R.C.
VAUDEY, HOMME DU MONDE,
HOMME DES FOULES ET ENFANT
HOMME DES FOULES ET ENFANT
(Par C.B. )
Je
veux entretenir aujourd’hui le public d’un homme singulier,
originalité si puissante et si décidée, qu’elle se suffit à
elle-même et ne recherche même pas l’approbation, — et dont
tous les ouvrages sont signés de son âme éclatante.
Grand
amoureux de l'amour, de la contemplation et de l’incognito, R.C.
Vaudey ne pousse cependant pas l’originalité jusqu’à la
modestie. Malgré tout, récemment encore, quand il apprit que je me
proposais de faire une appréciation de son esprit et de son talent,
il me supplia, d’une manière très impérieuse, de supprimer son
nom et de ne parler de ses ouvrages que comme des ouvrages d’un
anonyme. Je n'ai pas obéi à ce bizarre désir. Mais nous feindrons
de croire, le lecteur et moi, que R.C. Vaudey n’existe pas, et nous
nous occuperons de ses poèmes — qui lui rappellent de doux
souvenirs — et de ses apophtegmes — pour lesquels il professe
une indifférence de patricien —, comme feraient des savants qui
auraient à juger de précieux documents historiques, fournis par le
hasard, et dont l’auteur doit rester éternellement inconnu. Et
même, pour rassurer complétement ma conscience, on supposera que
tout ce que j’ai à dire de sa nature, si curieusement et si
mystérieusement éclatante, est plus ou moins justement suggéré
par les œuvres en question ; pure hypothèse poétique,
conjecture, travail d’imagination.
Pendant
dix ans, j’ai désiré faire la connaissance de R.C. Vaudey, qui
est, par nature, tout à la fois très voyageur et très cosmopolite
et, tout aussi bien, très casanier. Lorsque enfin je le trouvai, je
vis tout d’abord que je n’avais pas affaire précisément à un
artiste,
mais plutôt à un homme
du monde.
Entendez ici, je vous prie, le mot artiste
dans un sens très restreint, et le mot homme
du monde
dans un sens très étendu. Homme
du monde,
c’est-à-dire homme du monde entier, homme qui comprend le monde et
les raisons mystérieuses et légitimes de tous ses usages ;
artiste,
mais certainement pas spécialiste
et homme attaché à sa palette comme le serf à la glèbe.
Vaudey
n’aime pas être appelé artiste. N’a-t-il pas un peu raison ?
Il s’intéresse au monde entier ; il veut savoir, comprendre,
apprécier tout ce qui se passe à la surface de notre sphéroïde.
L’artiste vit très peu, ou même pas du tout, dans le monde moral
et politique. Celui qui habite Montreuil ignore ce qui se passe dans
le faubourg Saint-Germain — et vice versa. Sauf deux ou trois
exceptions qu’il est inutile de nommer, la plupart des artistes
sont, il faut bien le dire, des brutes très adroites, de purs
manœuvres, des intelligences de village, des cervelles de hameau.
Leur conversation, forcément bornée à un cercle très étroit,
devient très vite insupportable à l’homme
du monde,
au citoyen spirituel de l’univers.
Ainsi,
pour entrer dans la compréhension de Vaudey,
prenez note tout de suite de ceci : c’est que le goût de la
volupté peut être considéré comme le point de départ de son
génie.
Revenu
à vingt-cinq ans des ombres de la névrose, et, plus récemment, de
celles de la mort, il aspire avec délices tous les germes et tous
les effluves de la vie ; comme un convalescent qui a été sur
le point de tout oublier, il veut retrouver — et retrouve, avec
ardeur... — la sensation voluptueuse d'exister. Finalement, il
cherche et recouvre à travers la vie toutes les sensations
caressantes qui l'ont ébloui. L'oisiveté voluptueuse est devenue
une passion quasi-natale, irrésistible !
Supposez
un artiste qui serait toujours, spirituellement, à l’état du
convalescent, et vous aurez la clef du caractère de Vaudey .
