samedi 13 août 2016

LES LIBERTINS-IDYLLIQUES AU CABARET VOLTAIRE














François Boucher
Pastorale









« Je lui ai dit qu'en conscience elle devait pardonner à tous ceux qu'elle rendait curieux, et pour lors elle vint en riant me faire des caresses. Vivant ainsi ensemble, et goûtant les délices du vrai bonheur, nous nous moquions de la philosophie qui en nie la perfection; et parce que, dit-elle, il n'est pas durable. »
Casanova. Histoire de ma vie ; chapitre IV, volume 3.


« La Fleur de Lotus, l'organe sexuel de la partenaire, est un océan de béatitude. Cette fleur de lotus est également un endroit transparent, où la Pensée de l'Illumination peut s'élever.
Lorsqu'elle est unie au Sceptre, l'organe mâle, le mélange de leurs fluides se compare à l'Elixir produit par la combinaison de la myrrhe et de la muscade. De leur union émerge une pure connaissance, qui explique la nature de toutes choses. »
Kalachakra Tantra


« Quand deux amants purs et sincères se regardent les yeux dans les yeux, comme deux égaux, ils ressentent à ma connaissance, selon le véritable amour, une telle joie dans leur cœur, que la douceur qui y prend naissance leur ranime et nourrit tout le cœur. Et les yeux, par où passe et repasse cette douceur qui envahit le cœur, sont si loyaux qu'aucun des deux n'en retient rien à son profit. »
Le Roman de Flamenca


« C'est en étant jetés dans l'histoire, en devant participer au travail et aux luttes qui la constituent, que les hommes se voient contraints d'envisager leurs relations d'une manière désabusée. »
Guy Debord. La société du spectacle





Un journaliste ayant écrit, lors de la parution du Manifeste sensualiste, à propos de : “L'empire des sensualistes”, je vais faire ce long commentaire.

Les Libertins-Idylliques c'est “L’Empire des sens” mais sans étranglement à la fin, et avec une forme de jouissance amoureuse partagée qui laisse les amants beaucoup plus longtemps sans moyens — les anciens Chinois disaient, à propos d'autre chose – mais qui au fond est la même chose –, “perdus dans la source profonde” — dans la belle langueur post-orgastique, tout illuminés ; c'est donc l'empire des sens mais avec l'amour, et l'amour charnel, débarrassés des pulsions destructrices, de la violence, de la rage, du désespoir, de la terreur refoulée — et défoulés ailleurs.

On est Libertin-Idyllique justement lorsque l'amour physique n'a plus besoin de servir d'exutoire au malheur : dans les pires des cas, les avancées de la pensée analytique et les approches thérapeutiques pratiques des traumatismes et des souffrances enfouies offrent quelques solutions qui sont toujours meilleures que le défoulement sexualisé ou esthétisé du vieux fonds de souffrance refoulée et oubliée.

