait un peu long d'expliciter maintenant, c'était plutôt le temps des maquereaux et des morues pragmatiques qui s'ouvrait que celui des analystes poétiques.

Dans le même temps — comme me le disait à l'époque un ami, dans son désespoir qui flirtait avec l'héroïne – ce que grâce à lui je n'ai jamais fait —, à quoi, en fin de compte, pouvait bien servir tout cela puisque de toute façon tous ceux qui nous entouraient — et nous-mêmes, probablement — étaient voués à des existences asservies à des intérêts économiques, politiques, militaires ou religieux pour lesquels ils ne représentaient rien, pas même la poussière du sol sur lequel on marche…

D'où l'on concluait qu'il fallait, dans le même mouvement, échapper à l'asservissement et à ceux — la multitude — qui le subissent.


Malgré les héros que nous admirions — celui qui avait dit « connais-toi toi-même », celui qui s'était fait « voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », entre autres… — les autres n'ont rien trouvé parce que, je l'ai déjà écrit, ils ont tout simplement trop aimé le reste… Et qu'ils n'ont pas eu de chance, — dans tous les cas.


Finalement, on devient un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui nous ont précédé ; un musicien même qui trouve quelque chose comme la clef de l'amour, parce qu'on l'a bien cherchée.

Ce n'est pas tout à fait par hasard que l'on est une nécessité...

Et aussi parce que l'on n'a pas voulu faire moins que les héros que l'on admirait — qui nous avaient précédé…





Le 18 juillet 2014.


R.C. Vaudey.




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vendredi 4 juillet 2014

Ecce Homo






C'est très étrange d'être un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui vous ont précédé ; un musicien même, qui a trouvé quelque chose comme la clef de l’amour : l'inventeur — comme on dit de ceux qui découvrent des trésors — de la troisième forme du libertinage en Europe, le libertinage idyllique ; — cette forme du libertinage qui marque l'aboutissement et la fin de quelques millénaires de patriarcat esclavagiste-marchand.

Même si, évidemment, les changements civilisationnels dont on parle s'effectuent, éventuellement, sur quelques siècles, — ou même sur quelques milliers d'années.



Bien sûr, on n'invente pas l'amour contemplatif — galant ; — pas plus que l'on invente le surf : on n'invente pas l'océan, les vagues, la houle ; et pas davantage les réflexes d'équilibre, ni ceux qui permettent l'expression de la puissance ou de l'abandon, — ni, non plus, la grâce et le sentiment extatique qui les accompagnent : ils existent depuis toujours ; enfin à l'échelle qui est la nôtre, lorsqu'un Homme, un beau jour, découvre comment tout cela — l'océan, les vagues, la houle, les réflexes d'équilibre, ceux qui permettent l'expression de la puissance et de l'abandon ; la grâce et le sentiment extatique qui les accompagnent — s'harmonise.

Ou plutôt, lorsque lui-même, dans un délicat mouvement de puissance et d'abandon, les harmonise.
En s'y jetant corps et âme.
En s'y abandonnant.
Dans la joie souveraine du jeu, et du Je… — et de son apothéotique affirmation-dissolution.

Cependant, pendant des millénaires, peut-être depuis la nuit des temps, sur toutes les plages du monde, les Hommes sont restés en possession de ces trésors — leur propre délicatesse, leur propre puissance, et celle de l'océan —, tétanisés, terrifiés ou indifférents, maudissant ou vénérant la mer, taraudés par son effroi idolâtre, et la nécessité de s'y engager maladroitement pour s'en nourrir, ou, plus tard, en l'instrumentalisant par leur haine guerrière ou leur utilitarisme marchand.

Bien sûr, on n'invente pas l'amour contemplatif — galant ; — pas plus que l'on invente le surf : on n'invente pas les hommes, on n'invente pas les femmes, et pas davantage les réflexes qui manifestent l'attirance des sexes opposés, puis leur congruence ; et pas davantage les réflexes du clonus orgastique qui permettent l'expression de la puissance ou de l'abandon, — ni, non plus, la grâce et le sentiment extatique qui les accompagnent : ils existent depuis toujours ; enfin à l'échelle qui est la nôtre, lorsqu'un homme et une femme, un beau jour, découvrent comment tout cela — les femmes, les hommes, les réflexes qui manifestent l'attirance des sexes opposés, puis leur congruence, ceux du clonus orgastique qui permettent l'expression de la puissance et de l'abandon dans le même moment, pour chacun des deux amants ; la grâce, le sentiment extatique qui les accompagnent — s'harmonise.

Ou plutôt, lorsqu'eux-mêmes, dans un délicat mouvement de puissance et d'abandon, les harmonisent.
En s'y jetant corps et âme.
En s'y abandonnant.
Dans la joie souveraine du jeu et du Je voluptueux… — et de son apothéotique affirmation-dissolution.

