R.C.
Vaudey
Autoportrait
Le
25 septembre 2014
Acrylique
sur toile
80x60
cm
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— Ce
qu'on appelle l'éveil du génie, l'heure de la consécration, le
moment de l'inspiration, n'est autre chose que l'affranchissement de
l'intellect, qui, déchargé pour un instant du service de la
volonté, au lieu de se détendre, de se plonger dans l'inaction, se
met de lui-même, pendant ce court espace de temps, à travailler
seul et libre. Il est alors de la plus grande pureté et devient le
clair miroir du monde, car, entièrement détaché de son principe
premier, la volonté, il n'est plus maintenant que le monde même de
la représentation concentré dans une seule et même conscience.
C'est en de tels moments que se crée en quelque sorte l'âme des
œuvres immortelles. Au contraire, dans toute réflexion
intentionnelle, l'intellect n'est pas indépendant, puisque c'est la
volonté qui le dirige et lui prescrit son thème. Le
cachet de trivialité, l'expression de vulgarité empreinte sur la
plupart des visages, tient à ce qu'on y voit marquée la rigoureuse
subordination de la connaissance à la volonté, la connexion étroite
qui les rattache, et l'impossibilité qui en résulte de concevoir
les choses autrement que dans leur rapport à la volonté et à ses
fins. Au contraire, l'expression du génie, qui constitue chez tous
les hommes bien doués une frappante ressemblance de famille, vient
de ce qu'on lit clairement sur leur physionomie l'affranchissement,
l'émancipation de l'intellect du service de la volonté, la
prédominance de la connaissance sur le vouloir ; et comme toute
douleur dérive du vouloir, comme la connaissance au contraire est en
soi exempte de souffrance et sereine, voilà ce qui donne à leurs
fronts élevés, à leurs regards clairs et pénétrants, détachés
du service de la volonté et de ses misères, cette teinte de
sérénité supérieure, supra-terrestre en quelque sorte, qui perce
de temps à autre sur leur figure, et s'unit si bien à la
mélancolie des autres traits du visage, de la bouche en particulier,
dans une alliance justement caractérisée par cette épigraphe de
Giordano Bruno : In
tristita hilaris clinton, in hilaritate tristis.
[…]
Pour
un tel homme, sculpture, poésie, pensée est une fin ; pour les
autres, ce n'est qu'un moyen. Ceux-ci n'y cherchent que leur affaire,
et en général ils savent réussir, parce qu'ils se plient aux goûts
de leurs contemporains, prêts à en servir les besoins et les
caprices : aussi vivent-ils presque toujours dans une situation
heureuse. La situation de l'homme de génie est souvent, au
contraire, très misérable : c'est qu'il sacrifie son bien-être
personnel à la fin objective, et il ne peut faire autrement, puisque
c'est là qu'il place le sérieux. Les autres agissent en sens
inverse : aussi sont-ils petits, tandis que le premier est grand. Son
œuvre à lui est pour tous les temps, quoique plus d'une fois la
postérité soit la première à en reconnaître seulement la valeur
; les autres vivent et meurent avec leur temps.
[…]
Le
grand homme, au contraire, se reconnaît en toutes choses, et par suite
dans l'ensemble ; il ne vit pas, comme l'autre, uniquement dans le
microcosme, mais plus encore dans le macrocosme. Aussi est-ce
l'ensemble qui lui tient à cœur ; il cherche à le saisir pour le
reproduire, pour
l'expliquer ou pour exercer sur lui une action pratique.
Car
ce n'est pas là pour lui chose étrangère ; il sent que tout cela
le concerne. C'est à cause de cette extension de sa sphère qu'on le
nomme grand. Aussi ce noble attribut ne convient-il qu'au vrai héros,
en quelque sens que ce soit, et au génie : il énonce que ces
individus, contrairement à la nature humaine, n'ont pas cherché
leur bien propre, qu'ils ont vécu non pour eux-mêmes, mais pour
l'humanité entière.
[…]
De
ce que le génie consiste dans le travail de l'intelligence libre,
c'est-à-dire émancipée du service de la volonté, il résulte
encore que ses productions ne servent à aucun but utile. Musique ou
philosophie, peinture ou poésie, une œuvre de génie n'est pas un
objet d'utilité. L'inutilité rentre dans le caractère des œuvres
de génie ; c'en est la lettre de noblesse. Toutes les autres œuvres
humaines ne sont faites que pour la conservation ou le soulagement de
notre existence, sauf celles dont il est question ici : seules elles
subsistent pour elles-mêmes, et sont, en ce sens, comme la fleur ou
comme le revenu net de l'existence. Aussi notre cœur s'épanouit-il
à les goûter car elles nous tirent du sein de cette lourde
atmosphère terrestre du besoin. — Un autre fait analogue au
précédent est que nous voyons rarement le beau s'associer à
l'utile. Les grands et beaux arbres ne portent pas de fruits ; les
arbres fruitiers sont de petits troncs laids et rabougris. La rose
pleine des jardins est stérile, mais la petite rose sauvage, presque
sans odeur, donne un fruit. […] Un homme de hautes et rares
facultés intellectuelles, obligé de se livrer à quelque occupation
purement utile, à la hauteur de laquelle serait l'esprit le plus
ordinaire, est comme un vase précieux, orné des plus belles
peintures, qu'on emploierait pour le service de la cuisine ; et
comparer les gens utiles aux hommes de génie, c'est placer sur la
même ligne les pierres de taille et les diamants.