Si l'on voulait se faire une idée de ce à quoi devrait ressembler l'existence des Libertins-Idylliques — pour ceux qui voudraient la tenter : le Manifeste y invite clairement : “La seule rivalité ou concurrence entre humains etc. ”—, il faudrait combiner “l'Empire des sens” de Oshima, auquel ce journaliste faisait allusion, et le film que Max Ernst et Dorothea Tanning firent de leur vie dans l’Arizona, dans les années quarante ; on pourrait ainsi imaginer assez facilement ce à quoi devrait ressembler l'existence des Libertins-Idylliques — dont on pourrait dire que Casanova fut, au chapitre IV du volume 3 de Histoire de ma vie, et en passant, un des théoriciens — mais à ces corrections près : dans la vie de Dorothea Tanning et de Max Ernst, si loin de tout et dans cette si mauvaise période du monde, on sent tout de même que l'on a affaire à deux artistes, au sens que le XXe siècle donnait encore à ce mot, c'est-à-dire à des individus qui sont encore dans le tourment de leur intériorité plus ou moins malheureuse (mais sur la photo devant le Capricorne, à Sedona, ils sont superbes... ) et qui mélangent l'art à la recherche d'eux-mêmes ; par contre, dans le film de Oshima, autant qu'il m'en souvienne, si les amants ont renoncé à tout et s'ils se livrent entièrement à la volupté, là encore, et parce que, comme l'écrivait Marx dans L'idéologie allemande, les façons même de jouir sont déterminées par l'époque, on sent au travers de l'expérience de ces amants la persistance des mythes négatifs : la femme, insatiable, rejoint ici la goule, vraisemblablement parce qu'elle sait qu'elle n'est qu'une marchandise, un être inférieur, une monnaie d'échange dans la société des hommes, et parce qu'elle sait que tout, dans la société patriarcale, veut sa mort, et qu'elle n'est, au fond, qu'une survivante ; et l'infanticide des filles à la naissance, ou juste après, se retrouve souvent dans les sociétés patriarcales, parce qu'elles représentent un poids pour les familles (leur nourriture et, surtout, leur dot etc.), — en Inde il se pratique encore aujourd'hui — ; par ailleurs le film est marqué plus généralement par cette tradition japonaise de la mort (du suicide) des amants qui fit tant de ravages à l'époque de Edo au Japon, certainement parce que dans une société qui fut aussi cadenassée, et aussi absolument bâtie sur l'homosexualité des guerriers et des moines, et dont il était aussi impossible de prendre le large, physiquement, le suicide est resté longtemps la seule fuite possible pour les amants.

À l'inverse de ce que nous ont montré les artistes depuis l'époque romantique — époque à partir de laquelle l'art a cessé d'être seulement un art de commande pour devenir toujours plus évidemment un art de l'expression la plus individuelle possible (et bien qu'il ait, d'une façon ou d'une autre, toujours été, malgré tout, expression personnelle) —, l'univers poétique des sensualistes — la transcription de leurs extases et la traduction plastique, ou poético-théorique, de leurs illuminations — est à la fois impersonnel et très personnel : chacun s'exprime de sa façon unique, et, en même temps, c'est de la même expérience du monde et de la vie dont il s'agit : le dépassement de la séparation ; ce qui est très différent de l'art encore romantique — expression, lui, du tourment et de la recherche individuels — que nous a montré le XXe siècle après le XIXe : l'art de la séparation, d'avec soi-même (dans la névrose, la souffrance refoulée), et d'avec les autres (au travers de cette névrose et aussi des archaïsmes et des violences sédimentés dans les mœurs et la division du travail), et, finalement, en conséquence de tout cela, d’avec la sensation puissante du mouvement même du vivant — en soi et dans le mouvement du monde.



On retrouverait vraisemblablement dans certaines formes de la calligraphie ancienne, et dans la poésie aussi, bien sûr, ce même désir que le jaillissement poétique (et dans notre cas quelle que soit la forme qu'il prenne : t
outes les façons de l'art et tous ses moyens nous paraissent convenir, sans attachement fétichiste à aucun), que le jaillissement poétique, donc, ne fût que l'expression et le reflet de la puissance, de la jouissance et de l'extase d'un moment (dans le cas des sensualistes d'une expérience sentimentale, amoureuse et charnelle, le plus souvent, mais pas uniquement), de sorte que la vie des sensualistes doit ressembler — parce qu'ils s'expriment aussi par les moyens de l'art ancien — à celle que menèrent, retirés du monde, Ernst et Tanning dans l’Arizona (on vit à deux, on s'aime, on écrit, on peint, on rêve des atmosphères poétiques que l'on pourrait créer, installer, on répare l'ermitage, ou d'autres le font, selon l'endroit où l'on se trouve), mais ce n'est plus l'art du XXe siècle pour les raisons que je viens d'indiquer ; et, de la même façon, elle ressemble plus encore à celle des amants du film de Oshima (l’amour est au centre de tout, on ne fait que l'amour, on ne s'en remet pas, rien ne passera jamais cela... ) mais, et parce que la situation des femmes — et donc celle des hommes, aussi — en ce début de troisième millénaire et dans cette société est très différente de ce qu'elle était au Japon au XVIIe siècle ou au début du XXe, et que par conséquent la vieille duplicité féminine, les pulsions destructrices et autodestructrices — produites par les traumatismes individuels et familiaux des filles, mais plus généralement encore par la position sociale des femmes en général — ne se manifestent plus avec la même intensité, les femmes et les hommes (vraisemblablement moins rustres et moins jobards eux-mêmes... ) peuvent enfin se rencontrer, accéder à l'humanité et à son expression-raffinement, dépasser la séparation ; et l'explicitation théorique et historique de celle-ci, avec la déculpabilisation de la jouissance et du plaisir — qui sont les bonnes choses que le dernier quart du XXe siècle a apportées — alliées à la belle santé des unes et des autres, ou aux explorations analytiques finalement plutôt couronnées de succès d'autres encore, sont ce qui fait que l'abandon voluptueux des Libertins-Idylliques ne ressemble plus à celui des amants japonais du film : la jouissance les emporte, l'extase post-orgastique dure des jours entiers... Tout cela dure des années...

