vendredi 15 mars 2019

KHÂT !











Chère amie,

Vous avez raison, c'est Ta-yu (page 209 des Entretiens) qui dit à Lin-tsi : « Alors que Houang-po, comme une bonne vieille grand-mère, s’est donné tant de mal pour toi etc. »  (Houang-po était un géant de sept pieds de haut ((plus de 2,10 m ! )) qui pratiquait l'Éveil par le contact physique violent ! Bigre !)

Du coup, après avoir relu le texte, que j'avais cité rapidement, je pense que la traduction est littérale.

Quels qu'aient été les souffrances et les traumatismes que vous avez endurés dans votre enfance, dans votre vie, l'Homme vrai sans situation, en vous, peut être révélé et réveillé par une bonne vieille grand-mère, — fût-elle haute de plus de deux mètres dix. Voilà ce que dit Lin-tsi. Le cœur, c'est l'enfance.

Bien sûr, cet enfant dont je parle n'est pas le sale gosse des cours de récréation.

C'est bien le cœur archaïque le plus profond, avec sa perception, son intuition totales, infra-verbales ; sa plénitude et sa présence absolues au monde.

Bien sûr, ce sont des moments de l'enfance primale, pré-verbale — qui n'est pas que cela — mais c'est vers ce cœur que doit aussi tendre une analyse sensualiste, dont le but n'est pas d'adapter un individu à un monde plus ou moins catastrophique et à ses normes plus ou moins hagardes, mais de lui permettre de déployer — tant que les circonstances le lui permettent —, à partir de cette présence totale retrouvée, sa souveraineté poétique, sentimentale, amoureuse, sexuelle, philosophique (ou plutôt anti-philosophique), — à laquelle chacun, idéalement, a droit. Comme le dit Lin-tsi lorsqu’il s’éveille : « Après tout, le bouddhisme de Houang-po, ce n’est pas grand-chose ! ».

La vie traumatique est ce qui sépare de ce cœur rayonnant de lucidité, de bonté, d'extase, de présence béatifique et de perception immédiate du monde, — dont le névrosé adulte n'a plus aucune idée.

L'analyse est le chemin qui y mène.

Pour quoi faire ? J’espère que ce Bureau peut en donner une vague idée.

Mais je crois que dans certaines conditions les défenses peuvent céder d'un coup et réveiller cette âme « aux anges », profonde, poétique, esthétique, absolument indépendante et sans aucun besoin de tuteur religieux ou philosophique — parce que absolument présente dans ce qui n'est pas encore le temps, bref, parce que souveraine et océanique. 

L’amour contemplatif — galant est un de ces raccourcis vers cet état de perception premier, qui, en retour, rend cette forme de l’amour possible et familière. Il n’est pas le seul.

La plus perdue de toute les journées est celle où l’on n’a pas vécu un poème. Certainement pas celle où l’on n’a pas joué avec les « illusions et fleurs de rêves » des idées sur le monde. 

Il ne s’agit pas d’avoir des avis philosophiques sur le monde, mais d’être immergé dans le monde, — un avec lui. 

Comme on ne peut pas être dans ce « coma extatique » dont parlait — avec le mépris de l’injouissant spontané le Père Wieger, jésuite et traducteur de Lao-tseu et de Tchouang-tseu (« Ce sont des exclamations échappées à des abrutis momentanément tirés de leur coma. »), on a des idées « philosophiques », qui seraient charmantes si elles se connaissaient pour ce qu’elles sont : vaines. Des passe-temps plus ou moins artistiques.

Mais bon, les théologiens (de toutes les religions) resteront toujours des théologiens, et les mystiques des mystiques : il y a ceux qui parlent de ce qu’ils n’expérimentent jamais, et ceux qui ne peuvent rien dire de ce qu’ils vivent, directement, souvent. Et ce qui est vrai des théologiens vaut aussi pour les philosophes, — qui ne sont la plupart du temps que des théologiens déguisés. Les premiers, les théologiens de tout poil, et leurs adeptes, continueront de s’entre-déchirer pendant que les seconds, seuls, essaieront de se tenir à l’écart de ces furieux sourds, aveugles mais bavards forcenés , et de leurs mêlées.

Malgré cela, on cherche toujours à faire ressurgir ce cœur profond chez tel ou tel que l’on croise.

Lin-tsi disait avoir cherché beaucoup, — et en vain.

Je l'ai lu à dix huit ans, et il m’a pêché à plus de mille ans de distance, ce vieux gaillard.

Lacan a voulu imité son air mais il n'avait pas la chanson. 

Pour ma part, cet air ne me concerne guère : je n'ai jamais eu à former des étudiants ou des disciples, comme Lacan, qui voulait aussi imiter Freud. Les manières sibyllines et les éructations théoriques mallarméennes ne sont d'aucune utilité à un gentilhomme de fortune vivant retiré depuis près de trente ans sur ses terres, — où il roucoule.

Je n'ai jamais eu ni à appartenir à, ni à gérer de chapelle littéraire, philosophique, ou psychanalytique.

En cela plus près de Montaigne.

J'avais seulement voulu répondre à un jeune scélérat qui me voyant ainsi roucouler bienheureusement avait cru pouvoir venir me tirer les moustaches impunément, et que je pensais, moi aussi, pouvoir rappeler soudainement à lui même.

Mais bon, encore un coup d’épée dans l'eau, — vraisemblablement. (Quoique, finalement, il semble que le gaillard ait de la ressource !)


À vous,



R. C. 



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