Or,
la convalescence est comme un retour vers l’enfance. Le
convalescent jouit au plus haut degré, comme l’enfant, de la
faculté de s’intéresser vivement aux choses, même les plus
triviales en apparence. Remontons, s’il se peut, par un effort
rétrospectif de l’imagination, vers nos plus jeunes, nos plus
matinales impressions, et nous reconnaîtrons qu’elles avaient une
singulière parenté avec les impressions, si vivement colorées, que
nous reçûmes plus tard à la suite d’une maladie physique, pourvu
que cette maladie ait laissé pures et intactes nos facultés
spirituelles. L’enfant voit tout en nouveauté ; il est
toujours ivre. Rien ne ressemble plus à ce qu’on appelle
l’inspiration, que la joie avec laquelle l’enfant absorbe la
forme et la couleur. J’oserai pousser plus loin ; j’affirme
que l’inspiration a quelque rapport avec la congestion, et
que toute pensée sublime est accompagnée d’une secousse nerveuse,
plus ou moins forte, qui retentit jusque dans le cervelet. L’homme
de génie a les nerfs solides ; l’enfant les a faibles. Chez
l’un, la raison a pris une place considérable ; chez l’autre,
la sensibilité occupe presque tout l’être. Mais le génie n’est
que l’enfance retrouvée à volonté, l’enfance douée
maintenant, pour s’exprimer, d’organes virils et de l’esprit
analytique qui lui permet d’ordonner la somme de matériaux
involontairement amassée. C’est à cette curiosité profonde et
joyeuse qu’il faut attribuer l’œil fixe et animalement extatique
des enfants devant le nouveau, quel qu’il soit, visage ou
paysage, lumière, dorure, couleurs, étoffes chatoyantes,
enchantement de la beauté embellie par la toilette.
Vaudey
me disait un jour qu’étant fort petit, il assistait à la toilette
de sa mère, et qu’alors il contemplait, avec une stupeur mêlée
de délices, la délicatesse des bras, les dégradations de couleurs
de la peau nuancée de rose et de jaune, et le réseau bleuâtre des
veines. Le tableau de la vie extérieure le pénétrait déjà de
volupté et s’emparait de son cerveau. Déjà la forme l’obsédait
et le possédait. La prédestination montrait précocement le bout de
son nez. La bénédiction était faite. Ai-je besoin de dire
que cet enfant est aujourd’hui le plus heureux des poètes —
quoique le plus obscur ?
Je
vous priais tout à l’heure de considérer Vaudey comme un éternel
convalescent ; pour compléter votre conception, prenez-le aussi
pour un homme-enfant, pour un homme possédant à chaque minute le
génie de l’enfance, c’est-à-dire un génie pour lequel aucun
aspect de la vie n’est émoussé.
Je
vous ai dit que je répugnais à l’appeler un pur artiste, et qu’il
se défendait lui-même de ce titre avec une modestie nuancée de
pudeur aristocratique. Je le nommerais volontiers un dandy, et
j’aurais pour cela quelques bonnes raisons ; car le mot dandy
implique une quintessence de caractère et une intelligence
subtile de tout le mécanisme moral de ce monde ; mais, d’un
autre côté, le dandy aspire à l’insensibilité, et c’est par
là que Vaudey, qui est dominé, lui, par une passion insatiable,
celle de voir et de sentir, se détache violemment du dandysme.
Amabam amere, disait saint Augustin. « J’aime
passionnément la passion, » dirait volontiers Vaudey. Le dandy
est blasé, ou il feint de l’être, par politique et raison de
caste. Vaudey a horreur des gens blasés. Il possède l’art si
difficile (les esprits raffinés me comprendront) d’être sincère
sans ridicule.
Je
le décorerais bien du nom de philosophe, auquel il a droit à plus
d’un titre, si son amour excessif des choses visibles, tangibles,
condensées à l’état plastique, ne lui inspirait une certaine
répugnance de celles qui forment le royaume impalpable du
métaphysicien. Réduisons-le donc à la condition de pur
moraliste pittoresque, comme La Bruyère.
La
foule n'est pas son domaine, comme l’air est celui de l’oiseau,
comme l’eau celui du poisson. Mais si, aujourd'hui, à Venise
surtout, il aime par-dessus tout « flânibuler » en
compagnie d'Héloïse Angilbert, il a aussi été aussi un flâneur.
Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est
une immense jouissance que d'élire domicile dans le nombre, dans
l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être
hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir
le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels
sont quelques-uns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants,
passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroitement
définir.
L’observateur
est un prince qui jouit partout de son incognito. L’amateur
de la vie fait du monde sa famille, comme l’amateur du beau sexe
compose sa famille de toutes les beautés trouvées, trouvables et
introuvables ; comme l’amateur de tableaux vit dans une
société enchantée de rêves peints sur toile. Ainsi l’amoureux
de la vie universelle entre dans la foule comme dans un immense
réservoir d’électricité. On peut aussi le comparer, lui, à un
miroir aussi immense que cette foule ; à un kaléidoscope doué
de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représente la vie
multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie.