Enfin, et ce n'est pas rien, la transformation de cette planète en village planétaire fait que l'on échappe aujourd'hui plus facilement aux indigènes : si vous êtes fatigué de la Nouvelle-Orléans, et que l'on commence à vous y regarder de travers, vous allez à New York ; si New York vous insupporte, vous partez pour le Japon ; si vos gracieux embrassements énervent les Japonais, vous allez à Malte ; si les Maltais vous gênent dans vos délicieux plaisirs amoureux, ou l'inverse, vous remettez les pieds sur le Vieux-Continent etc. ; et si la guerre éclate : retour à Zurich (ou à Fribourg, maintenant...) ; rendez-vous au
Cabaret Voltaire !
La vie d'artistes !

Les Libertins-Idylliques, on le voit, s'inscrivent, en les combinant, eux aussi, dans un mouvement et une tradition poético-littéraires et même artistiques, et tout à la fois dans une tradition existentielle : quelque chose comme la galaxie des « bohèmes lettrés » dont on parle à propos de Xi Kang et des « Sept sages de la forêt de bambous », d'un côté, et celle des partisans de l'amour et des voluptueux (avec toute la graduation du spectre que cela implique), de toutes les cultures et de toutes les époques, de l'autre. Il me semble que le concept de Libertin-Idyllique combine, à merveille, ces courants souvent confondus, mais toujours différents, de l'expérience de la poésie, au sens large du mot, et de la vie.

Le premier courant regroupe tous ceux qui d'une manière ou d'une autre se sont situés hors du commun, hors du monde. Une certaine tradition des aventuriers poétiques, philosophiques. Le deuxième courant regroupe tous ceux qui, de leur côté, se sont consacrés aux plaisirs de la volupté et au plaisir des sens, à l'amour, compris là encore dans son sens le plus large. Le plus souvent ces deux attitudes face au monde se sont retrouvées dans les mêmes groupes, chez les mêmes individus; mais on ne peut pas dire, par exemple, que Rimbaud fut vraiment un voluptueux, pas plus que Duchamp. Pourtant l'un et l'autre manifestent cette extériorité au monde — pour Rimbaud, c'est assez évident — tout en étant des figures emblématiques et essentielles de l’art ou de la poésie, et c'est peut-être ce qui fait cette aura particulière à Duchamp d'avoir été, avec Breton, un des très rares « plasticiens », hors catégorie, hors des « métiers » de l'art ou de la littérature, une sorte d'aventurier faisant, en passant, ce qu'il faut au bon moment.


Et si beaucoup de voluptueux ont appartenu ou ont été liés à des formes de bohème insoucieuse du temps et des gloires sociales, il est non moins évident qu'il y a dans ce courant des gens de pouvoir, des gens d'argent (même désabusés par l'un et par l'autre) qui, sur ce plan, ont fort peu à voir avec l'extériorité poétique au monde — souvent désargentée et sans pouvoir politique sur lui – sauf par les vies légendaires ou les écrits... — des diverses « bohèmes » artistiques, littéraires, philosophiques ou existentielles et même « religieuses »
(sādhu en Inde, taoïstes et autres en Chine, au Japon etc
.)

Les Libertins-Idylliques princeps, pour ainsi dire, combinent à merveille les deux, disais-je. 

