dimanche 16 avril 2023

À Guy Karl : l’extase et le hasard

 

 

 

 

 

 

À Guy Karl

 

Nous élevons-nous vraiment à ces hauteurs ? Je veux dire, pouvons-nous vraiment — par la réflexion, l’étude, une pratique particulière et volontaire — nous « élever » jusqu’à la jouissance de l’Indicible.

Je ne le crois pas.

Les vieux du T’chan se gaussaient fort de ces efforts.

Nous ne cueillons pas l’Instant : c’est lui qui nous cueille. C’est du moins l’expérience que j’en ai.

Et dans les périodes sans « miracles », sans illuminations, tout notre savoir, toutes nos lectures, et pas même le souvenir ou la relecture de ce que nous avions ramené des moments de grâce passés ne nous sont d’aucune utilité.

La toute petite enfance, pré-verbale, est le moment où nous côtoyons ce Ciel, « aux anges », — si tant est qu’elle soit bercée d’un peu d’amour.

J’ai une hypothèse pour expliquer pourquoi quelques êtres sont plus touchés par cette grâce que d’autres : fidèle à l’importance que j’accorde à la période pré-verbale, aux traumatismes pré et périnataux, il m’est apparu que les enfants qui avaient connu l’extase — en même temps que leur mère — au moment même de leur naissance, qui avaient vécu ce que j’appelle « l’extase natale », avaient une expérience primale — que la vie viendrait conforter ou ruiner —, qui leur donnait sans doute un avantage en matière d’illumination.

La « jouissance obstétricale », l’accouchement orgasmique concerne environ 0,3 pour cent des mères.

C’est un sujet bien entendu tabou, et dont tout le monde se fout, dans une société telle que nous la connaissons, mais enfin, tout comme les traumatismes de naissance suivis d'enfances martyrisées expliquent bien les caractères portés sur le diabolique, sans doute celles qui, à l’inverse, ont été choyées par l’extase et le hasard pourraient-elles expliquer cette autre race d’Hommes qui, dans l’Histoire, se sont tournés, ou plutôt ont été plus volontiers saisis par l’extase du Sans-Nom, le divin etc. — quel que soit le nom qu’on veuille lui donner.

Vous savez peut-être, si vous avez quelques fois fréquenté notre Bureau, lorsqu'il était ouvert au public, que j'attribue « l'énergie noire » que l'on voit de se déployer et se déchaîner dans l'Histoire — c'est-à-dire depuis « l'invention » de l'agriculture —, au fait qu'elle s'accompagne de la domination patriarcale et du mauvais sort fait aux femmes, — volées, violées, mises en esclavage.

C'est un reportage — où une esclave birmane, enceinte et violée par son négrier thaïlandais, disait qu'elle ne pouvait rien contre le père mais qu'elle se vengerait sur cet enfant, à naître, qu'elle haïssait déjà de tout son corps — qui m'a fait comprendre que le patriarcat esclavagiste-marchand était une machine infernale, tout juste bonne à produire des démons : des enfants d’esclaves, haïs avant même d'être nés, deviendraient à leur tour des bourreaux — de femmes et d’hommes —, ou seraient anéantis par leurs pulsions autodestructrices, — en retournant cette haine contre eux.

Bref, dans ce monde de l'infélicité — ou de l'injouissance, comme on voudra —, il n’est pas étonnant que rares soient ceux qui peuvent « jouir de toutes leurs extases, de toute leur poésie. »

Pour ma part, je me revendique comme mystique, j'ai même dit « contemplatif — galant », parce que j'ai trouvé le comble de la volupté là où Ovide — qui n'était pas contaminé par la haine des sens et des femmes (Tertullien etc.) que plus de 15 siècles de domination des religions abrahamiques ont inculqué du Moyen-Orient à l'Europe —, là où Ovide, donc, disait qu'il fallait le chercher : dans l'extase amoureuse et harmonique.

Ovide, « L’art d’aimer » :

« Mais, pilote maladroit, ne va pas, déployant trop de voiles, laisser ta maîtresse en arrière ; ne souffre pas non plus qu'elle te devance : voguez de concert vers le port. La volupté est au comble lorsque, vaincus par elle, l'amante et l'amant succombent en même temps.»

Et aussi parce que Breton — que j’ai suivi sur ce point — trouvait dans ce comble de la volupté l'accès, comme nulle part ailleurs, à l'éternité :

« L'acte de l'amour, au même titre que le tableau ou le poème, se disqualifie si de la part de celui qui s'y livre, il ne suppose pas l'entrée en transe. 

L'éternité est là, comme nulle part ailleurs, appréhendée dans l'instant même. ».

Arcane 17

J'ai eu la chance d'avoir l'audace de quitter, encore étudiant — c'était dans l'air du temps —, la Sorbonne et une carrière philosophique toute tracée, de ne travailler jamais et de passer ma vie à la recherche du sentiment océanique, — qui m'a choyé et me choie encore de ses extases.

Mais j'ai surtout eu la chance de rencontrer, il y a trente ans, une amante, et complice d'amour « contemplatif — galant », prête à vivre une vie obscure et poétique, Héloïse.

Il faut entendre « Indicible » littéralement : qui ne peut pas être dit. Le mysticisme, ce n’est pas grand-chose.

Quand, lors d'une course en montagne, vous restez tout à coup sans voix, sans pensée, dans un état sans nom, où êtes-vous ? : « Perdu dans la source profonde », disait Lin-tsi ; « Un dans la déité », disait Maître Eckhart.

Schopenhauer identifiait cet état comme celui de la Volonté « au point mort », — pour le dire plaisamment. 

Il admirait beaucoup Madame Guyon, qui marque, en France, ce que Louis Cognet a nommé « le crépuscule des mystiques ». Les mystiques ont donc disparu en 1700, — mais il n'y avait jamais eu de mystiques galants : nous sommes une sorte de surgeon du grand arbre — plus ou moins abattu — de la poésie, de la spiritualité et de la (non) pensée françaises, ce qui est très merveilleux à vivre, mais qui a été mal reçu. 

Lors de la parution du « Manifeste sensualiste », il y a vingt ans, les pervers sadiens et autres joyeux partouzards plus ou moins pédophiles, qui tenaient le milieu des arts et des lettres, se sont gaussés. Ou, comme Madame Savigneau, ont fait montre d’une sorte de nostalgie : « Grâce à Vaudey, on peut toujours rêver », écrivait-elle.

Et, aujourd'hui, ce sont eux que leurs rejetons, schizos deleuziens, jettent aux poubelles de l'Histoire, comme de vieux « binaires », de ridicules « cisgenres", de maléfiques « terfs » etc.

J'avais trouvé un titre — à la Duchamp — du tableau présent, que j'avais donné à Luc-Antoine Marsily :

« Les pervers sadiens jetés aux poubelles de l'Histoire par leurs rejetons schizos deleuziens, même. »

Autant dire que dans cette situation, nous restons aux abris. Les névrosés pervers polymorphes, on sait ce que c'est : qui ne la pas été ! Les schizos deleuziens, c'est autre chose. Et c’est moins aimable.


Le premier pas de la sagesse consiste à admettre que notre poésie ne peut intéresser personne. Considérant l’époque.

 

À vous,



R.C. Vaudey

 

 

 


 

 

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