C’est
un moi insatiable du non-moi, qui, à chaque instant,
le rend et l’exprime en images plus vivantes que la vie elle-même,
toujours instable et fugitive. « Tout homme, disait un jour
Vaudey dans une de ces conversations qu’il illumine d’un regard
intense et d’un geste évocateur, tout homme qui n’est pas
accablé par un de ces chagrins d’une nature trop positive pour ne
pas absorber toutes les facultés, et qui s’ennuie au sein de la
multitude, est un sot ! un sot ! et je le méprise ! »
Quand
Vaudey, à son réveil, ouvre les yeux et qu’il voit le soleil
tapageur donnant l’assaut aux carreaux des fenêtres, il se dit
avec remords, avec regrets : « Quel ordre impérieux !
quelle fanfare de lumière ! Depuis plusieurs heures déjà, de
la lumière partout ! de la lumière perdue par mon sommeil !
Que de choses éclairées j’aurais pu voir et que je n’ai
pas vues ! » Et il part ! et il regarde couler le
fleuve, si majestueux et si brillant du devenir. Il admire
l’éternelle beauté et l’étonnante harmonie de la vie — et
cela même dans les capitales surpeuplées de l'Asie et d'ailleurs —,
harmonie si providentiellement maintenue dans le tumulte de la
liberté humaine. Il contemple les paysages des grandes villes,
paysages de pierre caressés par la brume ou frappés par les
soufflets du soleil. Il jouit des beaux édifices, des jardins
cachés, de la propreté éclatante des grooms, de la dextérité des
valets, de la démarche des femmes onduleuses, des beaux enfants,
heureux de vivre et d’être bien habillés ; en un mot, de la
vie universelle.
Si
une mode, une coupe de vêtement a été légèrement transformée,
croyez qu’à une distance énorme son œil d’aigle l’a
déjà deviné. Le quatorze juillet, s'il ne reste pas dans son lit
douillet et qu'un régiment passe, qui va peut-être au bout du
monde, jetant dans l’air des boulevards ses fanfares entraînantes
et légères comme l’espérance, voilà que l’œil de Vaudey a
déjà vu, inspecté, analysé les armes, l’allure et la
physionomie de cette troupe. Harnachements, scintillements, musique,
regards décidés, barbes lourdes et sérieuses, tout cela entre
pêle-mêle en lui ; et dans quelques minutes, le poème qui en
résulte sera virtuellement composé. Et voilà que son âme voit
l’âme de ce régiment qui marche comme un seul animal, fière
image de la joie dans l’obéissance — qui, dans le
monde tel qu'il est, permet sa joie dans la plus complète
indépendance !
Mais
le soir est venu. C’est l’heure bizarre et douteuse où les
rideaux du ciel se ferment, où les cités s’allument. Les néons
font tache sur la pourpre du couchant. Honnêtes ou déshonnêtes,
raisonnables ou fous, les hommes se disent : « Enfin la
journée est finie ! » Les sages et les mauvais sujets
pensent au plaisir, et chacun court dans l’endroit de son choix
boire la coupe de l’oubli.
Vaudey
— s'il est sorti de sa retraite — restera le dernier partout où
peut resplendir la lumière, retentir la poésie, fourmiller la vie,
vibrer la musique ; partout où une passion peut poser pour
son œil, partout où l’homme naturel et l’homme de convention se
montrent dans une beauté bizarre, partout où le soleil éclaire les
joies rapides et misérables de l’animal dépravé !
« Voilà,
certes, une journée bien employée, » se dit certain lecteur
que nous avons tous connu, « chacun de nous a bien assez de
génie pour la remplir de la même façon. » Non ! peu
d’hommes sont doués de la faculté de voir ; il y en a moins
encore qui possèdent la puissance d’exprimer.
Maintenant,
à l’heure où les autres dorment, celui-ci est penché sur sa
table, le plus souvent très calmement mais parfois aussi dardant sur
une feuille de papier le même regard qu’il attachait tout à
l’heure sur les choses, s’escrimant avec son crayon, sa plume,
son pinceau, faisant jaillir l’eau du verre au plafond, essuyant sa
plume sur sa chemise, pressé, violent, actif, comme s’il craignait
que les images ne lui échappent, querelleur même, quoique seul, et
se bousculant lui-même.
Et
les choses renaissent sur le papier, naturelles et plus que
naturelles, belles et plus que belles, singulières et douées d’une
vie enthousiaste comme l’âme de l’auteur. La fantasmagorie a été
extraite de la nature. Tous les matériaux dont la mémoire s’est
encombrée se classent, se rangent, s’harmonisent et subissent
cette idéalisation forcée qui est le résultat d’une perception
enfantine, c’est-à-dire d’une perception aiguë, magique
à force d’ingénuité !
in
Le Figaro, novembre–décembre 1863
Poésies
III
Les
idées s'améliorent. Le sens des mots y participe. Le plagiat est
nécessaire. Le progrès l'implique. Il serre de près la phrase d'un
auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la
remplace par l'idée juste etc.
Le
6 juillet 2016.
.
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