Ainsi
l'homme simplement pratique applique son intellect à l'usage que la
nature lui a marqué, c'est-à-dire à concevoir les relations des
choses, soit entre elles, soit avec la volonté du sujet connaissant.
Le génie l'applique au contraire, et sans souci de cette
destination, à concevoir l'essence objective des choses. Son
cerveau ne lui appartient donc pas, il appartient au monde,
qu'il
doit contribuer à éclairer en quelque façon.
[…]
Le
cours des pensées d'un intellect détaché de son sol maternel, de
la volonté, et qui n'y fait retour que par intervalles, ne tardera
pas à se séparer entièrement de celui d'un intellect normal,
encore adhérent à sa racine. Par là, et à cause de cette
inégalité dans la marche de l'esprit, il sera impropre à penser en
commun, c'est-à-dire à entrer en conversation avec les autres ; les
autres, écrasés par sa supériorité, trouveront aussi peu de
plaisir dans sa société que lui dans la leur. Ils se sentiront plus
à l'aise avec leurs semblables, et il préférera aussi s'entretenir
avec ses pareils, bien qu'il ne le puisse en général qu'à travers
les œuvres laissées par eux. Aussi Chamfort dit-il très justement
: « Il y a peu de vices qui empêchent un homme d'avoir beaucoup
d'amis, autant que peuvent le faire de trop grandes qualités. » Le
sort le plus heureux qui puisse échoir en partage au génie, c'est
d'être dispensé de toutes les occupations pratiques qui ne sont pas
son élément, et d'avoir tout loisir pour travailler et produire. —
La conséquence générale de ce qui précède, c'est que, si le
génie procure la félicité à celui qui le possède, à l'heure où,
se livrant à lui sans entraves, il peut s'abandonner avec délice à
l'inspiration, il n'est nullement propre à lui assurer une existence
heureuse, bien au contraire.
[…]
À
tous ces inconvénients s'ajoute encore un désaccord extérieur, car
le génie, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il crée même,
est d'ordinaire en opposition et en lutte avec son temps. Les simples
hommes de talent arrivent toujours au moment voulu ; car, animés par
l'esprit de leur époque, appelés par les besoins de leur temps, ils
ne sont capables que d'y satisfaire. Ils interviennent donc dans le
développement progressif de leurs contemporains ou dans l'avancement
graduel d'une science particulière, et ils trouvent là récompense
et approbation. Mais la génération suivante ne peut plus goûter
leurs œuvres ; celles-ci doivent céder la place à d'autres, qui ne
font pas non plus défaut. Le génie, au contraire, traverse son temps
comme la comète croise les orbites des planètes, de sa course
excentrique et étrangère à cette marche bien réglée qui se peut
embrasser d'un seul coup d'œil. Aussi ne peut-il concourir au
développement régulier de la civilisation déjà existante ; mais,
semblable à l'imperator romain
qui, se vouant à la mort, lançait son javelot dans les rangs
ennemis, il jette ses œuvres bien loin en avant sur la route où le
temps seul viendra plus tard les
rejoindre.
[…]
Le
talent a la force de créer ce qui dépasse la faculté de
production, mais non la faculté de perception des autres hommes ;
aussi trouve-t-il dès le premier moment des gens pour l'apprécier.
L'œuvre du génie dépasse au contraire non seulement la faculté de
production, mais encore la faculté de perception des autres hommes ;
aussi les autres ne le comprennent-ils pas tout d'abord. Le talent,
c'est le tireur qui atteint un but que les autres ne peuvent toucher
; le génie, c'est celui qui atteint un but que les autres ne peuvent
même pas voir : ils n'apprennent donc à le connaître
qu'indirectement, c'est-à-dire tard, et ils s'en rapportent alors
même à la parole d'autrui.
[…]
Celui
qui ne demeure pas, durant sa vie, en quelque mesure un grand enfant,
mais devient un homme sérieux, froid, toujours posé et raisonnable,
celui-là peut être en ce monde un citoyen très utile et capable,
mais jamais il ne sera un génie. Ce qui constitue en effet le génie,
c'est que chez lui cette prédominance, naturelle à l'enfant, du
système sensible et de l'activité intellectuelle, se maintient, par
anomalie, toute sa vie durant, et devient ainsi continue. Sans doute,
chez quelques individus ordinaires, il s'en transmet encore quelques
vestiges jusque dans la jeunesse ; de là viennent, par exemple, chez
plus d'un étudiant, une aspiration purement intellectuelle et une
excentricité géniale qu'on ne peut méconnaître. Mais la nature
rentre bientôt dans son ornière : ils se métamorphosent et sortent
de leur chrysalide, à l'âge d'homme, sous la forme de philistins
incarnés, devant lesquels on recule avec effroi, si on les rencontre
dans les années suivantes.
[…]
De
même donc qu'il y a une simple beauté de jeunesse, possédée un
moment par chacun, la « beauté du diable » (sic),
de même il y a aussi une pure intellectualité de jeunesse, une
certaine nature spirituelle, désireuse et capable de saisir, de
comprendre, d'apprendre, possédée par tous pendant l'enfance, par
quelques-uns encore pendant la jeunesse, et qui se perd ensuite comme
cette beauté. C'est seulement chez quelques exceptions des plus
rares, chez quelques élus, que l'une, comme l'autre, peut persévérer
durant toute la vie, de manière que quelques traces en restent
encore visibles même dans l'âge le plus avancé : ces exceptions,
ce sont les hommes vraiment beaux, ce sont les vrais génies.
Arthur Schopenhauer
Arthur Schopenhauer
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