R.C.
Vaudey. Poésies III
Les
idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est
nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un
auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la
remplace par l'idée juste.
Le
détournement ramène les conclusions critiques passées qui ont été
figées en vérités respectables, c’est-à-dire transformées en
mensonges. Kierkegaard déjà en a fait délibérément usage, en lui
adjoignant lui-même sa dénonciation : « Mais nonobstant
les tours et détours, comme la confiture rejoint toujours le
garde-manger, tu finis toujours par y glisser un petit mot qui n’est
pas de toi et qui trouble par le souvenir qu’il réveille »
(Miettes philosophiques). C’est l’obligation du jeu avec
ce qui a été institutionnalisé en vérité respectable qui
détermine cet emploi du détournement, avoué ainsi par Kierkegaard,
dans le même livre : « Une seule remarque encore à
propos de tes nombreuses allusions visant toutes au grief que je mêle
à mes dires des propos empruntés. Je ne le nie pas ici et je ne
cacherai pas non plus que c’était volontaire et que dans une
nouvelle suite à cette brochure, si jamais je l’écris, j’ai
l’intention de nommer l’objet de son vrai nom et de revêtir le
problème d’un costume historique. »
*
Un
véritable jouisseur, une véritable jouisseuse, des jouisseurs
contemplatifs — galants, donc, fuient les épisodes infantiles, et
laissent aux médiocres le soin de s’arrêter à cueillir toutes
les fleurs des pulsions partielles qui se trouvent sur le chemin de
la régression — qui est le plus souvent le cadeau empoisonné de
l’angoisse, de la rage ou du ressentiment.
Ils
recherchent dans l’art d’aimer un
point de perfection, comme de bonté et de maturité — qu'un
Juif viennois, Sigmund Freud, avait bien
aperçu, et offert à notre jeune curiosité, lorsqu'il associait la génitalité et la tendresse —,
point de perfection où l'abandon aux grâces corporelles et
sentimentales s'allie à la puissance déployée des amants pour leur
offrir les plus harmoniques des extases. (Et c'est encore un autre
Juif qui nous le rappelait, en le chantant, plus
sentimentalement que narcissiquement, à son amante : « Ô mon amour, je
vais et je viens, entre tes reins, et je me retiens... Non...
Maintenant ! Viens ! » —
et aux enseignements de ces deux-là, et de quelques autres, nous avons
seulement ajouter les observations tirées de notre propre expérience qui
nous a appris que la contemplation, la jouissance du Temps — toujours associées à la misère religieuse, indigène ou exotique – et donc jamais libertines, au sens premier du terme – ou, pire encore, à la haine des sens — suivent nécessairement cette forme accomplie de l'amour, de la poésie... qui constitue le chemin le plus exquis, le plus bouleversant — et le plus direct aussi — pour atteindre cette jouissance contemplative — galante du Temps...)
Eh quoi ! Ces jouissances mystiques peuvent-elles se comparer aux rages
ressentimentales et instrumentalisantes, aux désespoirs sexualisés,
plus ou moins reconnus, à ces injouissances hystérisées qui se nourrissent aussi malheureusement et de
la rupture des freins sociaux et du renversement de toutes les lois
de la délicatesse et de la complicité — lorsqu'ils existent
encore ?
*
Tremblez,
haïssez : vous régresserez ; analité, oralité,
voyeurisme, sado-masochisme etc.: c’est à eux d’amuser
les néo-petits-bourgeois, qui « font l’amour » sans objet, sans goût,
et sans pénétration — si l’on peut dire.
*
Avec
la consommation sexuelle, la Société de l’Injouissance — qui
détruit l’ancienne vie amoureuse, y compris ses formes lyriques –
livrées au kitsch – ou, à l'inverse, à la répétition,
« démocratisée », de ses manifestations négatives —
devient ouvertement dans ce secteur « sexuel » ce qu’elle
est implicitement dans sa totalité : la jouissance de
l’injouissance.
La
destruction extrême du rapport poétique et sentimental peut s’y
trouver platement reconnue comme une valeur positive officielle, car
il s’agit d’afficher une réconciliation avec l’état dominant
des choses, dans lequel tout rapport poétique et sentimental est
joyeusement proclamé absent.
La
vérité critique de cette destruction en tant qu’anéantissement
de l’amour et de la relation sentimentale est évidemment cachée,
car la Société de l’Injouissance, qui a la fonction de faire
oublier l’amour, la poésie, dans l’a-culture — entre
autres sexuelle —, applique dans la pseudo-nouveauté de ses
moyens modernistes la stratégie même qui la constitue en
profondeur.
