Cher
ami,
Je
dois trois fois la vie à mon père, ce héros, jeune ex-légionnaire
dont les yeux bleu-gris-vert avaient envoûté ma mère, qui était
tombée follement amoureuse de lui, au point d’accepter de lui
sacrifier sa liberté fraîchement retrouvée de jeune grande-bourgeoise divorcée de Jacques-Jocanthe Sebastiani, qui était lui,
si mes informations sont bonnes, à Tunis procureur général des
armées. Rentière, n'ayant que faire de la différence de classe qui
les séparait, elle épousa donc, une semaine avant ma naissance, son
amant et le père de son enfant —
dont on peut dire, à
en juger
le résultat, qu'il avait été un excellent choix.
Voilà
pour la première fois.
La
deuxième fois, mon père, ce véritable héros —
j'ai la chance de pouvoir dire cela —, ne me donna pas vraiment de nouveau la vie mais il me la sauva.
En
1969, nous habitions Benghazy, en Libye, où il dirigeait un petit
comptoir d'une compagnie pétrolière française bien
connue.
J'allais
avoir quinze ans et je finissais l'été sur la plage du Club
français
avant de rejoindre le Lycée Marcel Roby, à St Germain-en-lay,
lorsque Mouammar Kadhafi, alors jeune colonel de vingt-sept ans,
déclencha son coup d'État
contre le roi.
Un
matin, je fus réveillé par ce que je crus tout d'abord être le
bruit de rideaux de fer que l'on aurait fermés, rideaux de fer que
les commerçants locaux installaient systématiquement devant les
vitrines de leurs boutiques, et au bruit si particulier : en
fait, il s'agissait de tirs de Kalachnikovs. Dans ce quartier
résidentiel que nous habitions, il y avait dans le voisinage la
villa d'un ministre du roi à laquelle les putschistes donnaient
l'assaut.
Ce
fut quelques nuits plus tard que je fus réveillé par un cri
puissant de ma belle-mère : elle avait vingt-sept ans ;
mon père quarante-deux ; ils étaient fougueux ; le marbre
résonne. Tout de même, je trouvai cette fougue sinon inhabituelle
du moins démesurée, et, bien qu'il fût peut-être minuit, je
quittai mon lit et sortis de ma chambre, pour tomber, tout
ensommeillé, sur un jeune soudard libyen, la baïonnette au canon de
son fusil d'assaut, qui me força à reculer. Totalement endormi, je
n'eus pas le temps de comprendre que déjà des cris, en arabe, à la
porte de l'appartement, faisait détaler comme un lapin ce chien de
Libyen…
Une
« patrouille » de trois militaires s'était présentée
un peu avant, et, sous prétexte de rechercher des fugitifs
royalistes, avait forcé la porte de l'appartement. Après en avoir
fait le tour —
mon père, dont l'anglais n'était pas parfait – il préférait de
beaucoup l'allemand
–,
ayant indiqué incidemment à propos de ma chambre qu'y dormait son
« baby » —,
un des hommes l'avait poussé du canon de son arme dans la cuisine,
alors qu'un autre en faisait autant avec ma jeune et
belle
marâtre, la faisant tomber sur le lit de leur chambre, tout en
commençant à défaire son ceinturon… d'où son cri.
D'où
mon réveil et ma sortie.
D'où
la confusion : le « baby » avait pris quinze ans.
Mais
mon père, ce héros, qui, heureusement, avait souvent eu l'occasion
de tuer à la guerre —
lorsqu’il
était légionnaire —,
plutôt que de perdre ses moyens, d'implorer ou de gémir, avait
réagi comme il avait été entraîné à le faire : passant le
bras gauche sous la Kalach, et avant qu'elle ne le hache, il avait
détourné l'arme vers le bas, déséquilibrant le vil Libyen qu'il
avait frappé violemment à la gorge, dans un mouvement de
close combat que l'on voit souvent repris par le krav maga :
mais, plus que ce mouvement, je sais que ce qui avait mis en fuite
et terrifié son ennemi, c'est ce que ce dernier avait dû lire dans
ses beaux yeux bleu-vert-gris : la rage de tuer, une rage — aguerrie —
qui avait à ce point épouvanté sa fuite et ses cris que les deux
autres guignols, amateurs de meurtre et de viol —
auxquels ils s'étaient exercés quelques
heures auparavant
sur quatre hôtesses de l'air —,
tout armés comme des cuirassés qu'ils étaient, avaient détalé —
de
frousse —
comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.
Le
lendemain mon père et le consul de France furent reçus par le jeune
colonel encore passablement timoré —
qui deviendrait le dictateur que l'on sait —
qui se confondit en excuses et promit que des sanctions seraient
prises.
Cette
fois-là, mon père, ce héros, après me l'avoir une première fois
donnée, m'avait sauvé la vie.
La
troisième fois où je lui dus la vie est assez particulière. Un de
ses amis de Benghazi dirigeait la compagnie Air
liquide.
