mercredi 9 novembre 2016

La génitalité ? La jouissance harmonique de la puissance et de la joie à leur apogée
















KATSUKAWA SHUNSHO (1726 - 1792)


















Cher ami,


Nous nous éveillons — il neige.


Un mets de roi pour commencer la journée : des œufs brouillés.


La réalisation en est un peu longue — une vingtaine de minutes... C'est d'ailleurs cela qui permet de tester un bon restaurant : le temps qu'on y met pour vous les apporter... 


Pour obtenir de bons œufs brouillés, bien moelleux, présentant l'apparence d'une crème (me dit La Bonne Table Française et Étrangère ((dont la vicomtesse de La Rochefoucauld écrivait, en 1936, que « ce livre [est] une précieuse ressource pour les maîtresses de maison ayant à former de jeunes chefs, soit des cuisinières inexpérimentées. »))), il faut procéder ainsi :


« Beurrer grassement une casserole pas trop grande [à laquelle je préfère un poêlon de fonte bien épais...] dans laquelle on cassera les œufs entiers [je les poivre à ce moment-là mais je préfère les saler après cuisson… ], ajouter deux cuillers à soupe de crème double pour six œufs et placer la casserole au bain-marie bouillant. Tourner les œufs vivement avec un petit fouet de manière à broyer les molécules au fur et à mesure de leur cuisson, que l'on se gardera bien de dépasser. Si toutefois cet accident survenait, on ajouterait alors un peu de beurre ou un jaune d’œuf. »


On obtient ainsi des œufs brouillés ayant l'apparence d'une crème — délicieuse, et qui se suffit à elle-même. Si on a la chance — ou les moyens — d'en avoir, on peut « couper en dés des truffes cuites et les mélanger aux œufs brouillés que l'on dresse avec dessus de belles lames de truffe arrosées de beurre ».
La simple et frêle ciboulette se marie, selon mon goût, tout aussi parfaitement avec ce plat de roi.


J'écoute de Bach et Vivaldi des concertos pour flûte et violons (entre autres, de Bach, le concerto en ré mineur pour deux violons — BWV 1043 ((clic))), que nous avons trouvés sur Internet, interprétés par Anna Fusek (clic) — aussi belle à admirer que merveilleuse de virtuosité... Et en regardant cette femme si gracieuse et possédant une telle maestria, je repense à ce que j'écrivais en 2015, et que j'ai remis en ligne il y a peu : l'invention de l'esclavage, invention qui accompagne celle de l'agriculture, esclavage qui entraîne la production de l'énergie noire — la peste émotionnelle — par le viol des femmes, des guerriers vaincus et des enfants, et qui est à l'origine de l'Histoire telle que nous la connaissons depuis les neuf mille dernières années, et que les humains, en vagabonds célestes, avaient ignorés pendant les deux cent mille années précédentes, esclavage et production de peste émotionnelle qui trouvent une de leurs manifestations les plus attristantes dans la vie sexuelle des sauvages injouissants contemporains — que je compare à La vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la Mélanésie qu’avait décrite Bronislaw Malinowski — dont je relis des passages.


Wilhelm Reich avait déjà montré comment la répression de la liberté des enfants destinés à des mariages arrangés, économiquement avantageux, favorisait l'apparition de traits caractériels propres aux névrosés que nous connaissons, traits névrotiques encore peu marqués chez les Trobriandais. On peut comprendre comment, associées à d'autres facteurs, comme l'augmentation de la population humaine, ces structures sadomasochistes d'abord émergentes se sont pérennisées sous les coups des souffrances, génération après génération, répétées, — structures sadomasochistes qui n'avaient tout simplement pas eu les situations et le temps nécessaires pour se cristalliser dans la longue histoire des vagabonds plus ou moins célestes que furent les humains qui se promenaient sur cette planète par petits groupes séparés les uns des autres – non pas tant parce que la violence et la domination n'y auraient pas existé mais tout simplement parce que cette violence devait déboucher sur des combats d'homme à homme, et la mort éventuelle du vaincu, et parce que de toute façon il est difficile pour des groupes de chasseurs-cueilleurs, faibles numériquement, de soumettre, à long terme, d'autres humains en nombre important, et donc de pérenniser ces structures caractérielles sadomasochistes qu'ont permises la sédentarisation, les premières agglomérations et l'esclavage, l'ensemble devant être compris comme création de situation tout à fait neuve dans la très longue histoire de l'Humanité.


Sur ce point, tu le vois, je reste situationniste : l'existence détermine la conscience — même si celle-ci finit par lui rendre ce même service – tôt ou tard.