Cependant, durant des millénaires, peut-être depuis la nuit des temps, sur tous les continents, et au moins dans toutes les civilisations historiques, les hommes et les femmes sont restés en possession de ces trésors — leur propre délicatesse, leur propre puissance, le puissant réflexe du clonus orgastique qui en permet l'expression dans le même moment pour chacun des deux amants, avec la grâce et le sentiment extatique qui les accompagnent — face à l'amour, terrifiés ou indifférents, vénérant ou maudissant leur mère, leur père, taraudés par l'effroi idolâtre et la nécessité de s'y engager maladroitement pour exister socialement et se reproduire, et, plus tard, par leur haine guerrière ou leur utilitarisme marchand.


Ecce Homo

On n'invente pas le surf. On n'invente pas l'amour contemplatif — galant. Pourtant, il faut bien qu'un jour, un poète, d'un genre ou d'un autre, les fasse venir au monde. Et les lui offre.

Et je tiens à dire que je ne suis pour rien dans la découverte du surf, — ni dans son développement.

D'ailleurs, je n'aime pas ce qu'il est devenu — en se développant.

Gauguin l'avait déjà dit, il s'agissait d'échapper à une civilisation techniciste mortifère, et à l'ère des masses qu'il voyait se développer comme une malédiction.
Le XXe siècle n'a pas contredit sa prédiction.

Pour nous, il s'agissait d'échapper au tsunami de l'Histoire, pour sauver les plages désertes de la poésie vécue, du sentiment, et de l'extase — et, sur la grève du Temps, de découvrir l'amour dont on finirait par dire qu'il n'y en a pas d'autre qui vaille que l'amour contemplatif — galant.

Endless summer. Endless romance.

Hors de l'Histoire et « qu'importe dès lors l'histoire ! Elle n'est pas le siège de l'être, elle en est l'absence, le non de toute chose, la rupture du vivant avec lui-même ».

L'Histoire — c'est-à-dire l'ère de l'Injouissance – l'Injouissance, c'est-à-dire cette rupture du vivant avec lui-même et avec le monde — ouverte dès le début de l'invention de l'agriculture et avec ce qui est devenu très vite le patriarcat esclavagiste-marchand, a continué et continue ses convulsions chaotiques qui l'amènent à son nécessaire dépassement ; — quelle que soit la forme que prenne ce dépassement : implosive, explosive ; catastrophique ou, pour les optimistes, miraculeusement progressive…

Fondée sur — et par — l'assujettissement, la guerre des sexes, la soumission des femmes, et donc — dans le même mouvement, et dialectiquement — la perte du véritable sens contemplatif — c'est-à-dire la perte du « ravissement d'étonnement que l'homme éprouve devant le miracle de l'Être considéré comme un tout », son émerveillement muet, submergé par la jouissance du Temps, et son remplacement par une forme castrée du sens contemplatif inspirée par l'homme devenu fabricateur, forme castrée du sens contemplatif qui a trouvé avec Platon sa parfaite expression, parfaitement reprise et développée par les monothéismes, qui s'en sont nourris, et qui possèdent toujours, d'une façon d'une autre, les esprits et les corps des humains d'aujourd'hui, et donnent une justification et un sens illusoires à la rage et à la haine destructrice et autodestructrice qui les consument, qui plus véridiquement leur viennent de cette rupture d'eux-mêmes avec eux-mêmes et avec le monde, et, bien sûr, également, de leur assujettissement, et du climat d'hostilité meurtrière qui règne entre les sexes — ainsi fondée, cette histoire de l'Injouissance, cette pré-Histoire de l'Homme contemplatif — galant, tel que nous le manifestons, l'Histoire, donc, avec tous ses déploiements civilisationnels — quelque sublimité qu'on puisse par ailleurs leur reconnaître — ne pouvait et ne peut, sur de telles bases, qu'aller vers l'effondrement, par excès, — et par manque.
Elle y va.
L'invention du libertinage idyllique, contemplatif — galant, profondément immergé dans la jouissance du Temps, dans la pure présence au monde, délicate et voluptueuse, tout à la fois, — comme l'invention du surf, un peu plus tôt —, montrent par quelles formes de l'esprit, de la sensualité, de la jouissance et du rapport au monde, elle pourrait être dépassée.
Gracieusement.

Bien entendu, l'Histoire continue après ces inventions, comme avant, poursuivant dans sa misère enragée, selon les logiques infernales qui la mènent, sur la base de cette fondamentale rupture,  de cette archaïque séparation.

Cependant des hommes paraissent ; ils sont les artistes du futur, — de quelque façon qu'on le comprenne…

Ecce Homo.




Le 4 juillet 2014.





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