Mon père m'avait offert un fusil harpon pneumatique que fabriquait,
si j'ai bien compris, la compagnie de son ami.
Douze ans plus tard,
j'emmenais « l'arme » en Inde, pensant pouvoir y
pratiquer la pêche sous-marine.
Un
jour que nous arrivions, Angie et
moi,
en bus à Mapsa sur la place grouillante de monde où ces
bus se rassemblent, un jeune Goannais d'une trentaine d'année, donc
de mon âge, monte d'autorité dans ce bus dont je descendais.
Bousculade, insultes : par trois fois, il tente de me frapper ;
par trois fois, il voit son bras bloqué ; et puis, soudain,
dans un malheureux mouvement réflexe probablement bônois,
je lui envoie un coup de tête d'une violence inouïe qui l'atteint
entre les yeux : il recule violemment, tombe, se relève le
visage en sang, s'évanouit. La foule hostile, qui avait commencé de
faire cercle, s'égaille alors en une fraction de seconde, et
revient, —
chacun de ceux qui la composait tenant qui une barre de fer, qui une
pierre, qui une bouteille cassée en tesson.
Il
arrivait, quelques fois, à cette époque, que les Goannais
lynchassent les étrangers : un Nègre américain —
parce qu'il était noir —,
un judoka anglais —
qui avait cru pouvoir faire le cador en en corrigeant certains —
avaient, de cette façon, trouvé la mort. Il semblait bien que, face
à ces centaines d'Indiens, ce fût d'Angie et moi le tour.
Des
mains avaient tenté de me saisir par les cheveux, depuis l'intérieur
du bus ; cependant, le longeant jusqu'à l'avant, laissant
monter Angie, je me tins dans l'encadrement de la porte, protégé
ainsi à droite et à gauche, tenant cette foule ivre de meurtre en
joue, grâce à mon père, enfin grâce à son fusil harpon que je
promenais ce jour-là dans sa housse de grosse bâche d'un orange
très vif, fusil harpon qui donnait, avec sa crosse et son canon, et
dans cet enveloppement, la parfaite illusion d'un fusil de gros
calibre, dont je menaçais les indigènes en leur hurlant :
« It's a gun, if you move I shoot. » ; les voyant, sans
réel
soulagement, reculer, —
effrayés mais toujours aussi enragés.
Heureusement,
les Portugais avaient laissé en quittant Goa une police formée par
Salazar, qui inspirait, à juste titre, la plus grande terreur à
ceux qu'elle administrait, police qui avait partout ses mouchards, et
dont un commissariat était situé opportunément sur cette place, —
ou très à côté.
Nous
vîmes bientôt la populace s'ouvrir sous les coups des longs bâtons
des pandores qui avaient été avertis qu'un
Européen menaçait de son arme la foule,
pandores
que
nous suivîmes tandis qu'ils nous escortaient —
distribuant
sans ménagement les avoinées —
le long de cette haie d'horreur, à laquelle nous avions de si peu
échappé, jusqu'à ce commissariat où, devant ma volonté de
contacter mon consulat, l'Autorité s’excusa.
On
ramena ma victime de l'hôpital —
où il avait été soigné : il pleurait : un de ses amis
était parti le jour même pour Bombay : il ne savait pas ce qui
l'avait pris.
Grand
seigneur, le voyant un pauvre pêcheur, j'offris de lui payer les
frais de ses soins, lui faisant me promettre que je serais
bien reçu lorsque je passerais
à Chapora —
dont il était originaire —,
frais qui durent finir dans la poche du commissaire, —
et
puis nous partîmes, avec les pleurs du blessé et les excuses des
autorités.
Cette
fois encore, mon père, son exemple et son présent, m'avaient sauvé.
Lorsqu'à
vingt et un ans, inspiré par Rimbaud, Nietzsche et les situs, je
décidai de tout quitter, lui déclarant que les gens que
j'estimais plus que personne au monde étaient Arthur Cravan et
Lautréamont, et que je savais parfaitement que tous leurs amis, si
j'avais consenti à poursuivre des études universitaires, m'auraient
méprisé autant que si je m'étais résigné à exercer une activité
artistique ; et [que] si je n'avais pas pu avoir ces amis-là,
je n'aurais certainement pas admis de m'en consoler avec d'autres,
il me fit valoir qu'il était prêt à financer ces études jusqu'à
mes trente ans et plus, s'il le fallait : il payait déjà ma
chambre dans un hôtel d’étudiants à Paris, alors que j'étais à
la Sorbonne, et me faisait une petite rente qui, quoique je la
trouvasse bien maigre, correspondait à peu près au salaire d'un
ouvrier de l'époque ; comme j'insistais en lui disant que pour
moi la philosophie était une aventure, et qu'il n'était pas
question que je finisse en fonctionnaire pisseux, comme Deleuze, que
j'avais pu écouter bafouiller ses délires à Vincennes, ou
ridicule, comme Balibar, qui officiait à Tolbiac avec son pantalon à
bretelles sous les aisselles, je crois qu'il comprit — tout en la
condamnant — d'autant mieux ma volonté de philosopher en
vagabondant qu'il avait lui-même tout quitté à dix-huit ans pour
s'engager dans la Légion, y cherchant lui aussi l'aventure, et,
aussi, parce qu'enfant il m'avait souvent fait écouter une vieille chanson, qu'il aimait parce qu'elle disait son sentiment profond de
ce que lui-même était, et, peut-être aussi, de ce qu'il pensait
qu'était l'Homme, et comment il fallait en rire, — même si le
rire était un peu forcé.