Ainsi
peut se donner pour nouvelle une école néo-sadienne, qui simplement
admet qu’elle admire la destructivité pour elle-même. Par
ailleurs, à côté de la simple proclamation de la beauté
suffisante de la dissolution du communicable, la tendance la plus
moderne de la culture injouissante — et la plus liée à
la pratique festive de l’organisation générale de la société —
a réussi à recomposer, par des « festivités d’ensemble »,
un milieu néo-libertin — au sens précédent du terme :
sadien — simplet, à partir d’éléments largement décomposés ;
notamment en intégrant des débris artistiques ou des hybrides
esthético-littéraires dans l’animation sexuelle, culturelle ou
artistique.
Ceci
est la traduction, sur le plan de la pseudo-vie amoureuse de la
Société de l’Injouissance, de son projet général qui vise à
ressaisir le travailleur parcellaire comme « personnalité bien
intégrée au groupe », tendance décrite par les récents
théoriciens américains des genders. C’est partout le même projet
— crânement affiché
— de constituer une communauté mondiale de bo(no)bos
névrosés dont les caprices névrotiques, fièrement revendiqués,
sont tout à la fois techniquement
satisfaits et économiquement exploités, en tant que nouvel Eldorado et filon intarissable du
capitalisme généticard et casinotier.
*
Le
parallélisme entre l’idéologie et la schizophrénie établi par
Gabel (La Fausse Conscience) doit être placé dans ce
processus de matérialisation de l’injouissance. Ce que la
conscience défaite était déjà, la société l’est devenue. La
désinsertion de la praxis, et la fausse conscience anti-sensualiste
qui l’accompagne, voilà ce qui est imposé à toute heure de la
vie quotidienne soumise à la Société de l’Injouissance ;
qu’il faut comprendre comme une organisation systématique de la
« défaillance de la faculté de rencontre », et comme
son remplacement par un fait hallucinatoire social : la
fausse conscience de la rencontre, l’« illusion de la
rencontre » — enfin, là où l’on prétend encore à la
rencontre...
Dans
une société où personne ne peut plus être reconnu mais seulement instrumentalisé par les
autres, chaque individu devient incapable de reconnaître sa propre
réalité névrotique. La perversion est chez elle ; la
séparation a bâti son monde.
*
Le
caractère fondamentalement tautologique de la Société de
l’Injouissance découle du simple fait que ses moyens sont en même
temps son but. Elle est le soleil qui ne se couche jamais sur
l’empire de la névrose moderne — névrose dans un premier temps décorsetée, puis tout simplement déniée. Elle recouvre
toute la surface du monde et baigne indéfiniment dans sa propre
gloire.
*
La
société qui repose sur l’injouissance moderne — que reproduit,
d’un même mouvement, la société moderne — n’est pas
fortuitement ou superficiellement injouissante, elle est
fondamentalement injouissiste. Dans le projet
socio-économique, image de l’injouissance régnante, le but n’est
rien, le développement est tout. L’injouissance ne peut en
venir à rien d’autre qu’à elle-même.
*
En
tant qu’indispensable parure des objets produits maintenant, en
tant qu’exposé général de la rationalité du système, et en
tant que secteur économique avancé qui façonne directement une
multitude croissante d’images-objets, l’injouissance — festive
ou guerrière — est la principale production et le principal filon de la société
actuelle.
*
La
Société de l’Injouissance se soumet les hommes vivants dans la
mesure où leur misère caractérielle — et bien sûr matérielle,
aussi — les a totalement soumis. Elle n’est rien que
l’injouissance se développant pour elle-même. Elle est le reflet
fidèle de la production des choses, et de l’objectivation
tout aussi fidèle, et croissant toujours davantage, des producteurs.
*
La
première phase de la domination du productivisme industriel —
menée par l’usure capitaliste — sur la vie sociale avait
entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une
évidente dégradation de l’être en avoir. La phase
suivante de l’occupation totale de la vie sociale par les résultats
accumulés de ce productivisme avait conduit à un glissement
généralisé de l’avoir au paraître, dont tout
« avoir » effectif devait tirer son prestige immédiat et
sa fonction dernière, où toute réalité individuelle était
devenue sociale, directement dépendante de la puissance sociale,
façonnée par elle et où en ceci seulement qu’elle n’était
pas, il lui était permis d’apparaître. Dans la Société de
l’Injouissance, cette dégradation de l’être en avoir ne se doit
pas seulement de paraître, elle doit paraître jouir, jouir de cette perte, en quelque sorte : paraître
jouir de l’injouissance, tel est son commandement.
.
Le Domaine des Amants, le 8 février 2014.
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