Comme les premiers, ils comprennent la vie comme un voyage, comme une aventure, et n'accordent que peu d'intérêt aux différentes spécialisations des Arts et des Lettres, quoiqu'ils jugent par ailleurs que celles-ci, comme la plupart des autres spécialisations dans la division sociale du travail, dans leurs lentes dissolutions historiques, sont indispensables. Leur philosophie, tirée d'un film détourné par un situationniste, dans ce cas serait plutôt celle-ci : « Il faut de tout pour faire un monde — et pour le défaire. » De sorte que ce sont des poètes en passant, des philosophes en passant, des artistes en passant — en passants plus ou moins considérables, comme il plaira à chacun d'en juger.

Comme les seconds, ce sont essentiellement des voluptueux, des jouisseurs, et ils prétendent même à la suite de leurs étranges expériences dans l'ample amour et le vaste monde donner un sens et un sang neufs à ce mot, et en affirmer publiquement l'importance, — vraisemblablement pour conforter ceux qui, moins férus de cette question de l’amour, pourraient en expérimenter fortuitement dans le cours de leurs aventures amoureuses et de leur vie, de temps à autre, l'amplitude primordiale et en quelque sorte historique, mais sans pouvoir s'attarder davantage à la comprendre, à en tracer la généalogie, à en comprendre les différentes altérations — et à en dégager les belles métamorphoses possibles.

En fait, ils offrent un nouveau jeu de l'amour à tous ceux qui disent aimer le plaisir, mais basé cette fois sur la reconnaissance réciproque, la non-instrumentalisation — à des fins auto-érotiques — de l'autre, et l'exploration partagée des territoires encore vierges de la volupté savourée à deux et dans le même tempo (l'art, magnificent et lyrique, du duo), et de la puissance et de l'abandon orgastiques glorieux et éperdus, en comme-un, avec, après, les somptueux, et sans paroles, sentiments océaniques qui suivent tout cela.
Aimez-vous bien, belle jeunesse !

Bien entendu, il eût été plus facile d'offrir ce jeu-là, à cette planète, dans un moment où tout le monde eût pu avoir déjà exploré tout le reste (j'ai dit l'infantile et le déjoué, mais qu'importe...), plutôt que de devoir le faire à un moment où beaucoup ne font que découvrir ce que l'on rencontre d'abord dans le début de l'exploration du sexuellement défoulé — c'est-à-dire, si l'on s'en tient à ce que j'ai dit, plutôt l'encore infantile et la souffrance déjouée —, et donc s'y accrochent comme des désespérés (c'est leur première découverte d'eux-mêmes... ) — et où, pire encore, dans le même temps, toutes les formes de l'obscurantisme, indigènes et exotiques, se réactivent, en diable, et s'attaquent justement à cette forme de la sexualité, dite sadienne ou pornographique, et qu'il faut comprendre comme la maladie infantile du sensualisme, un truc de gosse, tout ce que font à peu de choses près les gosses, alors que dans les formes torrides de l'amour, et délicieusement sentimentales, éclairées et éblouies, que proposent les sensualistes, on sent la maturité et cette plénitude de la femme — et celle de l'homme —, cette maturité et cette plénitude qui ne passeront qu'une fois et qui, libres des chaînes sociales et familiales, et libres aussi des chaînes de la rancœur, de la peur et de la souffrance refoulées, se déploient, sans crainte, pour la première fois, et sans ambages, fières de leur puissance ; il
eût, certes, été plus facile d'offrir cela dans un moment d'hédonisme, même au sens ancien du terme, généralisé, plutôt que de devoir le faire dans un moment de guerres de religions, enflammées par « l'essence de l'Histoire », c'est-à-dire, comme toujours depuis près d'un siècle, par l’histoire de l'essence, de Texaco et consorts, comme le remarquaient déjà Les Lèvres Nues de Marïen, mais qu'y pouvons-nous ?

Ce jeu amoureux dont je parle constitue le résultat du dépassement des aléas de l'histoire de l'amour dans le monde, c'est-à-dire, aussi, de l'histoire du monde tel qu’il s’est fait au travers des aléas de l'amour.