Si l'effet de la brutalité exigée par la domination est radical sur la structure caractérielle des maîtres, l'effet de la souffrance sur les populations asservies est immense. On le sait, « celui qui subit passivement son sort quotidiennement étranger est poussé vers une folie qui réagit illusoirement à ce sort en recourant à des techniques magiques » : c'est après avoir vu la destruction de son temple, et puis l'élite de son peuple emmenée en esclavage à Babylone pour y être le jouet sexuel et/ou le travailleur forcé des féroces guerriers assyriens qu'un esclave inventa l'idée du dieu unique afin de pouvoir supporter l'insupportable, s'imaginant que Assur, le dieu des Assyriens, n'était pas le plus fort mais qu'il n'était, en fait, que le bras armé du dieu unique des vaincus — qui entendait ainsi les punir —, faisant apparaître pour la première fois dans l'Histoire cette projection post-traumatique hallucinée promise à un si bel avenir — le monothéisme —, chez des peuples qui jusque-là vénéraient généralement plusieurs dieux, et même assez souvent ceux de leurs voisins lorsque l'occasion s'en présentait, — un peu comme ces touristes européens en Asie, qui sacrifient tantôt aux rites hindous tantôt aux rites bouddhistes, selon les occasions que leur offrent les visites de temples organisées par leurs tour-opérateurs.


Autre délire hallucinatoire notable produit par cette même situation historique inédite : le délire de supériorité de l'homme sur la femme, et, à l'opposé, le masochisme féminin. Les Trobriandais ignoraient jusqu'au rôle de l'homme dans la procréation. Chez beaucoup de peuples premiers, le sang des règles était sacré, souvent il fertilisait les jardins, domaines réservés des femmes.


Avec l'ère du sadomasochisme s’ouvre aussi l'ère de l’intériorisation hallucinée par les femmes de leur infériorité et de leur indignité honteuses : l'esclave violée — ou la descendante d'esclave violée — hait inconsciemment le sexe, et d'abord le sien : la génitalité, qui est la jouissance de la puissance et de la joie à leur apogée, est une passion affirmative de maître sans esclave, et, peut-être — je ne l'ai jamais vérifié —, une passion affirmative de ceux qui n'ont encore connu ni les maîtres ni les esclaves.


Dans l'ère du sadomasochisme, dans l'ère historique, il n'y a jamais eu de femme, aussi libre fût-elle, qui ne fut imprégnée par ce délire hallucinatoire intériorisé de l'infériorité et de l'indignité honteuses des femmes : on se souvient d’Hypatie, mathématicienne et philosophe grecque d'Alexandrie — massacrée par les premiers chrétiens —, brandissant, sous le nez d'un jeune homme amoureux d'elle, un linge imprégné de son sang menstruel afin de le guérir de son attrait pour ce qu'elle considérait être son indignité. Le sang menstruel, jadis synonyme de pouvoir, et sacré, manifestation de la communion avec la déesse, elle-même cœur palpitant de tout ce qui vit et disparaît, est devenu une dégoûtante tâche de honte que toute l’eau de la mer ne saurait effacer.


Aujourd'hui, il me suffit de regarder Internet pour voir à quel point le masochisme féminin fait rage — particulièrement chez les esclaves contemporaines occidentalisées, — et je remercie alors la providence pour les étreintes que nous connaissons, Héloïse et moi – ou, encore, je me souviens avec tendresse et émotion de cette jeune Indienne, encore alors épargnée par la violence occidentale, qui défaillait au moindre baiser : au bord de se pâmer, malgré, ou à cause de son désir, elle n’eût pu supporter qu’on la pénétrât sans lui avoir au préalable permis de s'allonger. À l'inverse de nos modernes jeunes et moins jeunes mégères que rien, pas même les pires violences, ne semble plus pouvoir émouvoir.


Bon. Dictant tout cela à mon secrétaire particulier de l'ancien temps dont je redoute les transcriptions (j'ai corrigé juste à temps un « pour obtenir de bons yeux brouillés » qu'il avait écrit à la place de « bons œufs brouillés »), je préfère te joindre une photocopie du texte de Reich auquel je faisais allusion. Il paraît que Freud qui — en bon idéaliste-en-laid qu'il était — avait supposé une nature foncièrement marquée par le « péché originel » de l’Œdipe, de « l’envie du pénis » chez la femme etc., hébergé à Londres par Malinowski, finit à la fin de sa vie, grâce à ses discussions avec lui, par revenir sur ses hypostases.


Enfin, on a pu voir aujourd’hui qu’il arrive que l'esclave ne fasse pas exactement ce que ses maîtres attendaient de lui qu’il fît. Mais on n'a jamais vu encore que ce fût pour faire autre chose que de se faire entourlouper et exploiter par d’autres.


Un penseur gauchiste écrit : 


« En 1980, la victoire inattendue de Ronald Reagan à la présidence des États-Unis avait fait entrer le monde dans un cycle de quarante ans de néolibéralisme et de globalisation économique. Une éventuelle victoire de Donald Trump le huit novembre prochain pourrait, cette fois, faire entrer le monde dans un cycle géopolitique nouveau dont la caractéristique idéologique principale, que l'on voit poindre un peu partout et notamment en France, serait : l'autoritarisme identitaire. »


Pas mieux. (clic)











Le 9 novembre 2016




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