En
somme, si je parle peu de mon père c'est parce que j'ai pris ce
qu'il m'a donné de meilleur : une excellente éducation dans
les meilleurs établissements, et le goût de l'aventure.
Ferenczi
l'avait dit, lui aussi : les analystes — en aventuriers de
l'esprit —, comme les médecins qui se sont inoculés des
venins pour leur trouver des antidotes, doivent d'abord redevenir un
peu hystériques pour comprendre et dépasser leur névrose.
Au
début, on ne peut pas faire autre chose. C'est déjà l'éprouvante
aventure : et c'est par là que j'ai commencé.
Ensuite,
il faut toujours suivre l'exemple d'Anaxarque et de Pyrrhon :
aimer la peinture et visiter les gymnosophistes de l'Inde : même
s'il n'y a rien à en apprendre, ils vous libèrent du monde.
Et
qu'avons-nous fait d'autre
Que
de rester « hors monde »
Et
de trouver des réponses
Et
des solutions
Plus
raffinées
Plus
poétiques
Plus
« sensualistes »
— Et
authentiquement mystiques —
Aux
questions et aux problèmes
Que
se posaient
Ceux
qui nous avaient précédé
— Et
dont les vies nous avaient inspiré ?
Tous
étaient des hommes libres
Et
parfois farouches
— Que
l'on pense seulement
À
Socrate
À
Diogène
À
Montaigne
— Le
plus aimable
Mais
qui à trente-huit ans renonça tout de même au monde
Pour
se retirer sur ses terres
– Ce que je fis au même âge
Et
sans vraiment tout d'abord faire le rapprochement —
Que
l'on pense à La Rochefoucauld
Que
l'on pense à Casanova
Que
l'on pense à Goethe
Que
l'on pense à Schopenhauer
Que
l'on pense à Nietzsche
Que
l'on pense à Rimbaud
Que
l'on pense à Lin-tsi
— Des
Entretiens
duquel je pus lire
Dès
sa parution, en 1972,
La
première traduction mondiale
Par
Demiéville —
Lin-tsi,
sorte de Diogène chinois
— Mais
tout à la fois plus énigmatique
Plus
lumineux et moins pouilleux—
Quand
Diogène fascinait déjà tant
Les
petits branleurs d'adolescents
Que
nous étions
Qui
nous trouvions au moins un point commun
Avec
ce surexcité de la libido
Sous-développé
de la jouissance
— Et
donc de la grâce —
… Que
l'on pense enfin aux situs
— Qui
paraissaient alors
les seuls dignes héritiers
De
ces farouches contempteurs de tous les philistins
De
toutes les époques —
Et
que l'on imagine notre réaction à la vue et à l'écoute
De
ceux qui étaient nos professeurs de philosophie à l'Université :
Balibar
— Inénarrable
disciple d'Althusser
Lui-même
inénarrable soutien de l'U.R.S.S de Croûte-chef
(Quel
nom !)
Et
falsificateur éhonté de la pensée de Marx
Clément-Backès :
évaporée égérie du même P.C.F.
Deleuze :
crasseux délirant
Mais
bon…
Nous
avons finalement trouvé les réponses
Et
les solutions
— Plus
raffinées
Plus
poétiques
Plus
sensualistes
– Et
authentiquement mystiques —
Aux
questions et aux problèmes
Que
se posaient
Ceux
qui nous avaient précédé
— Et
dont les vies nous avaient inspiré
Et
la puissance et la délicatesse de nos illuminescences mystiques
Passent
de loin les pratiques de tous les gymnosophistes…
Quant
aux universitaires…
Mieux
vaut se taire…
Et
laisser à ceux qui viendront le soin et le mérite
De
gloser nos œuvres mythiques…
Porte-toi
bien
P.S.
Lorsque
j'écris que ma mère épousa son amant et le père de son enfant, je
dois préciser qu'avec son premier mari, Jacques Sebastiani,
elle vivait à Tunis ; qu'ils divorcèrent parce qu'ils ne
pouvaient pas avoir d'enfants ; et qu'elle ne rencontra mon père
que quelque temps plus tard, après ce divorce, alors qu'elle vivait
chez elle à Alger, Villa Flavie.
Elle garda toute sa vie un grand
attachement à celui qu'elle appelait Jacques, et un souvenir émerveillé de leur voyage de noces à Venise, à Rome et à La Porta — dont la famille de Jacques était originaire.
.
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