Pour exemple de ces aléas, je citerai cette attitude particulière face à l'amour que l'on trouve dans la tradition française, occidentale, courtoise, celle de l'amour sublime, et d'autant plus sublime qu'il ne peut être consommé. Dans la tradition occidentale, la culpabilité issue de la pensée platonicienne et chrétienne semble couper les individus en deux : le cerveau s'échauffe dans la mesure où tout ce qui est lié à ce qui est « en dessous de la ceinture » semble froid et mort ; d'ailleurs cette paralysie des corps apparaît clairement dans l'autre version de la tradition européenne qui, elle, parle précisément du bas du corps puisque lorsque cette école, que je qualifierai de sadienne, qui seule décrit les sensations physiques liées à l'amour charnel, parle de cela, cette tradition s'exprime toujours soit en termes de percement, soit en termes d'acharnement, le corps paralysé de la femme, le sexe paralysé (par l'histoire individuelle et sociale, culturelle) de la femme étant soit fermé, et il faut alors le forcer, le déchirer, l'éclater etc. , soit — symptôme de cette même réification — il est mort, atonique, ou encore, et à l'inverse, il est faussement hyper-lascif, au service de quelque tactique manœuvrière visant à se jouer de l'homme, et donc mérite, dans tous les cas, d'être malmené ; l'homme étant presque toujours de son côté cet outil — en quelque sorte encorseté (lui aussi par l'histoire individuelle et sociale, culturelle), sans souplesse, sans ampleur, cuirassé dans cette sorte de « tunique de Nessus » de raideurs musculaires, caractérielles et culturelles, qui créent son handicap sentimental et orgastique, physiologique — que la littérature décrit et que les films réalisés dans cette veine pornographique nous montrent, le plus souvent, où l'on voit clairement cette brusquerie et cette rigidité, plus ou moins agressives, qui à force de frottements plus ou moins violents parviennent, dans une sorte de paroxysme douloureux, mais toujours aussi rigide et bloqué, accompagné d'émission séminale, à une forme d'épuisement ou d'indifférence plus ou moins désénervée.

Dans la littérature extrême-orientale au contraire, on n'hésite pas à nous parler, même dans ce que je qualifierai d' « école sentimentaliste de l'amour », des sensations physiologiques qui accompagnent l'union des sexes, puisque aucune forme de culpabilité particulière ne s'attache le plus souvent à l'amour physique, mais là, bien entendu, puisque la femme — contrairement à ce que l'on voit dans l'école « sentimentaliste » occidentale — n'est pas mise sur un piédestal mais au contraire au service de l'homme, on nous y décrit comment elle doit en quelque sorte « exécuter » (volontairement) les mouvements spontanés de la volupté se délectant d'elle-même, tels qu'ils s'expriment dans une relation amoureuse égalitaire que bien entendu l'Extrême-Orient ne connaît pas normalement. En Afrique, où la séparation sentimentale entre les sexes est totale, c'est cette hyperlascivité des femmes et des hommes qui est mise en avant ; tout comme en Orient : plus règnent l'impuissance orgastique et la séparation qu’elle traduit, plus domine aussi le spectaculairement lascif ; et c'est d'ailleurs cela que la société de l’injouissance, dont je parlais dans le Manifeste, reprend (avec son style “despote oriental, roi nègre et sultan réunis”) au niveau planétaire, pour son bétail captif ; et là aussi s'applique la loi du Spectacle : ce qui ne peut, pas encore, être directement vécu s'est éloigné dans une représentation ; et dans ce déguisement hyper-sexualisé de l'impuissance orgastique et de la rencontre avortée se manifeste seulement, comme inversion concrète de la vie, « le mouvement autonome du non-vivant ».

