dimanche 21 octobre 2018

Shanghai






Chère amie,


Notre exploration des confins de ces terres tout à fait ignorées de l'amour et de la contemplation réunis suit des voies différentes de ce dont vous me parlez : la griserie, l'action, les entreprises hardies, l'ivresse qui les accompagne, ont, elles aussi, leurs charmes, qui ne sont pas du tout ceux du retrait du siècle, du silence, du tsunami orgastique et de l'intense état contemplatif qui le suit : l'importance qu'a pris cette intensité poétique et vraiment mystique au sens d'identité fusionnelle et muette avec le monde dans notre vie, d'abord, et dans mes écrits qui semblent tant vous plaire —, ensuite, ne doit pas vous gâcher les plaisirs des belles entreprises et des amitiés plus ou moins amoureuses qui les accompagnent : autant il est bon de connaître l'existence des états que l'art d'aimer dont nous parlons peut amener à connaître, autant il serait mauvais de vouloir s'y conformer : ce qui serait sans doute la meilleure façon de les ignorer à jamais : gardez-les à l'esprit, et si la chance des rencontres et des situations heureuses s'y prête, ils apparaîtront pour ainsi dire d'eux-mêmes dans votre vie.



J'avoue que mon style parfois tranchant peut prêter à confusion, mais j'écris pour moi, et, n'ayant que peu de vrais lecteurs (je compte pour rien les statistiques de fréquentation probablement alimentées par les robots des moteurs de recherches), je n'en changerai vraisemblablement pas ; écrivant au gré de mes humeurs, voulant rester le plus souvent « le simple secrétaire de mes sensations », pour le dire comme Cioran (Cioran dont je ferais bien mienne cette autre affirmation : « Tout chez moi commence par les entrailles et finit par la formule »), ce sera donc à vous de corriger l’imprécateur que vous me pensez être, mais le suis-je vraiment ?

Ni prosélyte ni inquisiteur, moraliste, dans le sens où j’étudie les mœurs de mon temps, je ne suis pas non plus moralisateur car je comprends que ce temps ne peut être différent même si cela peut me mettre de mauvaise humeur mais la mauvaise humeur n’a de charme que chez les jeunes gens —, et je repense souvent à ce qu’écrivait Freud, dans Malaise dans la civilisation, se demandant : « Quant à l'application thérapeutique de nos connaissances... à quoi servirait donc l'analyse la plus pénétrante de la névrose sociale, puisque personne n'aurait l'autorité nécessaire pour imposer à la collectivité la thérapeutique voulue ? En dépit de toutes ces difficultés, on peut s'attendre à ce qu'un jour quelqu'un s'enhardisse à entreprendre dans ce sens la pathologie des sociétés civilisées », et j’ai la sensation d’être celui qui s’est enhardi à entreprendre cette pathologie des « sociétés civilisées » ; d’avoir découvert ce « premier principe », ce principe de jouissance, que j’ai nommé ; d’avoir compris que, basées sur l’esclavagisme, et donc sur l’injouissance, elles sont toutes malades de n’avoir jamais pu que le contrecarrer, chacune à sa façon ; d’avoir saisi, dans le même mouvement, que le seul avenir de l’Homme est dans la contemplation, mais dans une forme de la contemplation qui se devrait d’être galante, également, l’égalité, entre les hommes et les femmes, dans l’extase contemplative galante (qui est l’or du Temps que cherchait Breton, or du Temps que nous avons fini par trouver, en nous tenant hors du temps, justement), l’extase contemplative galante, donc, pouvant seule résoudre cette guerre plurimillénaire des sexes, cause et conséquence de leur rustre et disgracieuse incapacité d'aimer, guerre dont les retombées pourraient bien les anéantir avant qu'ils aient eu le temps de se raffiner et de se réconcilier


Quoi qu'il en soit, en attendant, comme promis voici Shanghai :




L'amour
Cette veine de délicatesse
Cette joie enveloppante

L'amour
Ce miracle entretenu
Entouré de soins et de précautions


À combien de violences potentielles
Contre soi-même ou contre l'être aimé
A-t-il fallu échapper
Qui menaçaient ?
Les malfaisants
L'alcool
Les drogues
Les pulsions perverses qui auraient voulu se manifester


Le soin tout particulier qu’un gentilhomme se doit
Dans un monde où tout vous dit
Que les pulsions destructrices ou auto-destructrices
Seules —
Sinon vous guérissent
Dont nul ne sait plus de quel mal —
Du moins satisfont vos vices
Et vous donnent une diversion consolatrice




Arrêter le monde à sa porte
Pour lui faire rendre compte
Disait Nietzsche


Mais aussi :
Dissoudre l'immonde que l'on a acquis
En traversant l'enfer sadien de l'inconscient
Pour retrouver
Sous les pavés de la névrose
La plage de l'irradiance amoureuse
Son âme primitive d'enfant


Pouvoir offrir à cet enfant au regard de merveille
Les situations qui lui permettront de reprendre
Son développement et son exploration interrompus
Sa jouissance contemplative —
Du Paradis sur Terre
Le tout entre deux guerres
Civiles ou mondiales
Quelques révolutions
D'un genre ou d'un autre —
Le viol constant des foules de zombies
Par d'autres morts-vivants
Mais plus pervers seulement —
Tandis qu'elles se convulsent
Dans leurs mille bigoteries
Se roulent dans leur fange
En redemandent
Se répandent en nuées de vermine
Détruisant toute beauté sur leur passage
Profitant sans vergogne de tous les esclavages
— Nouvelles plaies d'Égypte
Le tout sur fond d'apocalypse
C'est-à-dire d’anéantissement
Prévisible ou probable
D'ici quelques générations —
De toute forme de vie sur cette Terre


S'il n'y a un jour plus personne pour dire
Que les belles façons du seul grand art
L’art des Contemplatifs — Galants —
N'auront pas paru comme les tous premiers prémices
D'une Renaissance sensualiste
Au moins pourra-t-il confirmer qu’il fut une conclusion apothéotique


Que ce grand art nous ait choisis, nous, pour être
La condamnation vécue et pratique
De ces millénaires de misère sentimentale, poétique et mystique
C'est chic —


Au réveil
Au sortir de ce grand cauchemar de terminal apocalyptique
Depuis Shanghai —
J'attendais l'avion pour la Bourgondie
Nous plongeons dans les vagues
Des délices matinales


Que peut la misère du monde contre une caresse ?
Sa liesse et sa tendresse ?
Sa beauté phénoménale ?


Enfin, le lendemain
On boit du vin dans le petit train
On se lie avec des Indiens
(I have the jacket with the yellow button)
Dans la somptuosité de l’automne
On s’étonne
Dans un anglais oxfordien
On parle de terroirs
Et on loue cette sensibilité qui nous fait distinguer deux vins
Selon la parcelle sur laquelle la vigne a poussé


Quoique solitaire
Et même si cela étonne —
Je suis le plus aimable des hommes
Et, à cet instant, j’aime mes contemporains


Et quand ces Indiens me demandent pourquoi je ne bois plus que rarement
Je leur réponds sans même y penser
Qu’il y a déjà longtemps
J’ai remplacé le tabac, l’alcool et le reste par les sentiments

En écrivant cela, enfin je le comprends







Le 21 octobre 2018


R.C Vaudey
Journal d'un Libertin-Idyllique (Illuminescences) 2018




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