On voit donc l'intérêt qu'il y a à combiner et à rechercher dans les traditions de la culture mondiale qui ont précédé les Libertins-Idylliques des éléments en quelque sorte annonciateurs de ce qu'ils déploient aujourd'hui poétiquement. Sans même, dans un premier mouvement, y penser. Après tout, sans même l'avoir voulu, les sensualistes opèrent le dépassement dialectique de cette opposition entre la vision occidentale, française en quelque sorte, d'un amour sublime, égalitaire (plus ou moins, mais s'il ne l'est pas c'est parce que dans ce cas la femme domine dans l'esprit du poète courtois ou de l'amour occidental), mais qui ne peut pas s'exprimer — pour des raisons culturelles et religieuses — dans l'ample délié des mouvements spontanés, poétiques et physiologiques de la volupté et de la jouissance, et, de l'autre côté, de la tradition extrême-orientale où ces mouvements apparaissent mais forcés (Wilhelm Reich notait déjà cela à propos de certaines tribus d’Afrique chez lesquelles les jeunes filles devaient s'entraîner à exécuter, volontairement donc, les mouvements naturels, involontaires et lascifs de l’amour), interdisant finalement ceux qui se produisent spontanément chez des amants à égalité dans l’amour et liés par l'ardeur, le désir et le sentiment ; et cette impossibilité extrême-orientale (qui connaît, comme l’occidentale, l’orientale ou l’africaine, ses exceptions) découle de la séparation entre les hommes et les femmes, de la soumission de ces dernières ou, en tous cas, de la « supériorité des hommes », en quelque sorte, qui impliquent qu'ils ne jouissent pas de concert —, pas dans une effusion orgastique et sentimentale : la complicité des amants, la complicité des intelligences, l'extase des amants et les longues plages d'éblouissement, qui suivent cette extase, n'étant ainsi pas à leur programme.

C'est du dépassement dialectique de ces vieilles oppositions, mais aussi de leur explicitation théorique — tout comme du déploiement de leur signature poétique et artistique de ce dépassement — que témoignent les très belles et riches heures des Libertins-Idylliques que l'on publiera, ou que l'on verra, peut-être un de ces jours.





Pour conclure ces remarques sur les Libertins-Idylliques, et leur art si particulier, je dirai, mais on l'aura compris, que les Libertins-Idylliques se distinguent en ceci : quoiqu’ils constituent dans le cours de celui-ci une rupture essentielle, qualitative, ils se rattachent à un courant de poètes, d'aventuriers, de philosophes caractérisés par leur mauvais genre et leur refus des normes et des conformismes sociaux. Parmi les poètes, un d'entre eux fut mêlé à un assassinat (je pense à François Villon), d'autres étaient des bretteurs et des ivrognes (ce qui fut souvent le cas), certains des mendiants orgueilleux, quelques-uns finirent exécutés en place publique (je pense aux libertins du XVIIe siècle), plusieurs furent des déserteurs, comme Rimbaud, ivrogne lui aussi, et fumeur de haschisch, et comme, au début du XXe siècle, un grand gaillard, surnommé « le poète aux cheveux les plus courts du monde », boxeur également,
qui disparut avec adresse et sans en laisser, dans le golfe de Mexico

Plus tard un autre groupe de poètes et d’artistes, traités, par un commissaire politique et littéraire, de renégats, de coureurs de filles, eut pour chef de file un homme que l'on ne vit jamais vraiment exercer aucune profession ; et vers la fin de ce même dernier siècle du deuxième millénaire, un autre encore vécut retiré dans un ermitage de montagne — avec la fille, pas triste, d'une chinoise et d'un déserteur de l’armée allemande —, grand buveur, grand poète et grand analyste de son temps. Parmi tous ceux-là, la plupart furent tourmentés par la vie, par la misère, par leur conception même du monde
ou par leur caractère.

Apparus sur la scène du monde au début du troisième millénaire, et quoique l'on trouverait dans les deux décennies précédentes déjà des traces de leurs manifestations, les Libertins-Idylliques représentent un groupe qui base son existence, peut-être pour la première fois dans l'histoire des hommes, sur l'égalité des amants, l'éloge de l'insouciance, de l'intimité et de l'irradiance amoureuse. L'éloge de l'humanité — ainsi vécue.

Ils pratiquent ce qu'ils appellent « la voie du farniente amoureux-magique-inouï » et se caractérisent essentiellement par leur dédain de toute fatigue métaphysique et existentielle liée selon eux à la misère poétique, sociale, relationnelle, voluptueuse des existences, à la misère des caractères, à la séparation entre les êtres humains, et particulièrement entre les hommes et les femmes ; ils ne s'adonnent à aucune débauche ni à aucune drogue particulière, contrairement à leurs prédécesseurs — bien que la plupart d'entre eux aient pu goûter à toutes — ; quand on dit qu'ils sont revenus de tout ce n'est pas au sens habituel qui signifie “ayant perdu le goût pour tout”, mais plutôt dans celui de “désabusé”, mais au sens strict de ce terme, qui signifierait ainsi qui n'est plus trompé par : les lamentations métaphysiques, existentielles sur le passage du temps, la vie , la mort, l'amour, les ennuis…



Ils pensent, comme Vauvenargues, que “la pensée de la mort nous trompe ; car elle nous fait oublier de vivre” ; comme Chamfort le conseillait, ils vivent loin du monde, retirés dans des ermitages de collines isolés, ou bien ignorés, dans l'incognito que procurent les grandes métropoles, ou bien dansants sur les plages étoilées. Ils ne recherchent ni l'argent ni la célébrité, se tenant hors du monde et de ses foules de barbares et d'idolâtres captifs ; ils cultivent un art parfois rustre, parfois raffiné, parfois ignorant, parfois bien informé ; la volupté, la beauté des sentiments partagés, le jeu, la jouissance puissante dans l'abandon à la génitalité — cette parfaite découverte à venir pour l'humanité — passent, à leurs yeux, tout ; ils vivent donc, “à l'écart de la place publique”, loin des trompettes de la renommée, très sereins, vraiment contemplatifs, assez ténébreux, délicieusement bucoliques ; leur art du farniente leur tient lieu de tout. Même s'ils laissent parfois quelques traces visibles de ce passage, en dilettantes alanguis, dans le monde.

Même ceux qui, parmi eux, publient leurs ouvrages semblent devoir être aussi accablés d'une exécrable réputation, comme si le monde s'était donné pour consigne de rejeter une telle critique vécue de la misère et de l'horreur des groupes de travail, des familles, des tribus, des clans, de tout ce qu'unit l'instinct de troupeau, toutes associations de malfaiteurs, de malfaisants, reproductions obligées du médiocre, en attendant la perle rare.

Allongés dans leurs coussins dans les chaudes journées de l'été, dans les soirs, enivrés par les parfums du datura, parfaitement sans affaires, et sans histoires, improvisant leurs poèmes, calligraphiant d'un geste sûr, ou jetant sur la toile, de leurs peintures quelque chant de leur état, on sait qu'ils se considèrent comme ces perles rares, et qu'amusés ils se disent alors que la modestie n'est vraiment pas leur fort.


Mais qu'importe, ils savent comment ils vivront toujours ainsi de rires, d'émerveillement, de discussions sur la prison close et fleurie du monde, et qu'à des plus de quatre-vingt ans, comme Ikkyu, ils écriront des poèmes d'amour toujours, — et les plus émouvants.


Pour le reste ils savent qu'ils apportent l'éloge de ce qui est spécifiquement humain, et qu'ils ont découvert pour s'y être consacrés exclusivement : celui de la jouissance voluptueuse, charnelle, amoureuse, que procure l'égalité des amants dans l’amour, — et sur ce point ils savent qu'ils ont sérieusement raison.

L'époque est sévère : ils en discutent aussi, présageant bien des misères, reprenant son analyse précise, nonchalamment, et cependant ils trouvent leur analyse meilleure que celles que des esprits mieux informés, et plus attachés à la comprendre, avaient élaborées. Ils y voient le résultat de la force de position dont avait parlé Casanova : situé au bon endroit, on distingue, sans efforts et avec peu de moyens, ce que l'on ne peut deviner qu'assez mal, et en se trompant beaucoup, en ne vivant ni où, ni comme il convient.

Les Libertins-Idylliques inventent un style de vie tout à fait neuf (comme le firent les autres libertins...) car si de tout temps des hommes et des femmes s'étaient consacrés au plaisir et à la volupté, du fait de la séparation
et particulièrement de celle qui régnait entre les sexes et du fait également du règne de l'argent, et de la guerre, et de l'exploitation, qui sont ses pendants et puis, évidemment, les exemples que l'on peut trouver dans l'histoire écrite se situent tous, ou presque, dans des sociétés patriarcales-esclavagistes-marchandes , tous ceux, donc, qui, d'une façon ou d'une autre, s'étaient consacrés presque uniquement à la volupté — comme les suijin du Japon au XVIIe siècle que montrent les Chroniques galantes (Note de 2016), ou les noceurs de Paris au XIXe — avaient dû supporter cette médiatisation par le mépris, l'intérêt, le calcul, l'argent, la violence et même la guerre, dans les rapports « amoureux » qu'ils entretenaient avec des danseuses, des demi-mondaines, des courtisanes ou les gigolos avec lesquels ils, ou elles, nouaient toutes formes d'amours mercenaires.

À priori, on pourrait penser qu'une telle exclusion idyllique du monde, pour des raisons critiques et poétiques, devrait se rencontrer souvent ; mais en fait il n'en est rien ; à certains la santé a manqué, à beaucoup les moyens financiers, même si pour d’autres entreprises moins nobles les moyens n’ont jamais fait défaut, et si l’on peut penser qu’il y a quand même pas mal de marchands de biens ou d’autre chose qui auraient pu liquider leur fonds de commerce pour se lancer dans cette aventure-là (Dubuffet, lui, l’avait fait) ; pour la plupart le cœur, surtout, a manqué, ou alors cette grande liberté n'a abouti à aucune rencontre, et parfois même les vraies rencontres ont fait apparaître de vrais problèmes quant à la capacité à la jouissance de la vie et de l'amour chez les uns et chez les autres ; finalement les déceptions sur tel ou tel point ont, vraisemblablement, fait le reste.

Bref, cette position, qui semble si facile, personne ne la tient, pour l'une ou l'autre de ces raisons ; et puis beaucoup, tout simplement, ont eu du mal à ne pas obéir à l'un ou l'autre de leurs conditionnements, ou ont dû vouloir prouver quelque chose au monde, à leurs parents, ou à ceux qu'ils connaissaient ou désiraient connaître.

De sorte que les Libertins-Idylliques, dans cette forme princeps, certes un peu extrême, sont assez peu nombreux.








R.C. Vaudey


Septembre 2002


In SENSUALISME PRINCEPS 





Critique de Épok (2002)




L'empire des sensualistes


On désespère de voir surgir de nos jours un mouvement littéraire ou artistique, tant l'esprit de compétition néolibéral gangrène les créateurs de tout poil, plus enclins à s'entre-tuer et qu'à s'unir par affinités. Toutefois, aux antipodes du trash et du punk, quelque chose est peut-être en train de germer, par génération spontanée, autour d'un retour aux cinq sens et à la thématique de l'amour. 

Ère du Verseau ? Laissons cela aux astrologues et parlons plutôt de la rencontre un écrivain et d'une plasticienne. Il s'appelle R.C. Vaudey, elle Héloïse Angilbert. Sur les rivages de l'océan Indien, ils ont fondé ce qu'ils appellent l'Avant-garde Sensualiste, geste qui aboutit aujourd'hui — après quelques années passées dans l'ombre — à un manifeste publié par Gallimard. 


De quoi s'agit-il ? De cultiver l'exaltation des sens, le hasard, l'imprévu, la jouissance de vivre, la curiosité, l'égalité amoureuse, l'exploration de territoires sensuels que la société de marché étrique. R. C. Vaudey, ajoute : « Contre l'unification et l'uniformisation du monde dont Marx a parlé, nous poursuivons des instants de grâce. » 

Ni jouisseurs ni hédonistes, mais « Libertins-Idylliques » au service de « l'émotion autonome », du « lyrisme expérimental », comme l'illustrent les installations vidéo vivantes d'Héloïse Angilbert. Les sensualistes, inspiré du gai savoir nietzschéen, ne s'adonnent à l'art qu'à condition de rester humains. 


Au carrefour du situationniste et du tantrisme, le sensualisme pourrait se résumer à ce slogan éminemment politique : rester vivant. 


L.M. 








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